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Full text of "La comtesse de Chalis, ou, Les mœurs du jour : 1867, étude"

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COMTESSE DE CHALIS 


LES MŒURS DU JOUR 


CHEZ LES MÊMES ÉDITEURS 


OUVRAGES 
D’ERNEST FEYDEAU 


Format grand in-18 


aLser. Étude (2 édition). . . . ... .. ..... 


UN DÉBUT A L'OPÉRA (3° édifion).. . . . . . . . . . . . 
MONSIEUR DE SAINT-BERTRAND (3° #ifion). . . . . . . .. 
LE MARI DE LA DANSEUSE (9° édifiou).. . , . . , .. .. 
LE SECRET DU LONHEUR (2° édition). . . , . . . . . .. 
LE ROMAN D’UNE JEUNE MARIÉE 2° édifion).. . . . . . . . 
FANNY. esse .. 
DANIEL. oo ee Sos . 
SYLVIE, oo ee eee ... 


CATHERINE D'UVERMEIRE. : «+ 4 + ee ee 
LES QUATRE SAISONS. . e 9 + + = e e CE] C2 . (2 . ,. © ee 


MONSIEUR DE SAINT-BERTRAND (comédie), . . . . , . , . . 


CS 


PARIS. — IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, À. 


LA 


COMTESSE DE CHALIS 


OU 


LES MOEURS DU JOUR 


— 1867 — 


ÉTUDE 


PAR 


ERNEST FEYDEAU 


’ 


. PARIS 
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS 


2 BIS, RUE VIVIENNE, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 
À LA LIBRAIRIE NOUVELLE 


1868 


Droits de reproduction el de traduction réservés 


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Z O JAN 1963 


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LA 


COMTESSE DE CHALIS 


OU 


LES MOEURS DU JOUR 


Je me nomme Charles Kérouan. Je suis né à 
Nantes, d’une fanglle qui s’est plusieurs fois 
illustrée, au service de la France. Mon père, 
avant de prendre sa retraite avec le grade de 
capitaine de vaisseau, avait figuré avec hon- 
neur dans la guerre désastreuse qui précéda la 
chute du premier empire. Je n’ai jamais connu 


ma mère. Dès mon enfance, comme je montrais 
L 


2. LA COMTESSE DE CHALIS 

peu de.goût pour l’état de marin, mon père, qui 
m’adorait, me destina au professorat. Dans sa 
pensée, tout homme se devait à son pays et con- 
tractait par le seul fait de sa naissance l’obli- 
gation de le servir. Je fis ce qu’on appelle en 
termes de collége « d'excellentes études. » A 
dix-neuf ans j'avais obtenu le prix d’honneur 
au grand concours. Deux ans plus tard, en quit- 
tant l’École normale, j'étais nommé professeur 
d'histoire suppléant dans l’un des grands col- 
léges de Paris. Cette situation, presque excep- 
tionnelle pour un jeune homme de vingt-deux 
ans, provenait, je l’avoue, beaucoup plus du 
crédit de mon père que de ce qu’on voulait bien 
nommer « mon mérite, » Elle me permit de 
faire à Paris quelque figure. Les six mille francs 
de rente que je tenais de ma mère joints aux 
émoluments de ma place, me constituaient un 
budget respectable, et que la plupart de mes 
collègues auraient pu envier. Je puis dire avec 
un certain orgueil que, dès la première année de 
mon professorat, tout le monde eut les yeux fixés 


Lo 


OÙ LES MŒURS DU JOTR. 6) 


sur moi dans l'Université. Ma destinée semblait 
tracée d'avance : Je devais me marier quand ma 
position scrait bien assise et devenir probablement 
un jour vice-recteur de Paris. Îl n'est guère pos- 
sible à un professeur de s'élever plus haut, à 
moins que la volonté de l'Empereur ne l’appelle 
au poste éminent de ministre de l'instruction 
publique. Mes amis s’amusaient parfois, avec 
une pointe d’ironie, à me faire entrevoir cette 
haute, distinction comme le couronnement cer- 
tin de ma carrière. Mais possédant quelque 
bon sens et n'ayant aucune ambition, je ne pou- 
vais m'empêcher de rire de ce pronostic qui flat- 
lait cependant le cœur de mon père. 


II 


J'avais donné, étant enfant, des preuves d'une 
passion et d’une sensihiljté peu cominunes. 
Dès l’âge de dix ans je ne savais point aimér à 
demi. J'aimais og je n’aimais pas : point de mi- 


4 LA COMTESSE DE CHALIS 


lieu, Aucun orgweil ne se cachait sous mon indif- 
férence; mais une fois que mon cœur s'était 
donné, il n'était plus possible de le détacher. J’ai- 
mais, pour ainsi dire, en dehors de moi, et 
moins par suite d’un examen réfléchi que d’une 
disposition primesautière, Certaines personnes 
m'attiralent, d'autres me repoussaient; tout 
cela sans motifs, sans causes. Malheureusement 
ce n'élaient pas toujours les plus dignes d’être 
aimées que je préférais. 

J'ai dit que j'étais doué de sensibilité; j’ajou- 
terai dès à présent que cette faculté si enviée 
devait faire le malheur de ma vie entière, Les 
faits les plus insignifiants en apparence, s’ils se 
passaient dans les domaines du sentiment, ac- 
quéraient sur-le-champ pour moi des proportions 
considérables. Un froncement des sourcils de 
mon père me donnait envie de pleurer, un mot 
sévère de l’un de mes professeurs me faisait pâ- 
lir, Il suffisait souvent d’une parole bienveillante 
pour ohtenir de moi des excès de travail capables 
de compromettre ma santé. En revanche, une 


OU LES MŒURS DU JOUR. 5 
raillerie, si légère qu'elle fût, me faisait peine, 
et si je rencontrais l'indifférence dans un cœur 
que je jugeais digne de sympathiser avec le mien, 
j'éprouvais une douleur amère. Il me semblait 


que ce cœur, en se dérobant, m'infligeait une 
humiliation imméritée. 


III 


Il m'aurait suffi du nom de mon père pour 
être bien accueilli dans la société parisienne. Le 
peu de lustre dont je le couvris me fit ouvrir à 

.deux battants les portes du monde officiel. Tei je 
dois mentionner l’une des plus singulières ano- 
malies de mon caractère : de même que le plus 
grand nombre des jeuncs gens qui ont achevé 
Jeur éducation à l’École normale, j'avais toutes 
les dispositions qui semblent le micux faites pour 
donner à un homme l’aversion du monde, et 
malgré moi, le monde m'attirait. En politique, 
j'étais d’un libéralisme qui se représentait le 


6 LA COMTESSE DE CHALIS 

seul Washingloh pour idéal ; libre-penséur dans 
l'acception la plus radicale de ce mot, je n’ad:- 
meltais, sous aucun prétexte el pour personne, 
aucune restriclion äu droit de manifester publi- 
quement ses opinions; c’est à peine s’il m'était 
possible de me consoler de l’état de marasine 
dans lequel, commé fatiguée d’avoir tant agi 
depuis quatre-vingts ans, s'affaisse de plus en 
plus la société française ; l’étude seule, et l’étude 
sévère, acharnée, parvenait à me distraire de la 
tristesse que j'éprouvais à voir mon pays s’en- 
gourdir paresseusement dans les mornes plaisirs 
d’une sécurilé menteuse..… et ce monde, ce 
monde désœuvré, frivole, qui, par son indiffé-- 
rence, ses conventions, son rassasiement de 
toutes choses, l'étrange choix de ses passe-temps, 
est la si frappante expression d’un état social 
presque sans précédent depuis que la France 
existe, ce monde exerçait sur moi une sorte de 
fascination! [l y avait quelqué chose d'étrange 
et de malsaih dans l'intérêt qu’il m'inspirait. Je 
le sentais vide, faux, futile, cruel, égoïste ; et, 


OU LES MŒURS DU JOUR: 7 


captivé par la séduction de ses dehors, je le re- 
cherchais instinctivement comme s’il avait été le 
brillant foyer de lotte élévation, de toute lumière, 
de même-qu'il était le point de réunion de toute 
grâce, de toute beauté. Explique qui le pourra 
celte espèce d’aberration d’un caractère qui n’a- 
vait rien de féminin, ét qui, d’ailleurs, avait été 
trempé, paï la nature spéciale de son éducation, 
d’une manière toule virile. Pour moi, revenu 
aujourd'hui, et à la suite de la leçon la plus sé- 
vère, de mes illusions, je ne puis que constater 
avec étonnement ce fait qui eut une si funeste in- 
fluence sur les débuts de ma carrière. 


IV 


L’une des maisons où j'allais le plus volontiers 
était l'ambassade d'Angleterre. J'y trouvais réunis 
le faubourg Saint-Germain avec le personnel de 
Ja diplomatie et les notoriélés des corps politi- 
ques. Tout jeune comme j'étais, avec mon nom. 


8 LA COMTESSE DE CHALIS 


breton si peu connu, je m'effaçais le plus possi- 
ble. Il y avait là tant de princes, de ducs, de mi- 
nistres, de sénateurs, ct même de personnages 
de mérite! J’osais à peine remuer, de peur d’en 
offenser quelqu’un.. Mon cœur vierge admirait 
silencieusement les beautés aristocratiques qui 
brillaient devant mo® sans souci du jeune pro- 
fesseur, qui pouvait cependant rectifier dans sa 
mémoire la généalogie de plus d'une. Je me di- 
sais, avec une puérile douleur, que ce monde 
d'étoiles n’était pas fait pour moi, que j'étais ad- 
mis à le voir, mais non à vivre de son existence; 
je supposais qu'il devait avoir des dessous char- 
mauis et particuliers que je ne pourrais jamais 
pénétrer sans doute; et, attristé de ne le retrou- 
ver qu’une dizaine de fois chaque hiver, impru- 
dent que j'étais ! j’éprouvais pour ce monde une 
curiosité avide ! 


OU LES MŒURS DU JOUR. 9 


V 


Par un soir du printemps de l’année 1865 
-— j'avais alors un peu de moins vingt-cinq 
ans — je me rendis à l'ambassade pour assister 
à la dernière réunion de la saison. On était à la 
fin du mois de mai, et, je me le rappelle encore, 
la chaleur, ce soir-là, était accablante. Les salons 
de réception se trouvant au rez-de-chaussée, on 
avait laissé les poïtes ouvertes, et quelques-uns 
des invités erraient dans le jardin, dont les 
massifs étaient doucement éclairés par des lam- 
pes cachées sous les fleurs. Cette soirée avait un 
caractère tout particulier de charme intime. Peu 
de monde. Presque rien d’officiel. Un orchestre 
excellent qu’on ne voyait pas, et dont les instru- 
ments couvraient à peine le murmure des con- 
versations. Les femmes étaient presque toutes 
coiffées avec des fleurs naturelles, et ces fleurs 


inondaient les salons de parfums exquis. Que 
1. 


LU LÀ COMTESSE DE CHALIS 

dirai-je encore? cette soirée, à laquelle j’aurais 
si bien pu ne pas aller, eut de telles conséquen- 
ces pour moi, que ce n'est pas sans un serrement 
de cœur que je parle d’elle. Je voudrais qu’il me 
fût possible de m'y arrêter, d'examiner sous 
quelles perñicieuses influences je devais être 
pour avoir éprouvé, sans que rien he rn'y eût 
préparé, l'émotion délicieuse et funeste qui dé- 
cida si misérablement de mon avedir, Vains re- 
grets ! regrels superflus! Il élait dit que ce jour- 
là j'irais à ma perte, et ce h’esl pas, hélas! une 
analyse rétrospective qui pourrait adoucir l'a- 
mertumc de mcé regrets ! 


VI 


, ° s _ 

Je m amusal pendant quelque lemps à regar 
der les toilettes des femmes. Je causai avec quel- 
ques personnes que je connaissais. Vers minuit 
je me disposais à partir, lorsque, au tournant 
d’une porte, je me sentis soudäin les pieds em- 


OU LES MŒURS DU JUUR. 11 


barrassés dans la traîne d'une robe. Presque aus- 
sitôt un petit cri de mauvaise humeur me fit 
tourner la tête. La femme qui l'avait poussé, ne 
pouvant avancor, demeurait là, cabrée, et me rc- 
gardait de travers ; et moi, confus de ma mésa- 
venture, je m'efforçais en vain de lui rendre sa 
liberté. En balbutiant quelques paroles d’excuses 
pour la prier de me pardonner ma maladresse, 
je portai naturellement les yeux sur élle. Elle 
s'éloignait alors, les yeux baissés, mais avec un 
air de hauteur. Je ressentis tout à coup au cœur 
comme un choc. Moi dont le cœur, dans ses plus 
vives ardeurs, n'avait jamais battu que pour 
l’amitié, je fus bouleversé jusqu’au vertige. Je ne 
sais comment naît l’amour chez les autres hom- 
mes. Ce que je sais, c’est qu’en moins d’une se- 
conde le cruel s'abattit sur moi. Je puis dire, 
sans hyperbole, qu’il suffit d'un regard pour me 
foudroyer. Mon cœur, ma vie, toutes mes pen- 
sées, comme si une commotion subite me les eût 
arrachées, tout appartint à cette femme. Elle 
avait tout pris avêc elle. Elle emportait tout der- 


12 LA COMTESSE DE CHALIS 


rière elle, dans les plis ondoyants de sa jupe dé- 
chirée ! 


Cependant j'étais retourné sur mes pas pour 
la suivre. Je n’avais guère conscience de ce 
que je faisais, Je la regardais avec délices. Qu’a- 
vait-elle donc en elle pour me passionner ainsi ? 
Elle était de taille moyenneet très-bien faite, Au- 
dessus de son corsage, harmonieusement arrondi, 
on voyait de belles chairs. Sa tête impérieuse 
était surmontée d’un édifice de cheveux blonds 
disposés horizontalement, en longs rouleaux. 
Une boucle de ces cheveux s’échappant du chi- 
gnon traînait languissamment entre ses épaules, 
el ces épaules avaient de gentilles fossettes, comme 
des joues. Sous son front un peu resserré, ses 
yeux bleus étincelaient, de même que ses dents 
de chat entre ses lèvres fines et bien jointes. Rien 
de plus élégant que sa démarche, rien de plus 
distingué que sa tournure. Son costume la faisait 
valoir. Mais ce qu'il y avait de plus attrayant en 
elle, c'était un Je ne sais qudi composé de hau- 


OU LES MŒURS DU JOUR. 15 


tain et d’insouciant, de léger et de dédaigneux, 
d'aristocratique et de gai, de frivole et de réservé, 
qui s’accusait dans la fermeté des lignes de son 
nez, dans le port de sa tête, dans l'éclat de sa 
bouche appétissante, dans l’aisance de ses mou- 
vements, dans sa façon de regarder, de sc tenir, 
de parler, de marcher. Certes, il est possible de 
rencontrer des femmes plus belles, mais je mets 
au défi l’univers entier d'en refaire une autre 
mieux organisée pour bouleverser un cœur juvé- 
nile‘ Elle se savait reine. Les hommages qu’elle 
ne cherchait pas, venaient à elle comme d’eux- 
mêmes, el l’on sentait qu'elle pensait vous accor- 
der une faveur quand elle daignait laisser tom- 
ber sur vous un de ses regards de mépris. 


VII 


À partir. du moment où je la suivis, tout s’é- 
claira pour moi dans les salons, tout prit des 
proportions augustes. La musique, qui jouait des 


14 LA COMTESSE DE CHALIS 


valses allemandes, me parut mille fois plus har- 
monieuse que celle qu’en révant on attribué aux 
anges. De même les fleurs acquirent plus d’éclat, 
et le bonheur circulait partout comme une brise. 
Je me sentais joyeux et recueilli: mes facultés 
s'étaient doublées ; ce monde composé de luxe, 
de distinction, 1l allait donc enfin m’appartenir ! 
et j'allais donc enfin. prendre ma part de ses joies 
secrètes ! étais si bien enthousiasmé, que je ne 
me demandais même pas s’1l me serait jamais 
possible de me faire aimer! Je ne pensais qu’à 
une chose : posséder par les yeux cette créature 
céleste, 


Ed 


VIII 


Pendant près de deux heures je demeurai là, 
la regardant, écoutant le timbre de sa voix, 
épiant chacun deses gestes. Tantôt elle s’asseyait 
languissamment, trônant d’un air superbe au 
milieu d’un grand cercle de femmes et de jeunes 


OU LES MŒURS DU JOUR, 15 


hommes. Tantôt elle se levait avec paresse, et, à 
tout pelits pas, se promenait dans le jardin. Ce- 
pendant je voulais connaître son nom. Je le de- 
mandai à une femme qui venait d'échanger une 
poignée de mains avec elle. 

— Ne le savez-vous pas ? me dit-elle. C'est la 
comtesse de Chalis. 

Je répondis que j'avais beaucoup entendu par- 
ler de la comtesse comme de l’une des femmes 
les plus à la mode, mais que Je ne l'avais jamais 
rencontrée. 

— C’est qu'un deuil de famille la retenait chez 
elle. On ne l’a pas vue cet hiver. Elle semble avoir 
fait une vive impression sur vous, reprit en sou- 


LS 


Je ne sais quel sentiment ombrageux m’empè- 


riant mon interlocutrice. 


cha de solliciter l’honneur d’être présenté à la 
comtesse. Ce que je crois me rappeler, c’est que 
je ne voulais pas qu’il y eût rien de banal entre 
elle et moi. Une présentation m'aurait valu un si- 
gne de tête et peut-être quelques mots de politesse. 
Je préférais me présenter moi-même, en temps 


16 LA CONTESSE DE CUALIS 

cl lieu choisis par moi. Cependant la comtesse 
avait remarqué l’obstination que je mettais à la 
regarder, car avant de partir elle se pencha vers 
la femme avec laquelle je venais de causer. Elle 
lui demandait mon nom, sans doute. Ce nom 
n'éveilla rien en celle. Elle partit sans me faire 
l’aumône d’un signe d’attention. 


IX. 


Deux jours plus tard, le grand prix de Paris, 
de cent mille franes, devait être couru au bois 
de Boulogne. Je me croyais certain de rencon- 
trer la comtesse à celte solennité de Ja fashion. 
C'était la première fois que je mettais le picd 
sur un lerrain de courses, et Je ne me doutais 
même pas de la singularité du spectacle qui m’y 
attendait. Je cherchai longtemps madame de 
Chalis dans l’enceinte du pesage, encombrée de 
monde. Il y avait là tant de femmes, et leurs 
toilettes de printemps les transformaient si bien 


OU LES MŒURS DU JOUR. 17 


pour des regards inexpérimentés, que je n’en 
reconnus d’abord pas une seule. Le bruit, le 
mouvement, l'éclat du soleil, les cris des pa- 
rieurs m'étourdissaient : je finis cependant par 
apercevoir la comtesse. Elle était assise au pied 
de la tribuné impériale, au milieu d’un groupe 
de femmes des mieux titrées, et que tout le 
monde regardait. Avec sa robe courte bouffant 
sur les hanches, ses bottines de satin rose à 
hauts talons, son chapeau de printemps, qui 
ressemblait à une jonchée de fleurs, elle me 
parut mille fois plus belle et plus attrayante. La 
singulière disposition de son voile surtout don- 
nait à son charmant visage une expression par- 
ticulière. Ge voile, ou plutôt cette longue bande 
de tulle blanc, sans broderies, tendu sur la fi- 
gure, comme un masque, lui enveloppait toute 
la tête, et les deux bouts qui s’échappaient du 
nœud formé sur le chignon flottaient légère- 
ment, parmi des boucles blondes, des brindilles 
de pampres et de minces rubans de soie longs de 
plus d’un mètre. Ce voile et ces rubans for- 


18 LA COMTESSE DE CHALIS 


maient le plus galant des appendices à la tête 
fine et fière de la comtesse. Elle eut un tel suc- 
cès que, de l’autre côté de la piste, les femmes 
montaient sur leurs voitures pour mieux la voir. 
Il y avait là, en effet, bien des visäges plâtrés 
que le teint de camélia de madame de Chalis 
devait faire blêémir. En manœuvrant habilement 
je parvis à m’approcher d’elle. Elle avait son 
carnet de courses à la main, car elle pariait, à 
ce que j’appris depuis, et des sommes considé- 
rables, et elle gagnait ce jour-là, ce qui la ren- 
dait joyeuse. Un diminutif de chien, de la race 
des Lerriers, un peu moins gros qu’un rat, était 
blotii sur ses genoux, et ce monstre aux larges 
oreilles, avec d'énormes yeux saillants, avait au 
cou une chaïînette d'or où pendait, en guise de 
grelot, un diamant gros comme un pois chiche. 
Inutile de dire que ce délicieux objet du caprice 
d’une jolie femme excitait l'admiration de toutes 
les personnes qui se tenaient auprès d’elle. Elle 
ne m'avait pas vu tout d’abord, étant fort occu- 
pée à causer avec ses amics et à inscrire ses 


7 OU LES MŒURS DU JOUR. 49 


paris sur son carnet. Quand les chevaux cou- 
raient, elle montait sur sa chaise pour les suivre 
avec sa lorgnette par toute la piste, et l’on 
voyait alors ses adorables pelits picds, si mi- 
gnonnement chaussés, s’agiter avec impatience. 
Et puis, à l’arrivée au but, c’étaient des cris, 
des battements de mains! Il lui suffit de rencon- 
trer mes yeux pour faire tornber toute celle joie: 
J'étais passé plusieurs fois devant elle sans attirer 
son attention. Elle finit par m'apercevoir. Alors, 
avec désespoir, je lui vis faire sa moue dédai- 
gneuse. 


X 
Je quittai l’enceinte du pesage avant la der- 
nière course. Je me sentais la mort dans le 
cœur. L’'immense folie de mon rêve commençait: 
à se dresser devant moi, et le contact direct de 
ce monde passionné pour un spectacle si éloigné 


des nobles plaisirs de l'intelligence me causait 
une sorle de malaise dont j'avais peine à me rc- 


20 LA COMTESSE DE CHALIS 


mettre. Je ne cherchais même plus à me le dis- 
simuler : j’élais horriblement déplacé dans cette 
foule élégante, oisive, dont les idées, les goûts, 
les divertissements ne m'inspiraient, vus de si 
près, qu’une sorte d'étonnement mêlé de fatigue. 
Je me disais que jamais 1l ne me serait possible 
de sympathiser avec elle. La comtesse en était la 
reine. Elle en partageait toutes les joies. Quelle 
ombre d'apparence y avait-1l que, quand même 
les événements s’aviseraient de nous pousser 
l'un vers l’autre, nous pussions jamais nous 
comprendre ? Ces réflexions îm'assiégeaient pen- 
dant que, dans le cabriolet de remise que 
j'avais loué pour la circonstance, je rculais à 
travers les allées du bois de Boulogne. Il y avait 
peut-être au bois autant de monde que sur le 
champ de courses. Sur chaque bord des routes, 
de longues files de voitures s’étendaient, pleines 
de curieux. L’allée des Acacias surlout, dont 
les arbres se couvraicnt alors de fleurs odo- 
rantes, était envahie par la foule. Comme Je 
commençais à la remonter, un long mouvement 


OU LES MŒURS DU JOUR. 21 


se fit derrière moi, je vis loutes les têtes se pen- 
cher, et les voitures qui erraient çà et là se 
ranger preslement vers les bas-côtés pour faire 
place. En me penchant à mon tour, je vis venir 
à moi une daumont, menée au grand trot, avec 
ses postillons à casaque de soie bleue et ses 
quatre chevaux secouant les bouquets de vio- 
leltes de leurs frontaux. Quoique je vécusse à 
Paris depuis trois ans, jamais, jusqu’à présent, 
je n’avais rien rencontré de plus accompl qu’un 
tel équipage; jamais je ne m'étais même douté 
qu’il pôt exister tant de distinction dans le faste 
ni tant de goût dans l’apparat : valets de pied 
poudrés, en bas de soie; chevaux de prix mer- 
veilleusement appareillés; harnais tout rehaus- 
sés de cuivres éclatants; calèche découverte, 
avec des armes écartelées sur les panneaux. Tout 
cela reluisant et bien rassemblé, arrivait sur 
moi dans un mouvement superbe, une magni- 
fique ordonnance! 

— Quel style! disaient des jeunes gens auprès 
de moi. 


9? LA COMTESSE DE CHALIS 


—Îl y en a là pour plus de cent mille frarics ! 

— Sans compler les femmes! 

Ce mot grossier me fit tourner la têle, C‘élait 
un homme à l'air fort comme il faut qui l’avait 
prononcé. Lorsque Je repartai les yeux sur la ca- 
lèche, elle était juste à mon côté. Assise an fond, 
auprès d’une autre femme, se tenait la comtesse 
de Chalis, toute souriante, gracieusement enca- 
puchonnée dans son voile de tulle, ayec ses longs 
rubans flottant au vent. Deux hommes occu- 
paient la banquette de devant. La comtesse me 
reconnul au passage, car elle détourna les yeux 
en faisant son éternelle petite moue. 

C’est pour le coup, devant ce train de prince, 
que Je compris l’effroyable distance qui me sépa- 
rait d'elle! Qu’étais-je, moi, pauvre diable de 
professeur, avec ma science historique, et l'élé- 
gance d'élocution qui captivait mes collègues et 
élèves! qu'’étais-je, moi, cœur juvénile, âme 
affamée d'amour, avec toutes mes délicatesses 
de sentiments, auprès de cet étalage fastueux, 
de ces chevaux anglais si bien dressés, de ces 


OU LES MŒURS DU JOUR. 93 


laquais à l'air de gentleman! La poussière que 
soulevaient les roues si hautes de cet équipage 
de gala n’était pas encore dissipée, que je ren- 
trais dans mon néant, avoee l’humiliation d’a- 
voir jamais eu l'idée d'en sortir. En même 
temps l'envie naissait .en moi, me perçant le 
cœur de ses dents cruelles. « Si je pouvais riva- 
liser de luxe avec elle, si seulement j'avais un 
titre quelconque, quelque chose, un de ces je 
ne sais quoi de situation qui est tout pour les 
gens du monde; si, par exemple, je faisais par- 
tie de quelque noble domesticité princière ; ou 
si je descendais de quelqu’un de ces grands pil- 
lards féodaux, même de l’un de ceux dont la 
fortune date d’un crime, j’existerais, je serais 
un homme pour elle! Mais non. Je descends 
d’une famille de matelots. Mon père s’est estimé 
heureux de se faire percer quatre fois le corps 
au service de la France; *moi, je me suis jus- 
qu’ici contenté d'acquérir autant de savoir que 
peut le faire un homme de mon âge, et d'élever 
mon intelligence, et d’ennoblir mes passions, et 


24 = LA COMTESSE DE CHALIS 


de ne rien tenter contre l’honneur, et de faire 
le bien, et d’y croire. Oh! ces deux hommes 
qui sont là, assis, familiers peut-être avec elle, 
ces hommes que son voile effleure, qui respirent 
dans son atmosphère, que sont-ils donc, qu’ont- 
ils donc fait pour mériter de si hautes faveurs! » 


Telles étaient les pensées qui s’agitaient dans 
mon esprit, tandis qu’entraîné dans le flot des 
vingt mille voitures revenant des courses, mon 
piètre cabriolet de louage descendait l'avenue 
de l’Impératrice et celle des Champs-Élysées. Le 
luxe, tout autour de moi s’étalait dans l'éclat et 
la bonne tenue des équipages, la beauté des 
chevaux, la richesse des livrées. Ce n'étaient 
que daumonts, berlines menées à grand’guides, 
phaétons, chaises de poste, tout cela résonnant 
de bruits de grelots, confondant dans une cohue 
élégante autant que *choquante les femmes du 
monde ct les courtisanes; ces dernières fardées, 
assises sur le dos, avec des boties de fleurs sous 
les pieds, la jupe trainant sur les roues de leur 


OU LES MŒURS DU JOUR. 29 


véhicule. Les saluts s’échangeaient partout; le 
soleil resplendissant embrasait les têtes; on ne 
voyait que fleurs et que rubans papillonnant 
sous les ombrelles. Tout le Paris moderne défi- 
lait ainsi sous mes yeux, dans son indifférence, 
sa frivolité, enchanté de se rencontrer et de se 
retrouver toujours le même. Moi seul, hargneu- 
sement rencogné dans un angle de ma voiture, 
je me sentais d’une tristesse morne. À la hau- 
teur du rond-point des Champs-Élysées, je me 
croisai de nouveau avec l’équipage de la com- 
tesse. [1 remontait au pas des chevaux la large 
voie, Madame de Chalis me reconnut encore, et, 
cetle fois, en m'apercevant, elle se couvrit le 
bas du visage de son mouchoir pour dissimuler 
son sourire. À celte vue, la colère me prit. 
Qu’avais-je donc de si ridicule? 


XI 
À partir de ce jour, ce fut entire nous deux 


comme une sorte dedéfi. Partout où elle allait, elle 
| 2 


23 LA COMTESSE DE CHALIS 


élait toujours sûre de m'apercevoir; de même, 
Je pouvais toujours m'attendre à quelque signe 
.de dédain chaque fois que mes yeux rencon- 
traient les siens. Ce n'était pas une petite occu- 
ration que de la suivre. Tout mon temps lui 
appartenait, en dehors des six heures consa- 
crées chaque semaine à mon cours. Le diman- 
che matin, je la rencontrais à l'église Saint- 
Philippe du Roule, et le vendredi soir aux 
concerts des Champs-Élysées. Un jour je la vis 
au grand Opéra, un autre jour aux italiens, ct 
toujours avec des toilettes radieuses, et invaria- 
blement escortée par quelques-unes de ses 
amies. Tous les salons étant fermés, je ne pou- 
vais la chercher que dans les lieux publics. 
Celui où j'étais le plus sûr de la retrouver était 
le bois de Boulogne. Chaque jour, de cinq à six 
heures, elle faisait une courte âpparition dans 
l’allée du Lac, maussade promenade où l’on va 
moins pour prendre l’air que pour s’entre-regar- 
der; et là, du haut de sa calèche conduite au 
pas, elle examinait les toilettes, salyait ses amies 


OU LES MŒURS DU JOUR. 2: 


et se laissait complaisamment admirer par qui- 
conque voulait s’en donner la peine. Moi seul 
j'avais toujours le triste privilége d'assombrir 
son beau front et de faire naître sur ses lèvres 
celle moue qui me désolait, mais que je préférais 
pourtant à l'indifférence. Elle me regardait in- 
variablement de la même manière, avec une 
sorte de hauteur mélée d’ennui, ct elle ne me 
regardait pas ainsi, je l’ai su depuis, pour me 
piquer au jeu ni pour me provoquer, mais parce 
que cela lui paraissait quelque chose d’exorbi- 
tant et de ridicule, à elle, grande dame, de voir 
qu’un jeune professeur, c’est-à-dire un homme 
de rien, avait l’impertinence de l'aimer. 


XII 


Cependant, malgré ses dédains, à cause de ses 
dédaur.s peut-être? — je continuais à éprouver 
pour elle uïe passion si singulière, qu'il ne 
pouvait pas mé suffire de l’apercevoir de loin, 


28 LA COMTESSE DE CHALIS 


presque chaque jour. J'aurais voulu connaître 
toute sa vie, assister à chacune de ses actions, 
pénétrer les plus secrètes de ses pensées. Le peu 
que j'avais pu deviner de son existence me sem- 
blait bien étrange, car je ne connaissais alors 
du monde que la surface. Je ne tardai pas à me 
mettre en quête des gens de son entourage le 
plus privé. Du mari, nul ne me dit rien. Il 
voyageait, assurait-on, pour sa santé, et ne fai- 
sait à Paris que des apparitions courtes et rares. 
Mais, vraisemblablement à cause de l'absence de 
son mari, elle était toujours entourée par un 
groupe très-reconnaissable, car il était toujours 
le même, de fervents adorateurs. Il y avait sur- 
tout dans le nombre des privilégiés un person- 
nage que je haïssais d’instüinct, car je le ren- 
contrais presque constamment avec elle." C'était 
un jeune homme de mon âge, qui s'était fait à 
Paris une sorte de réputation bizarre, grâce à 
quelques excentricités ct surtout aux prodiga- 
lités les plus insensées. Il se nommait le prince 
Tiliane, Avec sa taille fluelte, sa face imberbe, 


OU LES MŒURS DU JOUR. 29 


sa voix grèle, on l'aurait pris pour .un enfant 
si certaines expressions de regards sauvages et un 
aplomb imperturbable ne l’eussent fait recon- 
naître pour un petit homme très-sûr de lui- 
même cet très-volontaire. J'aurai tout dit sur 
lui en ajoutant qu’il était le type le plus achevé 
de ces jeunes gens, dignes fleurs de la généra- 
on nouvelle, qu’un plaisant de génie baptisa 
du nom expressif de « petits crevés. » Orphelin 
dès son plus bas âge, il s'était trouvé possesseur 
à Sa majorité d'une de ces fortunes qu’on 
nomme, à bon droit, scandaleuses, Lorsqu'elles 
ne le sont pas par leur origine, elles le sont in- 
variablement par l’immoral et flétrissant usage 
qu’on en fait. Un homme d’un grand sens qui 
s’amusait à observer ce singulier prince avait 
dit de lui, au sujet de cette fortune et des vices 
affreux qu'elle favorisait, un mol sinistre et qui 
restera : « Il cst horriblement riche! » Ce qu’on 
se racontait à l'oreille des aventures du prince 
n'était pas fail pour adoucir les sentiments que 


lui portait mon instinctive jalousie. À vingt ans, 
2. 


50 LA COMTESSE DE CHALIS 

l'existence était déjà si vide pour lui, et il était 
déjà tellement blasé sur toutes choses, que le 
jeu, un jeu effréné, avait seul le privilége de 
l’émouvoir. Ïl s'était enfermé une nuit avec un 
de ses pareils de son âge — ce dernier, disait- 
on, avait dans les veines quelques gouttes d’un 
sang royal — et ces deux malheureux, qu’on 
eût dû cloîtrer à Bicêtre, ne s'étaient séparés 
qu'après que l’un eut gagné à l’autre, à l'écarté, 
une somme de onze cent mille francs! Tout 
ce qui pouvait faire parler du prince, attirer 
l'attention sur lui, même pour le ridiculiser ou 
le flétrir, 1! le faisait tranquillement, naïvement, 
dût-1l lui en coûter des sommes énormes. Il avait 
son cortége d'admirateurs qui butinait sur lui les 
miettes que le prodigue daignait laisser tomber. 
Bonenfant !disait-on, malgrésestravers. Poseur ! 
disait-on encore. Voilà tout. Nul n'avait le cou- 
rage de crier : Fou! Au contraire, les journaux 
qui parlaient de lui se plaisaient à le représenter 
comme un modèle. Pour moi, je me demandais 
toujours, en pénsant à lui, quels exemples pou- 


OU LES NŒURS DU JOUR. 31 
vaient résuller d’utie existence qui se déperisait 
tout entière autotr des tables de bâccarät, n’a- 
vait que la vanité poür mobile et la satiété pour 
résultat. Quant À compreñdre quel sentiment 
particulier le relenait auprès de la comitesse, el, 
de la paït de la comtesse, quel agrément elle 
pouvait trouver dätis l'intimité de cette âme 
remplie de ténèbres, c'est ce qui n’était pas pos- 
sible. Je devais l’apprendre plus tard, de Îa 
manière la plus inattendue, je pourrais dire la 
plus providentielle, -si, däns le drame véritable- 
ment inoui que je raconte, une providence quel- 
conque avait jamais daigné se montrer. 


XIII 


L'été était arrivé pendant que je me livrais 
à ces investigations qui ne pouvaient m'ap- 
prendre grand'chose. Les uns après les autres, 
tous les gens « comme il faut » s'envolaient de 
Paris. Les uns partaient pour Bade, les autres 


32 LA COMTESSE DE CHALIS 

pour Dieppe, Trouville, Vichy, les Pyrénées, 
Hombourg ; tous se promettant bien de se re- 
trouver, au commencement de l'automne, à 
Biarritz. Îl était excessivement important pour 
moi de savoir où résiderait la comlesse. J'avais 
formé depuis longtemps le dessein de la sui- 
vre, en quelque lieu du monde qu’il lui plût 
de choisir. L’aîné de ses enfants étant tombé ma- 
lade, J'appris que les médecins lui avaient or- 
donné de passer six semaines à Aix en Savoie. 
Cela contrariait la mère, car aucune de ses amies 
ni aucun des jeunes oisifs qu’elle nommait « ses 
fidèles » n’avait l'intention de se diriger de ce 
côté. Elle craignait d'y mourir d’ennui, se trou- 
vant livrée à clle-même pendant près de deux 
.mois. Îl fallait partir cependant, l'existence de 
son fils étant en danger. Elle quitta Paris à la fin 
. du mois de juillet, emmenant avec elle huit do- 
mesliques, quatre chevaux, trois voitures et ses 
deux enfants. J'avais pris à l’avance, et sans me 
faire la moindre illusion sur la folie de mon 
entreprise, loutes les dispositions nécessaires 


OU LES MŒURS DU JOUR. 33 


pour partir deux Jours après elle. Cela m'avait 
été facile à cause du crédit que l’on me connais- 
sait au ministère dont relève l’Université. Mais 
je vais arriver ici à l’une des phases les plus 
importantes de mon récit, et je suis obligé d’en- 
trer dans quelques détails préliminaires afin de 
faire bien comprendre ce qui va suivre, 


XIV 


J’appris en arrivant à Aix que la comtesse de 
Chalis avait été loger à l'hôtel Vénat. Cet hôtel 
se compose de plusieurs pavillons donnant sur de 
vastes jardins, lesquels sont circonscrits, dans 
tout leur pourlour, par une haute treille disposée 
à l'italienne. La comtesse occupait le rez-de- 
chaussée du plus grand de ces pavillons. Je fus 
assez heureux pour trouver une chambre libre 
dans une maison particulière dont les fenêtres 
plongeaient sur les jardins de l'hôtel. De mon 
balcon il m'était facile de voir toute la façade de 


34 LA COMTESSE DE CHALIS 


l'appartement de li comtesse, et il me suffisait 
de descendre dans le verger qui dépendait de 
-mon domicile pour cbserver à travers la treille, 
sans être aperçu, tout ce qui se passait chez mes 
voisins. 

Pendant les premiers jours je me ins tigou- 
reusement caclié, afin de mieux me tendre 
compte des habitudes de la comtesse. Celui de 
ses enfants qui était malade allait aux bains 
chaque matin, conduit par une femme de cham- 
_ bre et un domestique en grande livrée. L'autre, 
qui paraissdit d’une pétulance et d’une gaieté 
sans pareille, passait son temps à gambader à 
travers les fleurs, et trente fois par jour J'enten- 
dais la voix de sa bonne anglaise qui le rappe- 
lait, ne voulant pas qu’il s’exposât ainsi au 
soleil. Ces deux garçons, dont l’un me parut 
avoir huit ais et l’autre sept, étaient bien les 
deux plus ravissantes petites créatures que l'on 
pôt voir. Ils ressemblaient tous deux à leut mère. 
Ils avaient les mêmes cheveux blonds légèrement 
annelés, les mêmes yeux d’un bleu sotnbre et 


QÙ LES MŒURS DU JOUR. 99 


vif. L’aîné élait légèrement pâhi par la souffrance, 
mais la teinte nacrée qui hrillait sur ses joues 
n'enlevait rien à sa beauté. 

La comtesse n'apparaissait jamais dans le 
jardin que dans l'après-midi. Alors, de loin, je 
la voyais toujours élégamment vêtue, marchant 
sous le mobile abri de son ombrelle, Elle sortait 
le soir dans sa voiture, Vers dix heures elle ren- 
trait. Elle ne recevait personne. À minuit, les 
domestiques fermaient les persiennes de son 
appartement, et toutes les fenêtres s’éteignaient. 

J'avais si bien le pressentiment qu’il devait 
résulter pour moi quelque chose de décisif de 
notre voisinage, que je ne sortais pas, de peur 
qu’en mon absence il ne se produisit quelque 
incident susceptible de m’intéresser. Bien m’en 
prit de ces précautions. Le quatrième jour de 
mon arrivée, vers deux heures, comme je me 
promenais dans le verger de ma maison, à l’om- 
bre de la treille voisine, mon attention fut attirée 
par le bruit des pas d’une personne qui marchait 
sous cette treille. En écartant les pampres du 


36 LA COMTESSE DE CHALIS 


bout des doigts, j'aperçus de loin un vêtement 
d'homme. Cet homme, se trouvant à l’extrémité 
de l'allée, revint sur ses pas, et, quand il fut à la | 
hauteur de mon visage, je reconnus en lui le 
prince Titane. 
” Il paraissait en ce moment un peu ému, car 
les muscles de son visage étaient contractés, et 
il avait les lèvres serrées et les yeux fixes. Il 
marchait en frappant les pampres avec sa badine, 
et regardant avec impatience dans la direction 
du pavillon. Le costume de knicker-bocker qu’il 
portait contribuait, autant que sa petite taille, 
ses joues imberbes et son cou découvert jusqu'aux 
épaules, à lui donner l'apparence d'un enfant. 
Ï n'y avait en lui que le regard, ce regard im- 
périeux, méchant, ricaneur, et qu'on ne pouvait 
oublier quand on l’avait une fois rencontré, qui 
trahît les passions de l’homme. 

Il attendait depuis quelques minutes, lorsque 
le bruissement d'une robe de soie se fit entendre 
à peu de distance : c'était la comtesse qui tra- 
versait le jardin de bout en bout pour venir re- 


OÙ LES MŒURS DU JOUR. 91 


trouver le prince. En me baissant sous l'abri des 
feuilles, je l’aperçus de loin, au grand fsoleil, 
marchant à petits pas, selon son habitude, et 
faisant pivoter le manche d'ivoire de son om- 
brelle déployée dans sa main gantée. En arrivant 
auprès du prince, elle lui dit un mot à voix 
basse, et aussitôt ils s’enfoncèrent sous la treille 
qui les cachait à tous les regards, hormis aux 
miens. Îls ne pouvaient me voir, quoique je 
fusse topt près d'eux, derrière la clôture de 
feuilles. 

J’entendais tout ce qu'ils se disaient. Ils mar- 
chaient côle à côte. Je les suivais des yeux et 
des oreilles, avec autant de jalousie que d'anxiété. 
La comtesse avait le ton aigre, mais légèrement 
contenu, d’une femme en colère. Le prince n’é- 
tait pas moinsirrité qu’elle. Étrange discussion! 
Moi, que mon père avait élevé dans un respect 
presque religieux pour les femmes, moi qui ne 
supposais même pas que, dans ses écarts, une 
femme du rang de madame de Chalis pôt Jamais 


oublier ce qu’elle se devait à elle-même, j'étais 
3 


38 LA COMTESSE DE CHALIS 


comme halluciné de stupéfaction en les écoutant 
tous les deux, 


J’essayerai de reproduire, mot pour mot, tout 
ce qu’ils se dirent. 

— Pourquoi m’avez-vous suivie ici? deman- 
dait madame de Chalis. Je vous avais défendu 
de le faire. | 

— Ah! bon! fit l’autre avec mauvaise humeur, 
si lon faisait attention à tout ce que défendent 
les femmes !.… 

— Votre présence peut me compromettre. 

 — Pourquoi seriez-vous plus compromise à 
Aïx qu'à Paris ? | 

Ici des mots perdus. Puis, colère du prince : 

— Qu'êtés-vous vettué faire X Aix? Ce n’est pas 
amusant du tout, cette ville d'eaux! On n’y fait 
en; où sebdigne, voilà tout. Il n’y à personte ! 
Vous n’êtes partie que pour me fuir. Je le vois 
bien depüis uñ inois que vous voulez rompre. 

Eh bien, fit la comiesse avèc emporlement, 
quand cela sérait ? Suis-je libre ? 


OU LES MŒURS DU JOUR. 3) 

— Oh ! libre! fit l'autre en ricanant, ce serail 
vraiment {rop commode. 

Ici nouveaux éclats de voix, phrases interrom- 
pues, reproches violents, que J’entendais mal. 
: — Vous allez retourner tout de suite à Paris ! 
dit enfin la comtesse. 

Le prince était furieux. 

— Non ! vous voulez vous débarrasser de moi 
parce que vous attendez quelqu'un, sans doute ! 

— Vous êtes ivre, fit madame de Chalis, 
blessée. 

— Non, je ne me grise que le soir. 

— Pour qui me prenez-vous, que vous me 
parlez sur ce ton ? 

— Mais... je vous prends pour une femme 
que j'aime... qui m'aime. 

— Vous ! je vous aime? 

— Je l'espère. 

— Vous m'’êtes odieux ! 

— Et depuis quand ? 

— Depuis que vous prenez à lâche de me 
compromettre. 


40 LA COMTESSE DE CHALIS 


— Ah! voilà donc enfin le secret découvert ! 
s’écria-t-il. Vous dites cela parce qu'un soir, il 
ya un mois, vous m'avez vu dans une baignoire, 
aux Bouffes-Parisiens, avec la. petite Florence. 
D'abord, je n’avais fait que lui rendre visite dans 
sa loge. Je n'y suis pas resté une demi-heure. 
Ensuite, si elle vous a lorgnée, je ne pouvais pas 
l’en empêcher. Elle vous trouve agréable à voir, 
celle enfant. Ce n’est pas un crime. 

— Vous et votre demoiselle Florence !.… reprit 
la comtesse. 

Elle semblait irritée, en prononçant ce nom, 
jusque dans le cœur des entrailles. 

Mais le prince l’interrompit, et, riant d’un air 
de défi : 

— Eh bien! quoi? lui dit-il, allez-vous vous 
exposer aux bavardages de Florence, mainte- 
nant? 

La eomtesse le regarda. Elle voulait répondre 
une cirtaine chose, mais je ne sais ce qui l’en 
empèôcha. 


— Comment ne comprenez-vous pas, s’é- 


OU LES MŒURS DU JOUR. 4i 


cria-t-elle, qu'on ne sort pas de la loge d’unc 
fille pour entrer dans la loge d’une femme comme 
il faut ? 

— Îl fallait donc ne pas aller vous tenir com- 
vagnie ce soir-là ? répliqua le prince. 

Ici les deux voix s'éloignèrent, discutant tou- 
jours. Je n’osais bouger de ma place de peur 
d’éveiller l’attention. Quand le prince et madame 
de Chalis se retrouvèrent en face de moi, car ils 
marchaient tout en parlant, leur colère à tous 
deux était telle, qu'ils ne cherchaient même plus 
à la dissimuler. 

— Je vous dis que vous allez retourner à Paris 
sur-le-champ, répétait la comtesse. 

Le prince ricanait, Elle continua : 

— Maintenant, rendez-moi mon portrait, mes 
lettres. 

— Oh! vos lettres !.… fit le prince avec un 
geste terrible. 

Puis, sur un ton de voix glacial, il ajouta : 

— Je ne vous les rendrai jamais! 

—- Jamais”? 


42 LA COMTESSE DE CHALIS 


— Non. 

— Qu'en voulez-vous faire ? 

— Me venger ! 

— Vous venger ! vous! de quoi ? 

— Je m’entends ! 

Je crus que la comtesse allait défaillir, tant il 
y avait maintenant de terreur dans son regard ct 
de larmes dans sa voix. Le prince semblait 
triompher. Îl voulut se rapprocher d'elle, Mais 
elle réagit sur elle-même, et concentrant toute 
son indignation dans son regard : 

— Vous êtes un misérable! reprit-elle. J'ai- 
merais mieux mourir que de vous revoir ! Partez! 
ou je vous fais jeter dehors. 

Et, ce disant, elle marchait sur lui. 

Il se sauva. 


- " XV 


J'étais accablé de honte pour elle. Une telle 
femme! ... si haut placée! si belle!... la plus 


QU LES NMŒURS DU JOUR. CE) 


désirable des femmes! yne créature céleste, à 
qui moj, je n'aurais osé parler qu'à genoux ! 
À quel monstre s’était-elle donnée ? 


Souvent je m'étais demandé par quelles séduc- 
tions, à l’aide de quelles qualités élevées il pou- 
vait être possible de toucher son cœur. En la 
voyant si accomplie dans toyte sa personne ex- 
térieure, si fière, recherchée partout à Paris, 
avec ls faste de son existenge, et cet attrait 
particulier qui provenait de ses dédains même, 
je m'étais dit que l’homme préféré par elle de- 
vai être en toutes choses à sa hauteur : quelque 
type achevé de grâce, de bravoure, d'esprit, 
de distinction, de beauté; un de ces hommes 
qui font époque dans l’hisloire des sociélés, se 
nomment Leicester, Buckingham, don Juan, Ri- 
chelieu, lord Byron, et semblent 1out exprès créés 
pour faire pâmer d'amour le cœur des reines. 


C'était cet être qui tenait plus du singe que 
de l’homme. 


+ 


44 : LA COMTESSE DE CHALIS 


Mais, sous l’impression de la scène brutale à 
laquelle je venais d'assister, je ne pensais point à 
cela. J'avais jugé le moment décisif, et je m'étais 
précipité dans la rue, poussé par une exaltation 
de dévouement qui, dans un tel moment, m’au- 
rait fait traverser des flammes. Le prince et moi, 
nous nous- croisämes à l’entrée du jardin de 
l'hôtel Vénat ; mais il était si bouleversé par la 
colère, qu’il ne me regarda même pas. Les lèvres 
tremblantes, pâle, les yeux injectés de sang, 1l 
courait plutôt qu’il ne marchait. Jamais je n’a- 
vais vu jusqu'alors d'expression de visage plus 
diabolique. 


J’aperçus de loin la comtesse à travers les 
arbres. Elle s'était affaissée sur un banc. Main- 
tenant je n'osais plus avancer. Je la regardais. 
Elle était très-rouge, mais toujours belle et fort 
touchante. Le jardin était solitaire. Elle ne me 
voyait pas. Tout à coup elle se leva, sa taille se 
développa dans son harmonie, et, serrant Îles 


deux poings avec douleur, elle s’écria : 


OU LES MŒURS DU JOUR. 45 


— Oh! qui me délivrera de ce misérable ! 

C’est sur ce mot que je m'avançai, et, avec 
une sincère chaleur, une chaleur de cœur qui 
me faisait trembler la voix et me mettait des 
larmes dans les yeux : 

— Moi! madame. 


XVI 
La comtesse poussa un cri et se retourna. Elle 
me reconnut aussitôt. La surprise de me voir là, 
de m’entendre répondre à son appel, l’mcerti- 
tude où elle était au sujet de ce que je pouvais 
avoir surpris de son secret, tout cela lui causait 
une émotion indescriptible. Cependant. elle se 
remit immédiatement, et je la vis attacher sur 
moi un long regard, ce même regard qui m'avait 
déjà tant fait souffrir. 
C'était trop. Je lui dis : 
— Le hasard m’a rendu témoin de la discus- 
sion que vous avez eue ayec Je prince Titane. 


Ki) 


») LA COMTESSE DE CHALIS 


[ci elle voulut m’interrompre, mais je conti- 
nual : 

— Oh! ne redoutez rien, madamë. Le se- 
cret que | ai pénétré mourra avec moi. de ne 
suis pas venu pour en abuser, mais pour vous 
servir. 

— En vérité, monsieur, s’écria-t-elle, Je ne 
comprends pas. 

C’étaient les premiers mots qu’elle m’adressait. 
Quoiqu’ils fussent prononcés avec colère, car elle 
se mourait de honte, ils me ravirent. Je compris 
qu’elle voulait se dérober, que mes paroles, ma 
présence seule, dans un tel moment, lui infli- 
geaient une souffrance. de la retins, et donnant 
à ma voix comme à mon altitude tout le res- 
pect possible : 

— Je vous en prie, madame, par égard pour 
vous-même, écoutez-moi... Vous n’avez per- 
sonne auprès de vous pour vous protéger : ni 
mari ni frère. C’est un devoir pour tout honnête 
homme de le faire. Si j'ai cru pouvoir me mon- 
trer, c’estque vos paroles m’en donnaient le droit, 


OU LES NŒLRS DU JOUR. 41 


Ne demandiez-vous pas un vengeur? Au surplus, 
ajoutai-je, si je n'ai pas eu l'honneur de vous 
être présenté, je crois que je ne vous suis pas 
tout à fait inconnu, madame. 

Elle ne put s'empêcher de sourire. Pour la 
première fois je vis son beau regard s’humaniser. 
Je profitai de cet avantage. 

— J’ajouterai que vous n'avez pas affaire 
avec moi à un homme comme le prince Titiane, 
qui veut vous perdre, mais à un homme prêt à 
risquer sa vie, s’il le fallait, pour vous faire rer- 
trer dans la possession de vos lettres. 

Elle vit bien que j'avais tout entendu, et elle 
se détourna, en rougissant, pour cacher ses pleurs. 
Atroce situation pour une jeune femme! et 
comme elle dut regretter alors l’indignité de sa 
liaison! Craignant sans doute d’être aperçue des 
fenêtres de l'hôtel, elle fit quelques pas sous la 
treille, sans me répondre. de crus avoir acquis 
le droit de l'y suivre. Je lui pris la main. Elle 
pleurait toujours. Enfin elle dirigea de nouveau 
les yeux de mon côté. L’exämen me fut favo- 


48 LA COMTESSE DE CITALIS 


rable. Elle se dit vraisemblablement que celui-là 
qui lui parlait ainsi devait être un homme. Ælle 
avait retiré sa main. Elle s’essuya les yeux. Je 
voyais son beau sein doucement agité. d'éprou- 
vais une irrésistible envie de me jeler à ses pieds. 
Elle le devina peut-être, car elle se fit soudain 
plus calme, moins abandonnée. 

_ —S$i je pouvais accepter l'offre que vous me 
faites, me dit-elle, je vous demanderais d’abord 
quel motif vous pousse à me l’adresser. 

— Eh! pour l’amour de Dieu, madame, m’é- 
criai-Je, vous tenez donc bien peu maintenant à 
ravoir ces lettres ! 

Elle méditait. 

Je suis convaincu qu’elle cherchait le moyen 
de se servir de moi, en me donnant le change 
sur la nature de ses relations avec le prince. Je 
ne pouvais lui garder rancune de cette intention, 
qui, en de telles circonstances, serait venue à 
l'esprit de toutes les femmes. Cependant la situa- 
tion devenait embarrassante pour elle, car ce 
n’était plus à moi de parler. 


OU LES MŒURS DU JOUR. 49 


— Mais... si j'y consentais... comment feriez- 

vous? me dit-elle. 
” — Je vous avoue ingénument que je l’ignorc. 
Mais les personnes qui me connaissent ne m’ont 
jamais contesté le courage ni l'intelligence, et, 
croyez-le, madame, il est bien fort et bien ha- 
bile celui. 

J’allais dire : « celui qui va lutter pour la 
femme qu’il aime, v mais je ne l’osai pas, et je 
repris : 

— Celui qui a en main la cause la plus hono- 
rable : la réputation d'une femme, 

Peut-être ne lui avait-on jamais tenu un parvil 
langage, jamais montré un dévouement si franc et 
si passionné. Je lui parlais avec l'accent de la 
tendresse et de la prière. Elle parut surprise. 
= — Je regrette de ne vous avoir pas connu plus 
tôt, me dit-elle. 

Puis, avec un mélange de crainte et de hau- 
teur, elle voulut essayer de sc justifier. 

: — Que devez-vous penser de moi? s'écria- 
t-elle, 


50 | LA COMTESSE DE CHALIS 


Et elle se couvrit la face des mains. 

— Moi? lui dis-je en baissant les yeux, je 
pense que, comme la plupart des femmes, vous 
laissant gouverner par voire cœur plus que par 
votre jugement, vous avez été assez malheureuse 
pour mal placer votre affeclion, 

Mais sur ce mot, qu’elle guettait sans doute, 
elle me regarda en face d’un air impérieux, et, 
avec une violence dont je ne l'aurais jamais crue 
capable : 

— Que pensez-vous donc ?' 

Je compris ce qu’elle voulait, et, pour lui 
plaire, je lui rendis facile le mensonge dont je 
n'étais pas dupe, 

— Je pense qu’il y a eu entre vous et le prince 
un échange de lettres qui, étant mal interprété 
par des auditeurs malveillants, pourrait faire 
croire que vous avez daigné lui faire plus d'hon- 
neur qu'il ne le mérite. 

— Vous avez raison, me dit-elle. 

Elle ie regarda encore. Elle voulait voir si 
j'étais sincère. 


OU LES MŒURS DU JOUR. Es} 


Elle le crut. 

— Ïl n’y a rien eu entre lui et moi, reprit-elle, 
que de la vanité de sa part, et de la mienne un 
moment de légèreté qui pouvait me conduire 
bien loin si je n’y avais pas pris garde. Les ap- 
parences sont contre moi. Je ne veux pas qu’on 
en abuse. 

— On en abusera certainement si vous ne me 
laissez agir, lui répondis-je. Je connais le prince 
Titiane de réputation, et je le crois capable d'exé- 
cuter la menace qu’il vous a faite. Quelque soir, 
et ce soir peut-être, la tête échauffée par le vin, 
il est homme à communiquer à ses amis des 
fragments de vos lettres. Il ne faut pas que cela 
soit! 

La comtesse se tordait les mains. 

— Que faire? dit-elle. 

— Me donner les renseignements nécessaires 
pour l’en empêcher. | 

— Ï], doit avoir dix Jettres, répondit-elle en 
rougissant. Elles sont renfermées dans un écrin 
de chagrin noir, avec un portrait de moi, photo- 


52 __ LA COMTESSE DE CHALIS 

graphié par Adam-Salomon, et, m’a-t-il dit, le 
tout est toujours déposé dans le double fond de 
con nécessaire de toilette. 

Tant de détails, si circonstanciés, ne pouvaient 
me laisser l’embre d'un doute sur la nature de 
leur liaison. Mais j'avais le cœur si bien pris que 
je ne songeais qu’à plaindre la comtesse. 

— Savez-vous où le prince demeure? lui de- 
mandai-je ? 

— Hôtel Impérial. 

— Merci. Laissez-moi partir maintenant. 

Mais elle me retint par la main, ct me regar- 
dant avec angoisse : 

— Est-ce que vous allez le provoquer ? 

— Si une provocation pouvait me faire attein- 
dre mon but, je la lui enverrais à l'instant même. 
Mais s’il me tue, vous n’avez pas vos lettres, et si 
je le tue, lui, vous ne les avez pas non plus. Ces 
lettres tombent dans les mains des héritiers du 
prince. Moi, je suis arrêté, ou obligé de fuir, et 
je ne puis rien faire pour vous servir. Non. Il 
faut dans une circonstance si délicate moins de 


OU LES MŒURS DU JOUR. 53 


force que d'adresse, et plus d’éprit que de vio- 
lenée. Tous les moyens sont légitimes employés 
contre un homme qui a voulu commettre une 
action si lâche. J'en trouverai un, j'en suis sûr. 

Elle me retenait encore. 

— Certainement, dit-elle, vous êtes un hon- 
nête homme, vous, et vous ne songez pas à me 
trahir ? 

Ce doute m'offensait, mais la comtesse était 
dans une si triste situation, que je le lui pardon- 
nai de bon cœur. 

— Quel intérêt aurais-je à le faire ? lui répon- 
dis-je. 


XVII 


J'étais parfaitement résolu à faire le nécessaire 
pour enlever au prince Titiane les lettres de Ja 
comtesse. Mais je ne savais comment m'y pren- 
dre. Je résolus d’abord d’aller loger à l'hôtel Im- 
périal. Je fus assez heureux pour trouver un ap- 


54 LA COMTESSE DE CHALIS 


partement libræsur le même palier que le sien. 
L'appartement du prince se composait de trois 
pièces : chambre à coucher, salon, cabinet de Loi- 
lette. Pendant que l’un des domestiques de l’hôtel 
débouclait ma malle, je m’informa] adroitement 
auprès de lui des habitudes de mon voisin. Ce 
domestique paraissait avoir une certaine rancune 
contre le prince, ayant été brutalement traité par 
lui; aussi ne demandait-il pas mieux que de s’é- 
pancher. Il m'apprit que le prince sortait le ma- 
tin pour aller aux bains, de là rentrait peur s'ha- 
biller, et déjeunait au rez-de-chaussée, dans une 
salle particulière. Pendant l'après-midi il allait 
et venait, au gré de son caprice. Le soir il était 
presque toujours ivre. C'élait done le matin qu’on 
avait le plus de chance pour pénétrer librement 
chez lui. L 
Cette réflexion ne me fut pas plutôt venue à 
l'esprit que je me crus cerlain du succès de mon 
entreprise. Une porte, dont le maître d'hôtel 
avait la clef, reliait nos deux appartements. Îl 
était inulile de songer à se procurer cette clef. 


OU LES MŒURS DU JOUR. 59 


Comment alors, forcer la porte. sans laisser de 
traces d’effraction? Je sortis pour y rêver. Je 
l'avoue, je n’éprouvais même pas l'ombre d'un 
scrupule, Les pires moyens me semblaient bons 
pour réussir. Ce que je méditais de faire pour la 
comtesse ne pouvait être considéré comme un 
crime. Mais aurait-il fallu descendre jusqu'au 
crime, je crois qu’en ce moment je n'aurais pas 
reculé pour la servir. 


XVIII 


Le même soir, je me rendis chez elle. Elle 
venait de diner; elle était seule, ses enfants 
jouaient dans le jardin. Elle me reçut comme unc 
connaissance déjà ancienne. Pendant deux heu- 
res que je demeurai auprès d'elle je ne fis pas la 
moindre allusion à la passion qu’elle m’inspirait. 
Cela la surprit peut-être, car 1l n’avait pas dû lui 
être très-difficile de deviner l’existence de cette 
passion; mais, dans un tel moment, j'aurais 


56 LA COMTESSE DE CHALIS 


trouvé peu délicat de paraître prendre des arrhes 
sur la récompense du service que j'allais lui ren- 
dre. Pour elle, elle n’avait qu’une préoccupation : 
se justifier. Elle me raconta, de sa vie, tout ce 
qu’elle jugeait utile de me faire connaître pour 
ne rien perdre de mon estime. Elle avait été ma- 
riée, toute jeune, à un homme qu’elle n'aimait 
pas, qui ne l’aimait pas, misanthrope, et dont la 
santé délicate exigeait des ménagements conti- 
nuels. Il n’avait pas voulu qu’elle le suivit dans 
les voyages qu’il était obligé de faire pour trou- 
ver des climats plus doux que celui de Paris. Sin- 
gulier ménage! le mari vivait en Égypte, en 
Italie, à Madère, la femme, toute jeune, belle, 
avec une fortune considérable, une fortune de 
plus de huit cent mille francs de rente, à ce que 
j'appris depuis lors, était absolument livrée à 
elle-même. Elle allait donc seule dans le monde 
quand l’une de ses amies ne pouvait l’y accom- 
pagner. Chaque année son mari venait passer 
deux mois auprès d’elle. Ils avaient la plus grande 
estime l’un pour l’autre: e’était tout. Vivant de 


OÙ LES NMŒURS DU JOUR, HV 


cette existence sans direction, était-il surprenant 
que le désœuvrement l’eût mal conseillée? Elle 
avouait avoir eu « un faible » pour le prince Ti- 
tiane. Mais elle s'était aperçue à temps du dan- 
ger. Le prince était « un homme compromettant, 
qui fréqüentait des femmes perdues. Et puis il 
avait un mauvais ton insupportable! » 

Tout cela était dit avec un accent si naturel 
que je ne pouvais pas ne point le croire. J’écou- 
tais la comtesse en silence et je la plaignais. 
Quand elle m’eut tout dit, je m’avisai de lui de- 
mander « ce qui avait pu lui plaire un seul in- 
stant dans ce gringalet de prince. » 

— Ma foi, je n’en sais rien, répondit-elle. Je 
ne me l'explique pas moi-même. Mais je le voyais 
tous les jours 

— Et puis, ajouta-t-elle, sans se donner le 
temps de la réflexion, il était à la mode, 


58 LA COMTESSE DE CHALIS 


XIX 


Il était à la model C'était Ià la cause réelle, 
la seule cause explicable et naturelle — Île carac- 
tère de laxomtesse étant donné, tel que je le con- 
nus plus tard — de leur liaison. Il. était à la 
mode! c’est-à-dire qu'il faisait de certaines folies 
qui ne ressemblaient pas rigoureusement à celles 
des autres ; ses manières étaient impertinentes ; 
il regardait les femmes dans les yeux avec la 
tranquillité confiante d’un homme sans mœurs ; 
il jouait sans passion et gagnait sans plaisir; il 
s’ennuyait, et le disait, et on le croyait; et on 
l’admirait. Il avait enfin le talent de faire relour- 
ner les têles à une époque où rien n’étonne plus, 
parce qu'on se sent lassé de tout, même dans le 
grotesque, l’inattendu, le bizarre. Et comme il 
dépassait tous ses pareils en de si beaux moyens 
de plaire, il n’avait pas même besoin, pour se 
faire adorer des femmes, « des beaux traits et de 


Fm mm y 


OU LES MŒURS DÜÙ JOUR. 59 


li taille belle de l’homme vain, indisctet, sans 
probité, entreprenant, de nul jugement,» dont 
parle la Bruyère. Laïd, petit, épilé, màl tourné, 
vicieux, ridicule, et d’une vanité qui s’enflait 
jusqu’à la sottise, il était à la mode! 

Cela suffisait. 


XX 


Quand la cofnlésse eut achevé sa confession, 
elle me demanda ce que je comptais faire aû su- 
jet de ses lettres. Je lui dis que je ne pouvais rien | 
lui confier de mes projets, parce qu'elle les blâ- 
merait peul-être, mais que je pensais réussir. 
Elle ne parut pas parlager ma confiance, tar elle 
me pressa longtemps de lui en dire davantage. 
Je répondis qu’un dessein de la nature de celui 
que je méditais ne pouvait sembler raisonnable 
qu'après avoir été süivi de succès. Alors, était-ce 
pour m’ericourager, était-ce simplement par un 
mouveinent irréfléchi de terreur? elle se laissa 


60, LA COMTESSE DE CHALIS 


aller à dire, au milieu de beaucoup d’autres 
choses, que « tout ce qu’il serait en son pouvoir 
de donner, elle le donnerait pour ravoir ses let- 
tres. » de ne relevai pas sur le moment cette sorte 
d'engagement qu’elle prenait envers moi sans que 
je le lui eusse demandé ; mais je m’efforçai de 
la rassurer, car je voulais qu’elle passât une nuit 
calme. 

— Je ne serai tranquille, me répondit-elle, 
que lorsque ces maudites lettres seront anéan- 
lies. J’ai une crainte horrible du scandale. Je 
sais que, grâce à ma position, le monde y regar- 
_ derait à deux fois avant de me fermer ses portes. 
Peut-être ne l’oserait-il pas, à cause de mon nom. 
Je n’en aurais pas moins une chance à courir. Et 
quand je me rappelle qu’il y a deux ans j'ai été 
des premières à cesser de recevoir, même de sa- 
luer, une de mes amies d'enfance qui avait 
été assez malheureuse pour se voir victime d’un 
éclat, je songe à ce qu’il doit y avoir d'épouvan- 
table dans une pareille situation. J'aimerais 
mieux mourir que d'y être exposée, reprit-elle. 


OU LES MŒURS DU JOFR. 61 


XXI 


de la quittai en lui promettant de lui apporter 
ses lettres le lendemain. J'ajoutai, en souriant, 
que si elle ne m'avait pas vu à midi, ce serait 
que le prince m'aurait tué. Mais elle prit ce mot 
au tragique. 

— Îl ne faut pas mourir! je ne le veux pas! 
me dit-elle. I faut vivre! vivre pour être hen- 
reux ! et afin d’être heureux, il faut réussir ! 

Elle me serrait les mains avec une ardeur fé- 
brile. Je ne sais comment il se fit que je pus me 
dégager de son étreinte, 


Le lendemain à onze heures et demie, le prince 
déjeunait dans un salon du rez-de-chaussée ; son 
domestique le servait, et l'appartement était vide. 
C'était le moment que j'avais choisi pour mettre 
mon projet à exécution. Lorsque je me trouvai 


muni de l'instrument qui devait me hvrer les 
4 


(2 LA COMTESSE DE CHALIS 


lettres de la comtesse, je ne doutai plus du suc- 
cès de mon entreprise. Elle était singulièrement 
hardie; mais de quoi n'étais-je pas capable, 
grâce à la récompense que j'entrevoyais! J’avais 
dévissé la serrure de la porte qui séparait mon 
appartement de celui dù prince. Aussitôt qu’elle 
fut détachée, je crochetai celle qui se trouvait 
de l’autre côté de cette porte. Elle résista peu. 
Quand elle fut forcée, je poussai lentement la 
porte. J’étais au seuil de la chambre à coucher 
du prince. J’enveloppai toutes choses dans un 
seul regard. Je me sentais très-froid, très-calme, 
presque souriant. J'avisai sur une commode un 
énorme coffret en cuir de Russie, avec des an- 
gles de vermeil et des armes dorées sur le cou- 
vercle. Ce coffret me parut être le nécessaire de 
toilette dont m'avait parlé la ‘comtesse. Je le tou- 
chai. Il était fermé, et par une serrure à secret 
qu’il me fut impossible de forcer. Alors j’intro- 
duisis la lame de mon couteau entre la serrure 
et le couvercle, et je fis sauter ce dernier. 
J'étais émerveillé des splendeurs qui s’offraient 


DU LES MήUBS DU JOUR. 65 
à moi. Ce nécessaire ressemblait moins à celui 
d’un homme, même riche, qu'à celui d’une reine, 
Tout en maniant les fioles d'or, aux bouchons 
constellés d’émeraudes, je me disais que si j'étais 
surpris en ce moment 1l me serait bien difficile 
de faire croire au désintéressement de mes in- 
tentions. À cette pensée une émotion singulière 
s’empara de moi. Mes mains tremblaient. Certai- 
nement un homme qui vole à l'effet de s’appro- 
prier le bien d’autrui doit éprouver quelque chose 
de semblable. C’est une sensation de terreur mè- 
_lée d’un vague sentiment de triomphe, qui n'es] 
pas absolument dépourvue de charme. Je soule- 
vai successivement quatre compartiments chargés 
de flacons et d’ustensiles de haut prix. Tout au 
fond je trouvai l’écrin. Je l’ouvris; je reconnus 
le portrait ; les lettres étaient dessous. Je ne pris 
pas le temps de les compter. J'étais ivre de 
joic. Je me jetai chez moi, sans même refermer 
le coffre ; je remis la serrure en place. Lorsque 
cela fut fait je m'épongeai le front ; puis je regar- 
dat la-pendule, 


64 LA COMTESSE DE CHALIS 


La pendule marquait midi et quart. 
Alors Je me précipilai par les escaliers. 


XXII 


Lorsque j'entrai chez la comtesse je la trouvai 
en larmes, les deux coudes appuyés sur une ta- 
hle. Elle se leva en sursaut dès qu’elle m’aperçut. 
Son beau visage avait une telle expression de 
souffrance, que je me hâtai de lui crier : 

— (Cest fait! 

* Sur ce mot, elle ferma la porte, que j'avais 
laissée ouverte; puis elle me dit d’une voix brève : 
.— Pourquoi êtes-vous en retard? 

Disant cela, elle m’arracha l’écrin des mains. 
Elle n'écoutait même pas ma réponse. Puis, 
comme écrasé par l'émotion, je m'étais laissé 
tomber sur un siége, au moment de fouiller l’é- 
crin, elle me regarda avec une expression de mé- 
fiance que je n’oublierai jamais, en me disant : 

— J'espère bien que vous ne les avez pas lues, 
ces lettres! | 


OU LES MŒURS DU JOUR. 65 


Je ne pus que la regarder avec douleur, en 
levant les deux mains au ciel. 

Alors elle s’approcha de la cheminée. 11 avait 
plu pendant la nuit, le temps s’était refroidi, et 
un grand feu de bois petillait dans l’âtre. Je la 
vis prendre un siége, s'asseoir auprès du feu, me 
tournant le dos, sans plus faire atlention à moi 
que si je n’eusse pas élé là; puis elle se mit à 
compter les lettres, les parcourant d’un regard 
rapide, et les lançant au feu lorsqu'elle en avait 
pris connaissance. De temps à autre elle haussait 
convulsivement les épaules, comme si ce qu’elle 
lisait lui eût fait horreur ou pitié. Et toujours 
sans me regarder, sans même m'adresser une 
parole! Elle m’avait absolument oublié, moi qui 
venais de lui rendre un tel service! Lorsque les 
lettres furent toutes brüées, elle brûla le por- 
trait, puis elle brûla l'écrin, et elle regardait 
tout cela flamber, avec une expression amère ct 
cruelle. Quant à moi, c’était elle que je regardais, 
comprenant peu de chose à ce que je voyais. 


Enfin, quand il n’y eut plus dans le fayer que 
| ; 


66 LA COMTESSE DE CHALIS 


des cendres, elle se retourna, et, en m’aperce- 
vant, elle fit un geste de surprise. 

Puis elle me dit, avec fatigue : 

— Comment vous les êtes-vous procurées ? 

Je restais muet. Elle reprit : 

— Je veux le savoir. 

— Eh bien, lui dis-je, je me les suis procurées 
de la manière la plus simple : je les ai volées. 

Elle se mordit les lèvres, sur ce gros mot. 
Puis elle se leva, et je vis de nouveau couler ses 
larmes. Enfin, elle s’essuya les yeux, et tout à 
coup, sans dire un mot, elle fit un geste de bra- 
vade ; puis, avec une résolution froide, une réso- 
lution toute patricienne, elle s’élança sur mes 
genoux, et me jeta le bras au cou. 

Le plaisir que je ressentis alors. fut terrible ! 
La voir, elle que j'avais tant poursuivie ! elle si 
fière! la sentir tout entière blottie sur mon cœur, 
c'élait à en mourir sur place... Mais je m'étais 
promis à moi-même que cette femme, précisé- 
ment parce qu’elle était très-orgueilleuse, ne me: 
serait jamais supérieure. Je la soulevai done par 


OÙ LES MŒURS DU JOUR. 67 


la taille, et, la faisant asseoir à mon côté, je 
m'agenouillai devant elle : 

— Vous avez deviné que je vous aime, lui 
dis-je. C’est vrai. Vous êtes mon premier, mon seul 
amour. Mais ce n’est pas ainsi que je vous veux. 

Puis, comme elle se croyait offensée et com- 
mençait à me regarder de cet air que je connais- 
sais, Je lui pris doucement les mains dans les 
miennes : 

— Si J'étais assez insensé pour profiter d'une 
promesse que vous dictait le désespoir, vous mc 
mépriseriez et vous feriez bien. Moi, je vousanne 
assez pour ne vous devoir qu’à vous-même. De- 
puis le premier jour où je vous ai vue, vous avez 
été comme une apparition céleste pour moi. 
Depuis ce Jour je n’ai vécu que par vous, pour 
vous, et, malgré vos dédains passés, vous m'avez 
donné plus de bonheur par votre seule vue que 
je n’en avais goûté dans ma vie entière. Je ne 
suis Venu 1C1 que pour vous suivre. Si vous élicz 
allée au bout du monde, je crois que J'aurais 
tout quitté pour y aller à votre suite. Ce service 


68 LA COMTESSE DE CHALIS 


que vous voulez payer un si haut prix est, en 
réalité, bien peu de chose. Que ne puis-je vous 
en rendre de plus importants, même au prix de 
ma vie! Permettez-moi de me faire connaître à 
vous. Plus tard, si vous daignez apprécier l’éten- 
due de mon affection, si mon dévouement vous 
touche, si vous sentez pour moi la centième partie 
de ce que je ressens pour vous, oh! alors, que 
votre cœur, mais votre cœur seul, vous place 
dans mes bras, comme la reconnaissance vous y 
poussait tout à l'heure ; vous aurez fait de moi le 
plus heureux des hommes! 


XXIII 


Pendant que je parlais elle parut d’abord sur- 
prise, puis touchée, puis enfin charmée. Elle 
n’avait pas idée, sans doute, d'une telle façon 
d'agir. À peine eus-je achevé les derniers mots, 
qu'elle me fit lever et me serra les mains avec 
transport, 


OU LES MŒURS DU JOUR. b9 


— C'est bien, ce que vous.faites! me dit- 
elle. Vous êtes un homme, vous! délicat, pré- 
voyant, habile. Et cependant... vous me mépri- 
sez, n'est-ce pas? 

— Qui! moi! grand Dieu ! Comment pouvez- 
vous supposer de telles choses! 

La douceur de ses regards, un air charmant de 
tristesse qu'elle prit alors, me plongèrent dans 
la plus délicieuse extase. Je pensais qu’elle allait 
encore me parler d’elle, et j'étais si bien sous le 
charme, que je me sentais disposé à croire tout 
ce qu’elle voudrait bien me dire. 

Mais elle s'était refaite sérieuse. 

— Comment faire maintenant pour elkiger le 
prince à quitter Aix? 

— Ést-1l donc nécessaire qu’il parte ? 

— Mais... sans doute. | 

— Eh bien, lui dis-je après un court moment 
de réflexion, confiez-vous encore à moi pour cela. 

Îl est probable qu'elle surprit une lueur de 
menace dans mon regard, car elle me dit : 

— Je ne veux pas que vous le provoquiez, je 


70 LA CONTESSE DE CHALIS 


ne veux même pas que vous lui parliez, du moins 
pour lui avouèr que c’est vous qui lui avez repris 
les lettres. Capable comme il l’est de toutes les 
noirceurs, il n’hésiterait peut-être pas à vous 
dire certaines choses... des choses menson- 
gères, que la colère lui ferait inventer, et vous 
n'auriez qu'à le croire! 

Elle avait dans les yeux une telle expression 
de crainte en parlant ainsi, que je ne pus m’em- 
pêcher de me demander quel secret pouvait donc 
exister entre le prince et elle. Tout autre se le 


« 


serait demandé à ma place. Cependant il fallait 
répondre. L 

— Comment supposez-vous que je puisse 
croire les mensonges du prince! comment ad- 
mettez-vous que je lui laisse le temps de profc- 
rer une calomnie sur votre compte | 

— Qui sait! un mot est sitôt dit! 

— Mais si vous m’empêchez de parler au 
prince, comment dois-je m’y prendre pour le 
faire partir ? 


— Ah! fit-elle avec une expression de voix 


OÙ LES MŒURS DU JOUR, 11 


et de regard insinuante, il nous faudrait encore 
ici, comme vous le disiez hier, moins de force que 
d'adresse et plus d'esprit que de violence. Ne 
trouverez-vous rien? Retournez à l’hôtel pour 
l'empêcher de faire un éclat quand il s’aperce- 
vra que les lettres ont disparu, et rappelez-vous 
bien les recommandations que je vous ai faites, 


XXIV 


J'avouc qu’il me sembait absolument impos- 
sible de me figurer comment je m'y prendrais 
pour exécuter les instructions de la comtesse. Je 
voulais obéir, mais je ne trouvais rien. En ren- 
trant à l'hôtel je n'étais résolu qu’à profiter des 
circonstances, Elles me servirent. Tout était à 
l’hôtel dans un grand désordre. Le prince, en 
rentrant dans sa chambre, et voyant son néces- 
saire forcé, n'avait pu s'empêcher de crier. Il 
croyait tout d’abord qu'on lui avait soustrait 
tout ce qu’il possédait de précieux. Un examen 


LU 


12 | LA COMTESSE DE CHALIS 


minutieux le tira de son erreur. L’écrin aux 
lettres manquant seul, la vérité lui apparut. 
Mais il ne pouvait croire que la comtesse se fût 
introduite chez lui, et, si ce n’était elle, qui 
pouvait-ce être? Cependant à ses cris l’hôte était 
accouru, escorté d’une dizaine de personnes. 
Lorsque je mis le pied sur le palier on deman- 
dait au prince ce qu'on lui avait volé. Le prince 
balbutiait, il n’osait dire la vérité : il disait : 

— Je ne sais. 

— Comment! vous ne savez ! 

— Mais... des papiers précieux. 

— (Juels papiers ? 

Là-dessus le voilà qui se coupe, s’ernbarrasse, 
et, toujours trépignant, car il était furieux, ne 
cesse de répéter : 

— On est entré ici! on m’a volé! 

— Mais, lui dit-on, on n’a pas pu entrer ici. 
Des deux clefs qui ouvrent la porte de votre ap- 
partement, l’une élait dans votre poche, l’autre 
dans la caisse de l’hôtel. | 

— Est-ce que je sais, moi? répondait le 


OÙ LES MŒURS DU HOUR, , 15 


prince. On est peul-être entré par cette porte. 

Et l’imprudent, qui se mordait les poings de 
rage, désignait la mienne. 

Je profitai immédiatement de l'occasion qui 
s’offrait de si bonne grâce, et, avec une audace 
dont je ne me serais pas cru capable : 

— Pardon, monsieur, lui dis-je en m'avan- 
çant; est-ce moi que vous accusez d’avoir péné- 
tré chez vous ? 

— Moi, pas du tout! 

— Alors, veuillez vous expliquer. 

— Oui, oui, expliquez-vous ! s’écriait-on au- 
tour de lui. [l faut que cette affaire se tire au 
clair. Tous les habitants de l'hôtel y sont inté- 
ressés. Il faut faire devant nous le compte de vos 
effets, de votre argent ; on verra s’il n’y manque 
“rien. , 

— Mais on ne m'a rien pris de mes effets, ni 
de mon argent, encore une fois, glapissait le 
prince. 

— Allez chercher le commissaire de police !. 
dit soudain l’hôtelier. 


(a d 


* 


14 * LA COMTESSE DE CHALIS 


Ces mots me firent trembler. La serrure de 
la porte pouvait avoir conservé quelques traces 
de mon effraction, et d’ailleurs je craignais que 
le prince, poussé à bout, ne s’oubliât au point 
de compromettre la comtesse. Heureusement le 
malheureux tremblait autant que moi. Il dit 
que c’élait peut-être lui qui, en s'y prenant 
mal pour l'ouvrir, ‘avait forcé son nécessaire ; 
que les papiers qui lui manquaient avaient 
peut-être été laissés à Paris, qu’il avait cru 
les emporter, mais qu’il s'était sans doute 
trompé. Enfin il parut si contrarié d’avoir donné 
Péveil sur la soustraction dont il était vic- 
time, que tout le monde commença à le regar- 
der avec une pénible surprise, et que chacun se 
retira en haussant les épattles, me laissant tout 
seul avec lui. | 

Une seule personne me parut avoir soupçonné 
la vérité; e’était le domestique de l'hôtel qui 
m'avait fourni des renseignements sur les habi- 
‘tudes du prince. Je remarquäi, hon sans terreur, 
qu’il m'observait pendant le cours de la discus: 


OÙ LES MŒURS DE JOUR. 39 
sion, ct qu'il souriait à part lui, en homme satis- 
fait d’avoir pénétré un secret qui faisait errer 
tout le monde. Mais, soit parce qu’il gardait 
raneune au prince, soit pour toute autre cause, 
il ne-dit pas un mot qui pût me compromettre, 
et, depüis lors, — avait-il deviné qu’une action 
louable se cachait sous cette soustraction de let- 
tres ? — toutes les fois qu’il me rencontra, il ne 
manqua jamais de sourire en me saluant jusqu'à 
terre. 


XXV 
Cependant j'avais pris un siége dès que je 
m'étais trouvé seul avec le prince, et je le regar- 
dais avec une contenance si froide, si assurée, 
qu’il commença à se méfier de la vérité. D’au- 
tant plus morlifié du ridicule de sa situation, 
que la menace qu’il avait faite à la comtesse était 


peut-être une simple bravade, il attendait que 
je le misse au courant de ce qu’on exigeait de 


16 LA COMTESSE DE CITALIS 


Jui, Peut-être pensait-il que j'allais lui chercher 
querelle. Comme il avait dejà repris son sang- 
froid et qu’il avait son plan tout fait, ainsi que 
je devais l’apprendre plus tard, pour ressaisir 
ses avantages perdus sur la comtesse, il s’exer- 
çait à paraître calme et ne montrait dans son 
maintien comme sur son visage qu’un immense 
désir de conciliation. Moi, qui, de mon côté, 


voulais suivre de point en point les instructions 


de madame de Chalis, c’est-à-dire ne pas tolérer 
qu'une discussion s’élevât à son sujet, je ne sa- 
vais quelle forme employer pour me tirer d'af- 
faire. Il me semblait bien difficile d’éviter une 
allusion blessante, et ] étais, comme on peut le 
croire, déterminé à ne pas la tolérer. Ce fut le 
prince qui se chargea de me tirer d'embarras, et 
il le fét avec un air de bonhomie qui me stupéfia. 

— On veut que je disparaisse, n'est-ce pas, 
monsieur ? me dit-il. 

Il avait l'air très-doux, presque rieur. 

— N'est-ce pas ce que vous pourriez faire de 
mieux ? répondis-je. 


a —— —_—_—_—_——— 


OU LES MŒURS DU JOLR. 71. 


— Le fait est que je n'ai pas eu le beau rôle 
dans cette bête d'aventure. 

Disant cela, il me salua, puis il sonna, et de- 
manda à quelle heure partait le premier train du 
chemin de fer. 

— À:cinq heures, lui répondit-on. 

— Je partirai donc à cinq heures, s’écria-t-il. 

Êt, pirouettant sur le talon, il se mit à rire. 

Je le quittai, confondu de la mobjlité de son 
caractère, étonné d’avoir si bien réussi, un peu 
confus que celte nouvelle entreprise m’eût coûlé 
si peu de peine, et ne me doutant pas, hélas ! des 
résultats qu’elle devait avoir. Je croyais que le 
prince avait reculé devant la possibilité d’un 
duel. Que je le jugeais mal ! c’est ce qu’on verra 
par la suite. 


XXVI 


Le prince partit à cinq heures, comme il avait 
promis de le faire, et le même soir je me rendis 


L 4 


18 LA COMTESSE DE CHALIS 


de nouveau chez la comtesse. Je la mis au cou- 
rant de tout ce qui s'était passé. Elle ne put 
s'empêcher de rire en écoutant le récit de la 
scène à dix personnages qui s'était passée dans 
l'appartement du prince. Il paraît que, sans m’en 
douter, J'avais si fidèlement imité les gestes et 
l'accent de castrat de l’acteur principal, qu’elle 
crut le voir et l'entendre. 

— Que vous avez d'esprit! me dit-elle. Cam- 
ment ai-je pu vous méconnaître | 

Mais quand, encouragé par le succès que je 
venais d'oblenir, je racontai la conversation que 
j'avais eue avec le prince, laquelle, à mon avis, 
quoique brève, était plus singulière que LL le 
reste, la comtesse devint sérieuse. 

— N'êtes-vous pas rassurée, maintenant? lui 
demandai-je. 

— Qui sait? fitelle. Le prince est bien fin! 
bien rusé! 

— Est-ce à vous à craindre ses ruses? Ne suis- 
je pas là, d’ailleurs, pour les déjouer ? 


Elle me regarda attentivement, comme si c|ls 


OU LES MŒURS DU JOUR. 19 
eût pu juger, d’après l'inspection de mes traits, 
ce qu’elle pouvait attendre de moi dans une lutte 
contre yn adversaire qu'elle supposait redoutable. 
Je ne sais si cet examen me fut favorable : le 
fait est que la comtesse le termina par une pelite 
mouc dubitative. | 

Tont cela ne me satisfaisait qu’à demi. 


X XVII 


Elle croyait, le lendemain, que j'allais exiger 
le prix de mon service; mais elle me connais- 
sait bien peu. Je ne l’eniretins que d’elle-même, 
de Ja santé de son enfant, des soins à prendre 
pour sa réputation, de la réserve qu’il était con- 
venable qu'elle gardât toujours avec les hommes 
de l’espèce du prince. Enfin, je lui parlai comme 
l'aurait fait à ma place tout homme délicat ct 
soucieux du bonheur et de la considération d’une 
femme aimée. Elle comprit qu’en la traitant 
avec ces formes respectucusement affectueuses, 


#0 LA COMTESSE DE CHALIS 


je finirais par avoir l’avantage sur elle, et elle 
m’avoua plus tard qu'il ne lui avait pas été désa- 
gréable de rencontrer en moi, dès le début, une 
supériorité si cordiale. Il est de certains hom- 
mes qui, en amour, cherchent toujours à s’avan- 
cer le plus possible, et pour qui même tous les 
moyens sont bons, pourvu qu’ils les conduisent 
rapidement au but. Aimant pour la première 
fois, je-voulais, avant tout, ne pas déflorer une 
liaison qui s’annonçait sous d’heureux auspices. 
Matérielle, elle eût perdu à mes yeux son plus | 
grand charme. D'ailleurs il suffisait que la com- 
tesse pensât ne pas être quitte envers moi pour 
que moi, je tinsse à honneur d'oublier sa pro- 
messe, La passion que j'éprouvais pour elle était 
telle que je ne m’exerçais qu’à lui faire oublier 
cette promesse à elle-même. Je sais que plus d'un 
homme, plus d’une femme peut-être sourira en 
lisant ceci; mais Je suis de ces gens sur qui la 
moquerie a peu de prise, et je cherche, avant 
toutes choses, à ne me gouverner que d’après 
des principes réfléchis. 


OU LES MŒURS DU JOUR. 81 


Cependant, comme madame de Chalis se plai- 
gnait de l’incommodité de son appartement, je 
l’engageai à louer un chalet dans les environs de 
la ville. Je lui en trouvai un, le lendemain, situé 
au bord du lac, avec un grand jardin, d’où la vuc 
s'élendait jusqu’à l’abbaye de Hautecombe. Un 
bois de châtaigniers dix fois centenaires prolon- 
geait ce jardin sur des rampes alpesires, et une 
source y projetait ses eaux en cascade à l'ombre 
des arbres. Ce chalet retiré, à demi enfoui dans 
les fleurs, parut charmant à la comtesse. Elle s’y 
installa le jour même. Jamais je ne l'avais vue 
si rieuse, si insouciante. On aurait cru qu’elle 
avait quinze ans. 

— Maintenant, me dit-elle quand nous eùmes 
dix fois parcouru ensemble son petit domaine, 
vous viendrez ici tous les jours. 

— Si j'y viens trop souvent, je ne pourrai 
manquer de vous compromettre. Ma présence 
continuelle étonnera vos gens : de là mille com- 
mentaires blessants pour vous. Je ne voudrais 
rien déranger dans votre existence. 


_ 2, 


82 LA COMTESSE DE CHALIS 


— Quel smgulier homme vous êtes! Vous ne 
pensez jamais qu'à mol. 

— C'est que je vous aime pour vous-même. 

— Mais... m'aimez-vous véritablement? 

Et me prenant la main, elle me fit tourner le 
visage de son côté. Elle me regarda longuement 
de ses beaux yeux tout pleins d'abimes. Je ne 
bais quelle expression elle vit dans les miens, 
mais elle haussa les épaules et se mit à rire. 
Sans doute, elle comprenait l'amour d’une cer- 
taine manière, et moi d'une autre. Nous convin- 
mes,après une longue discussion, dans laquelle 
je lui donnai une foule de bonnes raisons pour 
l’engager à se méfier de ses dômestiques, que 
je viendrais au chalet seulement deux fois par 
semaine, en visite, et que le soir nous nous ren- 
contrerions dans un pavillon 1solé qui s'élevait 
au fond du bois de châtaignters. 


OU LES MŒURS DU JOUR, 83 


XXVIHI 


La comtesse trouvait toutes ces précautions 
ridieules, mais elle en était touchée, car elle 
concevait qu’en me privant de la voir aussi 
souvent que Je l’eusse voulu, je m’imposais une 
privation. Cependant elle craignait toujours de 
s’ennuyer. Elle était habituée à être constamment 
entourée, allant de distractions en distractions, 
n'ayant Jamais le temps de réfléchir. C'était une 
perpétuelle occupation pour moi que de la dis-_ 
traire. Je fus assez heureux pour y parvenir en 
n'employant que les ressources de mon esprit. 
Elle m'attendit bientôt avec une impatience 
égale à la mienne. C'était elle qui venait au- 
devant de moi, rougissait en m’apercevant, était 
prise d’oppression à mes côtés, ne voulait pas 
être quittée, et me tourmentait de mille caprices. 
Sa grâce, sa beauté, me tenaient sous un charme 
étrange. Peu à peu s’établit entre nous une fami- 


84 LA CONTESSE DE CHALIS 
liarité pleine de séductions. Néanmoins je conti- 
nuais à la traiter avec les égards que tout homme 
doit à toute femme, et surtout à la femme qu'il 
aime, Les soins que je lui rendais paraissaient 
lui plaire. Mais elle me regardait toujours avec 
une certaine surprise. Quelque chose l’étonnait 
dans mon caractère. Elle ne pouvait s’habituer 
à me voir, lout épris que j'étais, demeurer si 
maître de moi, et lui parler. d'amour dans un 
langage passionné, puis la quitter subitement, 
comme si l’idée de succomber à quelque lenta- 
tion‘m'avait fait peur. Un soir, 1l y avait alors 
huit jours qu’elle était installée au chalet, me 
voyant prendre ainsi congé d'elle : 

— Ah çà! fit-elle avec dépit, êtes-vous un 
homme ou un prêtre? 


XXIX 


Hélas! je ne lui prouvai que trop que j'étais 
homme! La "parsion qu’elle m'inspirait était 


OU LES MŒURS DU JOUR. 85 


excessive. Elle dépassa toutes bornes après qu'elle 
se fut donnée. Jamais je ne m'étais douté qu’une 
femme serait parvenue à exercer sur moi un 
pareil empire. Je n’existais littéralement plus 
que par elle et que pour elle. En dehors d'elle, 
rien ne m’intéressait dans tout le monde, ct l’on 
serait venu me dire que le monde entier venait 
de disparaître dans un cataclysme, que je ne sais 
même pas si jen aurais été surpris. Le bonheur 
a cela d’immoral, qu'il rend  _effroyablement 
égoïste. Quelque généreux que soit un homme, 
dès qu'il aime ét se sent aimé, l’hamanité 
n'existe plus pour lui. Tout en lui se concentre 
sur la femme qui le fascine. Cette femme, en sc 
donnant, prend dans l'esprit de son amant quel- 
que chose d’auguste et de sacré. La conviction 
où nous sommes alors d’avoir enfin rencontré, 
de posséder enfin la créature qui nous complète; 
cetiw indifférence subile que nous éprouvons 
pour tout ce qui n’est pas elle; cette lumière 
soudaine qui du cœur nous monte à l'esprit, de 
là se répand à flots sur la vie et nous paraît en 


86 LA COMTESSE DU CHALIS 


révéler le but suprême; cet orgueil qui nous 
enthousiasme et nous rend supérieur, par l’infi- 
nie confiance qu’il nous met dans l’âme, à {out 
ce qui existe; ce prix singulier que nous alta- 
chons aux moindres choses qui concernent notre 
passion : toyt cela constitue un éta{ sans pareil 
et plein de délices. Amour! çelyi qui seul a 
connu tes plaisirs peut se vanter d’avoir vécu! 


La comfesse n'avait jamais été aimée avec 
celte fougue arbitraire. Pour mieux dire, elle 
n'avait jamais élé véritablement aimée. Elle, non 
plus, elle ne s'était fait jusqu'alors aucune idée 
de cette existence pénétrée par une autre exis- 
tence, de ce sentiment passionné perpétuelle- 
ment avivé par les ressources infinies de la force 
et de la jeunesse. Auprès d'elle j'éprouvais des 
emportements sans but. Ma passion tenait de 
l’idolâtrie. Elle s'élevait jusqu’à l’extase. 

— Quel singulier homme vous êtes ! ne cessait 
de me répéter madame de Ghalis. 

Elle m'aimait à sa façon, c’est-à-dire d’une 


OU LES MŒURS DU JOUR. 87 


façon que je pourrais appeler « comparative. » 
Un moment subjuguée, elle reprenait aussitôt 
possession d'elle-même. Cela la ravissait de me 
voir, dans mes transports les plus passionnés, 
contempler de tout près, en l'entourant de mes 
deux bras, sa tête si chère et si belle. Mais elle 
ne se sentait ni intimidée par mes regards, ni 
maîtrisée par mes transports. [mperturbable, 
avec ses yeux bleus, ses lèvres à demi dépliées 
par un beau sourire, elle avait toujours l'air 
absorbé dans une contemplation intérieure, qui, 
mieux que mes caresses, lui soulevait l'âme et 
l’entrainait si loin, qu’elle ne m’apercevait plus. 
Quelquefois, supposant que le souvenir d’un an- 
cien amant l’occupait peut-être, je me désolais. 
Elle m’interrogeait alors, et il n’y avait aucun 
moyen de ne pas répondre, car elle était impé- 
rieuse et voulait tout connaître. Mais elle se met- 
tait à rire quand je lu] avais confessé mes soup- 
çons, et, frappant ses deux mains l’une eontre 
l'autre. | 

— Mon Dieu! que vous êtes bête ! s’écriait-elle. 


8 LA COUUTESSE DU CHALIS 


- 


XXX 

J'avais beau lui donner des conseils de pru- 
dence, elle ne les suivait jamais. Ti lui était 1m- 
possible de se soumettre à une gène. Ce qu’elle 
souhaitait devait être fait sur-le-champ. Peu à 
peu, j'en arrivai donc à passer tous mes instants 
auvrès d'elle. Chaque jour, vers midi, je venais 
la prendre. Je la voyais de loin sur le chemin, 
s’avançant au-devant de moi, dans ce costume 
demi-galant, demi-masculin, qu’elle porta la 
première, et qui, depuis, fut adopté par toutes 
les femmes : robe courte et veste flottante en ca- 
chemire noir, tout pailleté de grains de jais, 
jupon de Jaine rouge dépassant la robe, hautes 
bottines enserrant le bas de la jambe, gants de 
peau de couleur $aumon, chapeau-assietle ac- 
compagné de ces rubans tombant jusqu'aux talons, 
et si plaisamment appelés : suivez-mor, jeune 
homme. Ainsi vêtue, avec une grosse boucle de 


OÙ LES MŒURS DU JOUR. 89 


ses blonds cheveux flottant sur son épaule, ct 
s'appuyant sur une ombrelle au manche en ivoire 
de narval, elle marchait à mon côté, et le soleil 
faisait étinceler les broderies de jais de sa veste, 
qui ressemblait de loin à une armure noire. 
Nous allions à travers les roches, à la recherche 
de quelque coin perdu sous les branches. Là, 
étendus sur les mousses odorantes, au bord 
d’un clair ruisseau bavard, les têtes ombragées 
par les panaches de feuilles des châtaigniers, 
nous demeurions des heures à parler de mille 
choses charmantes. Le lac, à une immense pro- 
fondeur, reluisait au-dessous de nous, bleu, pai- 
sible, avec de légères guirlandes d’écume sur 
les bords. Les nuages irisés glissaient silencieuse- 
ment sur nos têtes et promenaient leurs ombres 
tout le long des plaines et des monts. 

Et chaque soir, à la nuit tombante, je la re- 
trouvais encore. Je me glissais à travers la haie 
décorée de clématites qui séparait son jardin de 
la route, et je m’avançais, les bras étendus, à 
travers les arbres, vers une porte dérobée où elle 


90 LA COMTESSE DE CHALIS 
m'attendait. Lorsque j’étais arrivé là, une main 
qui ne tremblait pas saisissait la mienne. Elle 
m'entraîpait, dans les ténèbres, vers la chambre 
disposée tout exprès pour me recevoir. Tout le 
monde dormait an chalet : les gens et les enfants, 
et cependant nous parlions bas, nous ne par- 
lions même pas. Nos lèvres, pour exprimer nos 
sensations, n'avaient que faire de la parole. Ces 
belles nuits qù noys n'avions pour nous éclairer 
que la lumière des étoiles tremblotant à travers 
les rideaux de feuilles élégamment suspendus 
devant notre fenêtre ouverte ; ces nuits d’amour 
qu'embaumait le vent des montagnes, tont par- 
fumé de senteurs de roses et de jasmins; ces 
nuits de silence; d’extase, de caresses passionnées, 
que nous savourions avec Jes défaillances et les 
impétuosités de la jeunesse, quoiqu'elles aient 
été suivies de bien d’autres, pesantes et solitaires, 
celles-là ! quand je vivrais mille ans, Je ne les 
oublierais jamais ! 


OU LES MŒURS DU JOUR. 91 


XXXI 

Cependant quelquefois le monde venait nous 
séparer avec ses obligations tyranniques. Il y 
avait surtout de eertains jours où les visiles af- 
fluaient au chalet. C'étaient, pour la plupart, 
des gens de haute naissance ou de grande situa- 
tion, appartenant à toutes les nationalités de la 
terre, et qui, se rendant en Suisse ou en Îtalie, 
et traversant la ville d’Aix, auraient cru manquer 
aux convenances s'ils n'étaient allés saluer la 
comtesse. Je me désespérais alors, car tout le 
temps qu'elle accordait à ces indifférents éjail 
autant de pris sur des heures qui m’apparte- 
naient. Pour.elle, elle se soumettait à ces con- 
trariétés avec une tranquillité d'humeur qui ne 
laissait pas de me surprendre. Pendant que je 
boudais, feignant de feuilleter des albums dans 
un coin du salon, elle se répandait en amabilités 
et en prévenances de toutes sprles : rctenant à 


92 LA COMTESSE DE CHALIS 


dîner les hommes, promenant dans sa voiture les 
femmes et les jeunes filles, et ne pensant pas 
plus à moi dans ces moments-là que si j'avais été 
l'un de ses meubles. Il est vrai que ces visiteurs, 
qui m’horripilaient, donnaient à la comtesse des 
nouvelles de Paris, lui racontaient les propos 
médisants qui couraient, depuis son départ, sur 
quelqües-uns de ses intimes, l'entretenaient des 
modes nouvelles, des mariages qui allaient se 
faire, des anecdotes qu’on citait sur les actrices 
des pelits théâtres et quelques autres demoiselles, 
des projets de distractions qu’on formait pour 
l'hiver, des changements survenus dans le per- 
sonnel des ambassades. Quelques-uns lui don- 
naient à lire des lettres de Trouville, de Bade, 
d'Ems, de tous les lieux enfin où le monde trans- 
porte son oisivelé pendant la saisondes chaleurs. 
Presque tous lui parlaient du prince Titane, les 
uns avec une intention malicieuse, les autres par 
habitude, sans y prendre garde. On le croyait à 
Aix. N’y était-il pas venu ? Pourquoi donc était-il 
parti? Ces questions me mettaient au supplice, 


OU LES MŒURS DU JOUR. 93 


mais elles ne semblaient pas gêner la comtesse. 
Elle était si maîtresse d’elle-même, qu'elle par- 
lait du prince avec autant de naturel qu’elle eût 
parlé de son mari. 


XXXII 


J'étais heureux ! Ces nuages même qui s’éle- 
vaient entre nous de temps à autre ne faisaient 
que mieux resplendir, en s’évaporant, le ciel 
charmant de notre amour. Néanmoins — la na- 
{ure humaine est insatiable — 1l y avait de cer- 
{ains jours où je sentais la tristesse me gagner le 
cœur. Quelque chose qui ressemblait à de l’a- 
baissement venait altérer la pureté de l'image 
qui vivait en moi, et je ne songeais plus alors à 
madame de Chalis que comme l'aurait fait un 
indifférent mis au courant, par le hasard, des 
secrets de son existence. Le souvenir de tout ce 
qui s'était passé entre elle et moi au sujet du 

prince, les terreurs qu'elle ressentait à l’occasion 


LE LA COMTESSE DE CHALIS 


de ses letiros, terreur si accüsée qu’elle s’exjli- 
quait à peitie par le fait des relations les plus 
intimes, la convictioft que Je m'étais faite sur la 
nature de ces relalions, et alors l’indignilé d’un 
pareil choix, l’idée que la comtesse s’était donnée 
à cet homme sans esprit, sans mœurs, qui n’a- 
vait rien en lui de ce qui peut faire excuser la 
faute d’une femme ! tout cela me navrait, dimi- 
nuarit là valeur du trésot que je possétdis. Ce 
n’est jamais Impunément qu'on laisse à l'esprit 
d'analyse la liberlé de s’apphiquer à certaines 
amours : une fois qu’on a commenté à réfléchir 
sur ces choses profondes et troubles qui se nom- 
ment passion, devoir, l'âme, qui se complait, 
par sa nature, à la recherche de toute vérité, ne 
peut plus s’ärrêter dans son exploration. Il ne 
me suffisait donc pas de penset dau prince : la 
comtesse étant la cause déterriinarite de mes ré- 
flexions, après avoir pensé à lui, je pensais à elle. 
1 je songeais alors que cette femme si belle, si 
baut placée par ses attaches de famille et sa for- 
tune, s'était donnée à moi bien vitet Le motif 


OU LES MŒURS DU JOUR. 95 


même ti l’avait poussée à se donner avait je ne 
sdis quoi qui me paraissait provenir plus de l’or- 
güueilleuse gratitude d’une grande dame que de 
amour. Et si ç’avait été un autre que moi qui 
se fût trouvé là, si bien à point, pour la faire 
rentrer dans la pbssession de ses lettres! Cette 
L idée me fäisdit souffrir. D’autres idées venaient 
alors s’ajouter à elle. Cette femme que j’adotais 
de toutes les forces de mon âme, elle était mariée. 
Son mari avait beau la négliger, la laisser, elle 
et ses enfants, dans un abandon que ne justi- 
fiaient ni le soin de sa santé, ni cette sorte d’in- 
différence aristocratique qui passe aux yeux de 
certaines gens pour une preuve de bon ton, elle 
n'appartenait pas moitis à cet homme; elle n’a- 
vait pu se donner à moi sans le tromper. Ce 
besoin qu'éprouvent tous les hommes d’estiiner 
ce qu’ils aiment, qui prerid sa soürèe däns la 
fièrté la plus légitime, ce désir si compréhensible 
de voir la fèmme aimée placée dans l’opinion pu- 
blique aussi haut qu'elle l’est dans nos propres 
cœurs, n'étaient pas satisfaits chez moi. La pos- 


96 LA COMTESSE DE CITALIS 


session d’une telle femme — tous les hommes 
me l’eussent enviée -— flattait mon amour- 
propre, en même temps qu'elle satisfaisait mon 
inclination ; elle ne contentait pas ma conscience. 
Souvent, avec une amertume singulière, et sans 
qu’elle s’en doutàt, grand Dieu! je me disais 
que si elle était née dans une condition sem- 
blable à la mienne, si j'avais été le seul homme 
qu’elle eût aimé, si Je l'avais prise, jeune fille, 
pour lui donner mon nom en même temps que 
mon amour, aucune des pensées qui m'attris- 
taient ne me serait venue à l'esprit. Pourquoi le 
mariage aurait-il rien gâté dans mon bonheur? 
Femmes trop faciles! on ne vous l’a jamais assez 
dit,on ne vous le criera Jamais assez aux oreilles : 
si sincèrement qu’on vous aime, si dignes que 
vous soyez d’être aimées, si légitimes que soient 
vos griefs contre vos maris, en même temps que 
votre amant prend possession de votre personne, 
quelque chose d’amer et de triste, qui n’est pas 
le mépris, mais qui, extérieurement, se tradui- 
rait par le sarcasme, prend possession de votre 


OÙ LES MŒURS DU JOUR. 47 


amant, et l’homme qu'en pleurant, pour la pre- 
mière fois, vous altirez sur votre cœur, par le 
seul fait d'une pensée que sa délicatesse vous 
laissera toujours ignorer, consomme votre châ- 
timent ! 


XXXIII 


Puissent les gens superficiels me pardonner 
ces réflexions ! Elles ne sont pas du monde, j'en 
conviens, mais il était naturel que je les fisse. 
Elles se concilient mal, je l’avoue aussi, avec 
celte curiosité de la haute société et ces désirs 
immodérés de partager son existence dont j'ai 
parlé au commencement de ce récit, comme de 
l’un des faits particuliers de ma Jeunesse. Je ne 
veux ni chercher à nier, ni essayer de pallier au- 
cune des discordances de ma conduite; ce que 
je tiens à constater, c’est que ces réflexions ne 
m'étaient jamaæs venues à l’esprit avant la pos- 
session. 


8 L\ CONTESSE DE CITALIS 


Elles eurent un résultat qui pourta surprendre. 
Afin de me faire excuser à moi-même l’origine 
et la nature de notre liaison, je résolus d'élever 
l'âme de la comtesse et d’essayer de l4 détacher 
des futiltés dans lesquelles, jusqu'alors, elle 
avait vécu. Singulières contradictions de la con- 
science ! je sentais que j’agissais mal en possé- 
dant la femme d’un autre, et, ne pouvant prendre 
sur moi de la répudier, je cherchais instinctive- 
ment à compenset le dommage moral que je lui 
causais. La comtesse était très-intelligente, elle 
avait la curiosité et le sehtiment des choses, mais 
son instruction était déplorable. Pas une idée 
juste ! Son bagage intellectuel reposait tout entier 
sur les conventions et les préjugés sociaux. Elle 
ne se gouvernait que par ses sensations : jamais 
par la réflexion. J'étais surtout choqué de voir 
qu’elle ne [ût jamais. Je l’interrogeai : elle m’ap- 
prit qu'il n’y avait pas un livre chez elle. Non- 
seulement elle ne possédait pas la plus légère 
notion des sciences, mais les chefs-d'œuvre de 
l'esprit humain, même ceux qui semblent avoir 


OU LES NŒURS DU JOUR. 99 


été spécialement écrits pour les femmes, elle 
savait à peine leurs noms. La Gazette des étran- 
gers, la Vie parisienne, qu’elle recevait à Aïx, 
c'était là sa littérature! Elle me parlait parfois 
des théâtres ;: je lui demandait quels étaient ceux 
qu’elle fréquentait. Elle me répondit qu’elle allait 
à l'Opéra et aux Italiens pour y voir du monde, 
mais que, pour son plaisir, elle préférait, et de 
beaucoup, les Variétés, le Palais-Royal, les 
Bouffes-Parisiens. Ainsi, cette femme dont le 
goût faisait loi dans la première ville du globe : 
dont les toilettes, les bijoux, les livrées, les 
ameublements pouvaient être cités comme des 
modèles ; celle femme, reine par la beauté, le 
charme, les manières, la distinction, elle ne re- 
cherchait d’autres aliments pour son esprit que 
les turpitudes de la Belle Hélène et les inepties 
de Bu qui s'avance! 


100 LA COMTESSE DE CHALIS 


\ 


XXXIV 


— Est-ce que j'ai le temps de lire! répondit- 
elle aux observations que je me permis de lui 
adresser, 


Etcomme je n'osais rien dire, car elle me dés- 
armait par son assurance, elle reprit avec un air 
de raillerie qui dissimulait mal un méconten- 
tement intérieur : | 

— Les femmes, de.nos jours, n’ont qu'une 
obligation à remplir envers la société : PLAIRE !.… 
Quand pour la première fois vous m’avez ren- 
contrée, vous êles-vous informé de ce que je 
pouvais avoir de mérite ? Non. Je vous ai semblé 
belle ; vous m'avez vue très-entourée ; on vous a 
dit que j'étais l’une des trois ou quatre femmes 
qui donnent le ton à l’Europe. Gela vous a en- 
thousiasmé. Vous m’avez adorée, vous m’adorez 
encore. Si j'en savais aussi long que vous sur 


OU LES MŒURS DU JOUR. 101 


une foule de choses, m’aimeriez-vous davantage ? 
Vous êtes professeur, c’est bien. Tâchez de ne pas 
devenir pédant, mon cher. 


Je ne dis rien encore, elle avait raison. Je rc- 
fléchis que ce n'élait pas la fréquentation du 
prince Titiane qui aurait pu modifier de telles 
idées. De quoi ce corrompu pelit crevé pou- 
vait-1l bien parler à sa maitresse? Mais le mari! 
comment celui qui avait indissolublement lié sa 
vie à la sienne, qui répondait en quelque.sorte 
de la direction de ses idées et de sa conduite, 
comment n’avait-il pas essayé de tenter ce que 
moi, son amant, je voulais faire ? 


Je réfléchis alors que je m°y étais mal pris avec 
la comtesse, et j'attendis qu'une circonstance me 
fournit le moyen de poursuivre le but qu’à tout 
prix maintenant je voulais atteindre, 


Ce 


102 LA COMTESSE DE CHALIS 


XXXV 


Cette circonstance se présenta de la manière la 
plus inattendue, à l’occasion d’un savant qui avait 
failli se noyer en explorant les rives du lac du 
Bourget pour y trouver des débris d'habitations 
Jacustres. Tout le monde s’entretenait en ville de 
son accident, et, par contre, de ses recherches, 
Le bruit en vint naturellement aux oreilles de la 
comtesse. Comme elle ne comprenait absolument 
rien à ce sujet de conversation, et qu'elle était 
désœuvrée d’ailleurs, un soir où nous nous pro- 
menions en tête-à-tête, elle me pria de lui expli- 
quer «ce que cela signifiait. » Instruit comme je 
l'étais par l’expérience, Je ne commis pas la faute 
de la satisfaire, mais, voulant exciter sa curiosité, 
je lui fis une réponse vague, qui devait être du 
chinois pour elle. Elle tomba immédiatement 
dans le panneau que je lui tendais. Alors, afin 
de la piquer au jeu, je lui dis que toutes les 


OU LES MŒURS DU JOUR, 103 


sciences se tenaient entre elles ; qu’il était im- 
possible de lui donner la plus faible notion de 
l’une sans lui parler des autres ; qu'il y avait des 
préliminaires à toutes choses, que les prélimi- 
naires étaient bien arides, et qu’ils pourraient : 
nous mener loin, l’ennuyer peut-être. 

— Est-ce que vous me prenez pour une sotte ? 
me répondit madame de Chalis. J’exige mainte- 
nant que vous me metliez à même de comprendre 
ce dont tout le monde parle autour de moi. 


Alors. la situation eût peut-être été ridicule, 
si elle n'avait eu ses côtés touchants ! alors je fis 
appel à tout ce que la nature a bien voulu me 
déparur d'intelligence, et me voilà auprès de 
cette belle jeune femme, si frivole, à laquelle on 
n’avalt jamais parlé que de fadaises, levant le 
doigt vers les étoiles, et expliquant pour elle, 
dans un langage que je m'’efforçais de rendre 
aussi clair que possible, les plus formidables pro- 
blèmes qui aient jamais passionné l’humantié. Je 
commençai par retracer l'histoire de la formation 


104 LA COMTESSE DE CHALIS 


_probable des mondes. Je dis leur nombre, leur 
éloignement de la terre, leur volume, les lois en 
vertu desquelles ils se meuvent à travers l’espace, 
décrivant les planètes après les soleils, et parlant 
des étoiles naissanies, après avoir mentionné les 
mondes vieillis, les mondes morts. De là, je 
passat à l'habitabilité des sphères célestes, el, 
m’appuyant sur l’exemple de la terre, je relatai 
sommairement par quelles phases successives le 
globe, passant de l'état gazeux à l’état liquide, 
puis s’entourant d’une légère écorce, parvint à 
se couvrir enfin de végétaux. Après cela j’indiquai 
la première apparition de la vie sur le globe, puis 
je décrivis les soulèvements du sol, les commo- 
tions volcaniques, les continents émergeant de 
l'onde ; et alors je traçai l'esquisse de la théorie 
de l’enchaînement des êtres, les uns sesubstituant 
aux autres, dans l'effort lent et continu de la na- 
ture qui va toujours de perfectionnement en per- 
fectionnement. Une heure m'avait suffi pour 
condenser dans une improvisation rapide les: dé- 
couvertes de Galilée, de Copernic, de Kepler, de 


OU LES MŒURS DU JOUR. 10 


Newton, de Laplace. Il ne me fallut guère plus 
pour passer en revue les travaux de Geoffroy 
Saint-Hilaire, de Lamark, de Lyell, de Vogt, de 
Darwin. Je fus assez heureux pour me faire com- 
prendre et pour exciter la curiosité de mon au- 
ditrice. L’immense tableau que je déroulais à 
ses yeux était si nouveau pour elle, qu’elle m’é- 
coutäit sans mot dire. Toutes les idées qu’elle 
s'était faites, ou plutôt que, petite fille, des 
maîtres qu’elle n’écoutait pas, lui avaient logées 
dans l'esprit, étaient renversées. Les origmes 
sauvages et l’antiquité de la race humaine m'a- 
vaient ramené au but de ma dissertation, c’est-à- 
dire aux recherches du savant qui explorait le 
lac du Bourget. Lorsque je fus arrivé là, feignant 
de croire que la curiosité de la comtesse était 
amplement satisfaite, je m’arrêtai. | 

Mais elle ne le voulait pas ainsi. 

— Après ? dit-elle. | 

Elle me regardait avec la stupéfaction d’une 
créature qui entendrait parler une pierre. J'avais 
grandi dans son esprit de cent coudées. 


106 LA CONTESSE DE CIHALIS 


Alors, m’encourageant moi-même — j'avais le 
cœur enflé de mon triomphe — je retraçai l’his- 
toire toujours émouvante, quoique désolante 
toujours, de l'humanité. Je la représentai débu- 
tant sur la scène du monde par l'anarchie, la 
violence, mille superstitions, qui, pour changer 
d'objets, n’en devaient pas moins être éternelles. 
Je dis la continuelle répélition des mêmes causes 
amenant imvariablement les mêmes effets: les 
empires fondés par l’ambition d’un seul, allant 
Loujours en élargissant leurs frontières, et péris- 
sant enfin, les uns après les autres, par l’exagé- 
ration du principe d’envahissement. L'Inde, l’É- 
gypie, la Mésopotamie, la Perse, Carthage, la 
Grèce, Rome, passèrent tour à tour dans mon 
récit, avec leurs cortéges de grands hommes ; — 
J'entends par là, non ceux qui se firent un nom 
par l'oppression et par la guerre, mais ceux qui, 
d’un cœur fort et d’une âme magnanime, travail- 
lèrent par la science, la philosophie, les lois, les 
arts, à l’ennoblissement et à l’affranchissement 
de l’humanité. Cette manière d’envisager la phi- 


OU LES MŒURS DE JOUR. 107 


losophie de l’histoire touchä singulièrement la 
comtesse. Dès le début de mon récit, lorsque je 
fis le dénombrement de ces mondes, sphères dé- 
mesurées régulièrement charriées à travers l’es- 
pace, et qui, pour une femime futile comme elle, 
ne représentaient que des tâches d’orpalpitant dans 
Ja nuit sur un voile bleu, une sorte d’admiration 
s’était peinte sur sou visage. Elle ne jugeait pas 
l'univers si vaste, si merveilleusement administré. 
Mais quand je lui montrai, en même temps, et le 
génie et la stupidité de la foule pensante ; lorsque 
relatant les événements les plus importants de 
l’histoire moderne, je signalai l'esprit de routine 
et d’obscurantisme s’opposant cotistamment aux 
efforts du libéralisme et du progrès, oh ! alors, 
elle fut émue. | 

— Je ne m'étais jamais doutée de tout cela! 
s’écria-t-elle. 

Cependant 1l ne pouvait pas me suffire d’avoir 
fait à ses yeux ce naïf et chaleureux étalage de 
mon savoir. Dans ma pensée, l'ensemble des faits 
que je verinis d'énumérer ne constituait que Îles 


108 LA COMTESSE DE CIFALIS 


prolégomènes d'une démonstration plus utile. Il 
fallait une conclusion à tant d'événements inco- 
hérents, et cette conclusion, selon moi, ne pou- 
vait consister qu'en des principes de morale fixe, 
aboutissant à une règle de conduite. 

J'avais pris madame de Chalis par la main, et, 
l’'amenant à une place d’où l’on découvrait une : 
immense étendue de la voûte céleste : 

— Supposez-vous, lui dis-je, que cet univers 
se soit fait tout seul, ou qu’une volonté loute- 
” puissante et intelligente ait présidé à sa création? 
Croyez-vous, en admirant l’ordre qui régit ces 
milliards de mondes, que cette volonté s’exerce 
encore, et ne vous sentez-vous pas en droit de dire 
qu’elle s’exercera dans tous les temps ? Ne me ré- 
pondez point par des banalités de catéchisme. S'il 


est un Dieu — et ce Dieu est, ou 1l devient 
possible de constater des effets sans cause, ce qm 
serait absurde — ce. Dieu existe pour tous les 


hommes, à quelque religion qu'ils appartiennent, 
et ce n’est pas seulement depuis dix-neuf siècles, 
c'est de toute éternité que, par son œuvre, et par 


OU LES MŒURS DU JOUR, 109 


son œuvre uniquement, il s’estaffirmé. Descendez 
maintenant dans votre conscience: ce n’est pas 
parce que vous avez reçu une éducation quel- 
conque, c’est uniquement parce que vous faites 
parlie de la race humaine, que les notions du bien 
et du mal vivent en vous. Malgré vous, quelque 
intérêt que vous pensiez avoir au contraire, le mal, 
quand il se traduit à vos yeux par un fait, vous 
cause une répulsion instinctive, et dans la vie 
comme dans l’art, lequel n’est que la représen- 
tation idéalisée de la vie, vousne pouvez vous In- 
téresser qu'au bien seul. Je ne vous apprendrai 
rien de nouveau en vous disant que dans tous les 
temps les mêmes idées de justice, d’honnêteté, de 
bienfaisance se sont imposées à l’humanité. Les 
hommes ont fait le mal, il est vrai, mais c’est 
quand leurs passions les poussaient à le faire, et, 
remarquez ceci : les hommes n’ont jamais pu le 
faire sans être convaincus qu'ils le faisaient. Dans 
l'ignorance où nous végétons à l'égard des fins de 
ce monde, il est donc une règle à l’aide de laquelle 


nous pouvons toujours nous conduire, si toutefois 
| 7 


410 LA COMTESSE DE CHALIS. 


nous avons l’âme assez élevée pour ne pas con- 
sentir à vivre d’une existence purement bestiale, 
et si, en vue de nous ennoblir, et non pour une 
récompense, nous voulons remplir librement les 
plus nobles de nos fonctions. Ces fonctions eussent 
été moins nobles si une obligation quelconque et 
implacable, telle que la satisfaction de nos besoins, 
par exemple, nous y avait assujettis. Ce qui fait 
notre honneur lorsque nous les accomplissons, 
c'est que rien ne nous force à les accomplir. Dieu 
étant — à examiner ce qui se passe parmi les 
hommes — il faut conclure que les desseins de 
Dieu sont impénétrables, car il ne peut être que 
juste, et l'injustice s'étale partout ici-bas ; car il 
ne peut être que bon, et la méchanceté trop sou- 
veat triomphe ; car il ne peut être qu'intelligent, 
et la soltise nous gouverne. Mais tout impéné- 
trables que soiént les desseins de Dieu, on peut 
dire que celui qui pratique avec intelligence la 
justice et la bonté les favorise. Celui-là, plus 1l 
agit bien, plus il s’élève au-dessus de la condition 
animale et se rapproche de la condition divine, 


OÙ LES MŒURS DU JOUR. a11 


Là est notre devoir. En cela doit être notre but. 

En dehors de cela, tout n’est que contradictions, 
ténèbres, mensonges. Si donc nous ne pratiquons 
pas le bien, commeil Je faudrait, par suite d’une 
passion véritable pour le bien même, prati- 
quons-le par dignité hymaine, en vue de nous 
hausser au-dessus de nous-mêmes et de nous rap- 
procher du Créateur. . 


XXXVI 


C'était à mon tour d’être ému. Je n’avais pu 
remuer de telles idées avec une âme froide ou 
purement spéculative. La comtesse cependant se 
demandait où je voulais en venir. Elle me le dit. 
Le rôle que je m'étais tracé à l'avance me parut 

_alors d’une délicatesse excessive. 

— Vous devez me prendre pour quelque rhé- 
teur, lui dis-je en souriant. Il est si peu habituel 
aux gens du monde de débattre de telles ques- 
ions! il est surtout si rare de voir un amant les 


4112 LA COMTESSE DE CHALIS. 


exposer devant l'esprit de la femme qu'il aime! 
Tous les hommes semblent s'être donné le mot 
aujourd’hui pour ne pas penser. Le seul problème 
véritablement digne d'intérêt, non-seulement ils 
ne l’examinent pas, ils le repoussent. C’est pour 
moi un continuel sujet de stupéfaction que des 
créatures intelligentes puissent s'occuper d’autre 
chose. L'énigme posée devant nous est si im- 
portante! Que sont toutes ces misérables ques- 
tions politiques, sociales, économiques qui nous 
divisent auprès d’elle! S’enrichir à tout prix, 
se divertir, éviter toute préoccupation qui ne 
tend pas à la satisfaction de nos petits intérêts 
et de nos plaisirs, couvrir nos vices d’un vernis 
d’hypocrisie, afin de nous déguiser leur lai- 
deur à nous-mêmes : tels sont les penchants 
de l’humanité dans la seconde moitié du dix- 
neuvième siècle! Eh bien, en vous parlant 
comme je le fais, je ne suis stimulé ni par le 
vain désir de me montrer supérieur à ce triste 
siècle, ni par celui de vous imposer des idées 
qui vous semblent une critique déguisée peut- 


OU LES MŒURS DU JOUR. 115 
être, Une scule chose me pousse : l'intérêt de 
votre bonheur. | 

— Dites tout ce que vous avez sur le cœur, 
me répondit madame de Chalis. En ce moment 
surtout, rien de vous ne peut me blesser. 
= — Alors, repris-je en la regardant avec ten- 
dresse, avez-vous jamais calculé que, par votre 
naissance, voire situation dans le monde, votre 
beauté, votre fortune, vous aviez dans les mains 
une force considérable? votre conscience vous 
a-t-elle dit que, jusqu’à présent, par suite de la 
singulière éducation qu'on donne aux femmes et 
d'un manque de direction dont vous n'êtes pas 
responsable, vous n’aviez jamais su vous en ser- 
vir? | 

— Oui, je me lesuis dit, et bien souvent. Mais 
qu'y pouvais-je faire ? 

— Croyez-vous que ce soit une existence heu- 
reuse? continuai-je; croyez-vous même que ce 
soit une existence intelligente et honorable, que 
celle de tant de femmes de votre condition, et 
qui, si elles n’y prennent garde, va les faire tom- 


114 LA CONTESSE DE CHALIS, 


ber dans le mépris public? Elles diront, et elles 
s’appuieront pour cela sur d’irréfutables exem- 
ples, que l’on peut être une honnête temme et 
cependant aimer les distractions. Je leur répon- 
drai, moi, qu'il en est des divertissements comme 
des goûts, dont les uns rapportent de la considé- 
ration et les autres le contraire. Quand on vit 
d’une certaine manière, on autorise toutes les 
suppositions. La foule, qui n’est pas tenue de 
savoir ce qui se passe dans les intérieurs, ne peut 
baser ses jugements que sur les apparences. Per- 
meltez-moi d'entrer dans le détail des choses, 
afin de me faire mieux comprendre. Lorsqu'une 
femme se montre aux yeux du public vêtue 
comme une courtisanc, il se croit en droit d’af- 
firmer qu'elle en a les mœurs. Quand il en ren- 
contre une autre à Mabille, il suppose immédia- 
tement qu’elle ne peut y aller que*pour y faire 
un vilain métier. S'il en surprend une troisième 
à l’Alcazar, se pâmant de plaisir aux chansons 
graveleuses d’une Malibran populacière, il ne lui 
est guère possible de se figurer qu’elle ait l'âme 


OU LES MŒURS DU JOUR. A1ÿ 


pure, et encore moins le goût des choses élevées. 
Celle-ci, qui permet aux hommes de tenir devant 
elle des propos lestes, voulez-vous que ces hommes 
l'estiment? Je sais que, grâce à la facilité des 
communicalions, à l'extrême divisibilité des for- 
tunes, à une sorte d’impulsian qui vient de haut, 
_@t à l'attrait qu'a toujours exercé le caractère 
français sur les nations voisines, Paris, depuis 
dix ans, a cessé d’être la capitale d’un grand 
empire, pour devenir un immense caravansérail 
à l'usage des gens qui s’ennuient. Je sais aussi 
qu'il n’était guère possible que les mœurs diffé- 
rentes de tant de peuples qui s’abattent chez 
nous des quatre coins de la terre paur s’y divertir 
ne finissent pas par déteindre sur nous. Aujour- 
d’hui, en effet, et c’est triste à dire, il n'y a plus, 
à proprement parler, de mœurs françaises. Notre 
finesse, notre élégance native, notre esprit, cet 
art que nous possédions au suprême degré, de 
donner de la valeur aux plus petites choses, tout 
cela est mêlé, confondu chez nous avec je ne sais 
quelle rusticité de manières, un scepticisme 


116 LA COMTESSE DE CHALIS 


gouailleur et toutes sortes de vices petits et bêtes 
qui, depuis que la France existe, n’y avaient 
jamais fait que de courtes apparitions. Mais c’est 
une raison de plus pour que nous réagissions de 
toules nos forces contre cette infection des mœurs 
étrangères, Et, pour en revenir à mon point de 
départ, je dis qu'il ne suffit pas d’être une bonne 
ct honnête femme, mais que lorsqu'on veut être 
considérée, 1l faut aussi le paraître. 

— Ah! comme avez raison! fit alors madame 
de Chalis; tout ce que vous-dites là, je me le suis 
dit cent fois à moi-même. 

— Eh bien, lui répondis-je, assez surpris de 
mon succès, pourquoi, vous qui êtes capable de 
réflexion et pensez comme moi sur ces choses dé- 
courageantes, pourquoi ne modifiez-vous rien 
dans votre existence ? 

Elle s'attendait à la riposte, car elle la para 
sur-le-champ. | 

— Parce que, me dit-elle, je ne me suis jamais 
sentie assez forte pour essayer de résisier au cou- 
rant qui m'entraîne. On ne fait pas ce qu'on 


OÙ LES MŒURS DU JOUR. 117 


juge convenable et bon dans le monde. On fait 
ce que les autres font. Je ne sais qui donne l’im- 
pulsion ni d'où vient l'exemple. Il en est des 
mœurs comme des modes : personne de connu ne 
les transforme, toul le monde les suit. Si j'avais 
vécu à la fin de ce dix-huilième siècle dont tout à 
l'heure vous faisiez un si grand éloge, il est pro- 
bable qu’à l'exemple de tant d’autres femmes, 
j'aurais élé une personne sérieuse, instruite, pas- 
sionnée pour la recherche de la vérité, que j'au- 
rais eu l'horreur de l'hypocrisie et des choses fri- 
voles, et que j'aurais tenu à honneur de réumir 
les célébrités de ce grand siècle dans mon salon. 
Je vis, malheureusement, dans la seconde moitié 
du dix-neuvième siècle. Ce qu’il aime, Je n’ai pas 
besoin de vous le dire. Prenez-vous-en à lui de ce 
qui vous déplaît dans mes actions. 

— Dieu m'est témoin, répliquai-je aussitôt, que 
ma seule affection pour vous a diclé le langage 
qui vous mécontente. Si je vous aimais moins, je 
ne songerais qu’à vivre en paix auprès de vous, 
el, satisfait de l'existence que vous me faites, je 

1. 


418 LA COMTESSE DE CHALIS 


ne m’exposcrais pas à la bouleverser pour vous 
servir. 

— Vous êtes un très-honnête homme! s’écria- 
t-elle alors, en me serrant les mains. Tout autre, 
à votre place, n’aurait songé qu’à tirer de moi 
une satisfaction d’amour-propre et des plaisirs. 
Vous, vous n’avez qu’une pensée : me réeompen- 
ser de l’affection que je vous porte. Vous le faites 
de la manière la plus délicateet la plus touchante. 
Quoiqu'il ne soit guère possible, à une femme 
surlout, de rompre avec certaines habitudes et 
de remonter certaines pentes, je vous livre la 
direction de ma vie. Faites-en ce que vous vou- 
drez! 


XXXVII 


Ohi dans ce moment solennel, j'en fais le scr- 
ment, elle élait sincère. Aucune considération 
ne l’obligeait à me tromper. De même que ces 
damnés dont parle Dante, lesquels, précipités du 


OU LES MŒURS DU JOUR. 119 


ciel, conservaient dans les flammes le souvenir 
des béatitudes célestes, elle avait le regret du bien 
qui, jadis, avait traversé ses rêves, Et, stimulée 
par moi qui m’efforçais de la rehausser devant 
elle-même, elle faisait ce qu’elle pouvait pour 
croire en elle, pour remonter le cours d’une 
existence dévoyée. 


XXXVITE 


La preuve de ce que je dis se trouve dans les 
modifications qui transformèrent immédiatement 
la manière de vivre de la comtesse. Jusqu’alors, 
à l'exemple de la plupart des femmes de son rang, 
elle voyait à peine ses enfants, et les pauvres 
petits, nerveux et débiles, ne vivaient qu’'auprès 
de leurs bonnes, dont l’une Allemande et l'autre 
Anglaise, leur laissaient faire tout ce qu’ils vou- 
laient. Leur première éducation avait donc été à 
peu près nulle. En revanche, on ne leur avait 
guère inculqué que des idées fausses. Et puis on 


120 LA COMTESSE DE CHALIS 


les bourrait de gimblettes et de bonbons tout le 
long du jour, et quand, soir et matin, on les pré- 
sentait pendant quelques minutes à la comtesse, 
ils se tenaient devant elle, paralysés par la ter- 
reur d’être grondés. Je commençai l’œuvre à 
laquelle j'avais résolu de consacrer ma vie en tra- 
çant à madame de Chalis ses devoirs de mère. Je 
lui appris que sa première obligation vis-à-vis de 
la société comme d’elle-même, était de ne jamais 
quitter ses enfants. Je lui appris encore que c’é- 
tait elle qui devait se charger des moindres dé- 
tails de leur instruction jusqu’à ce qu’ils fussent 
en âge de passer dans les mains des hommes. 
‘ Après cela, j'entrepris de la détourner des pro- 
digalités insensées auxquelles elle se livrait, dé- 
pensant sans compter, et pour des fanfreluches 
qui ne lui rapportaient pas plus d'honneur que 
de plaisir, des sommes qui auraient suffi pendant 
une année à la subsistance de plusieurs familles. 
Je m’efforçai autant que possible, de la tenir 
dans une sorte de Juste milieu intellectuel, éga- 
lement éloigné du rigorisme ct de la licence. Je 


OU LES MŒURS DU JOUR. 111 
lui disais qu'une grande fortune consliluait inva- 
riablement une criante injustice, et qu'elle ne 
pouvait se faire excuser aux yeux des âmes Jibé- 
rales qu’autant qu’elle était intelligemment dé- 
pensée et qu’une part, très-large, en était faite 
aux nécessiteux. Le plaisir de donner est le plus 
noble que connaisse l’espèce humaine. Je révélai 
les secrets de ce plaisir à la comtesse. Elle m'en 
remercia quand elle en eut goûté. Chaque jour, 
maintenant, après avoir passé une heure à faire 
lire elle-même ses enfants, elle montait avec eux 
dans sa voiture el s’en allait courir les environs 
de la ville d'Aix, visitant les plus pauvres ma- 
sures, forçant sa répugnance pour demeurer 
quelques instants auprès de lits nauséabonds où la 
misère se débatlait côte à côte avec la souffrance. 
Elle revenait de à la bourse vide et l'âme navrée. 

— Eh bien, quoi! lui disais-je, allez-vous dé- 
faillir ? Vous en verrez bien d'autres, par la suite! 
Je vous conseille de vous plaindre. Vous rem- 
plissez le rôle de la Providence absente. En con- 
naissez-vous de plus beau? 


129 __ LA COMTESSE DE CIALIS 

Ainsi Je me faisais joyeux pour l’encourager. 
Et elle me savait gré de mon intention chari- 
table. Plus je pense à ce court espace de temps 
où, jour à jour, elle se transformait, plus je me 
crois en droit d'affirmer que, malgré son passé, 
si elle avait toujours vécu auprès de moi, et loin 
du monde, je serais parvenu à faire d’elle la 
meilleure et la plus intelligente des femmes. Il 
n’élait pas de jour où je ne découvrisse en elle 
de nouvelles qualités aimables. Sa beauté se 
transfigurait. Elle devenait plus noble, plus 
pure. En même temps elle répudiait ce que j'avais 
toujours trouvé de blessant dans sa hauteur. Les 
lectures auxquelles je l’assujettissais contri- 
buaient, autant au moins que mes conécils, à lui 
détacher l'âme des billevesées dans lesquelles, 
jusqu'alors, elle s’était complu. Je m’efforçais, 
en l'instruisant, de la distraire. J'étais enfin, et 
de toute manière, ce que devrait toujours être, 
auprès de si femme jeune, belle, l'époux qu'elle 
anne et qu’elle a chotsr. 


OU LES MŒURS DU JOUR. 123 


XXXIX 


 { nous fallut malheureusement nous séparer 
au moment où je touchais au but de mes efforts. 
L'époque où chaque année j'allais passer un 
mois à Nantes, auprès de mon père, était arrivée. 
La comtesse, de son côté, était attendue à 
Biarritz. Je ne sais plus quelles raisons elle me 
donna pour me convaincre qu'il était indispen- 
sable qu’elle allât retrouver ses amies dans ce 
licu de plaisance que je ne connaissais alors que 
d’une façon vague. Le fait est que je n’y fis pas 
d'opposition. Madame de Chalis avait reçu, depuis 
quelques jours, de nombreuses lettres qui l'en- 
tretenaient des plaisirs sans cesse renaissants de 
cette résidence princière. On lui citait les noms 
des arrivants, des personnes attendues. On lui 
parlait des fêtes qui s’y préparaient, des costumes 
qu’on y devait inaugurcr. Elle ne se possédait 
plus. Sans m'en rien dire, clle écrivit à Paris à 


e 


124 LA COMTESSE DE CHALIS 


tous ses fournisseurs, à Worth, pour lui com- 
mander des robes : à Jordan, son cordonnier — 
un artiste! disait-elle — pour lui demander 
des chaussures ; à Petiteau, le joaillier, pour lui 
réclamer les parures qu’elle lui avait confiées 
avant son départ ; à Félix, pour le prier de lui 
envoyer quelques-uns de ces chapeaux merveil- 
leux, tissus de gaze, de fleurs et d’air tramé qui, 
des mains de ses ouvrières, vont se poser sur les 
têtes les plus belles et les plus aristocraliques de 
l’Europe. La comtesse écrivait encore pour qu'on 
lui adressât à Biarritz des dentelles, des gants 
de Saxe, des parfums. Tout cela m’inquiétait. 
Elle avait beau me dire « qu’elle n’était plus la 
même femme, » et que si elle allait à Biarritz, 
c’est qu’elle se devait au monde, et qu’elle ne 
manquerait pas de m'écrire, el que nous nous 
retrouverions à Paris à la mi-octobre, en voyant 
ses femmes de chambre passer la moitié de leurs 
nuits à confectionner tant d’ajustements ! et la 
comtesse écrire tant de lettres! et les pauvres 
négligés avec les enfants! je sentais la méfiance 


OÙ LES MŒURS.DU JOUR. 125 


me serrer le cœur. Je remarquai, le dernier soir, 
que les regards de madame de Chalis évitaient 
les miens, et puis s’y attachaient à la dérobée 
avec une expression singulière. Il ne me fut pas 
possible de deviner si c’était le regret de la sépa- 
ration qui leur communiquait cet air de langucur. 

Elle soupirait. Je la regardai à mon tour. Je ne 
sais ce qu’elle vit ou plutôt ce qu’elle crut voir 
dans mes regards. Elle détourna la tête. Pour 
moi, en m’arrachant de ses bras, je ne pus m'em- 
pêcher de verser des pleurs. Je venais de goûler 
de trop vifs, de trop purs plaisirs, et celle qui 
me les avait révélés, je craignais qu’elle ne m’é- 
chappât ! | 


XL 


En arrivant à Nantes, je trouvai à mon père 
un air de mystère qui ne lui était pas habiluel. 
J'ai dit que le digne homme m’aimait avec ten- 
dresse, J'ajouterai maintenant qu’il avait reporté 


126 LA COMTESSE DE CHALIS 


sur moi toute son ambition. La rudesse de l’exis- 
tence qu'il avait menée n'avait aucunement dé- 
teint sur son caractère. Je n’ai jamais connu de 
personne de son âge qui fût plus sincèrement 
libérale. [Il souhaitait de toute son âme que je 
fisse une carrière brillante, mais il avait un sen- 
timent si délicat et si élevé de la dignité et de la 
responsabilité humaines, qu'il serait plutôt mort 
sur place que dé chercher à violenter la moindre 
de mes actions. Pour la première fois depuis 
mon jeune âge, je me sentis mal à l’aise devant 
lui. Je ne me dissimulais pas que ma passion 
pour la comtesse pouvait m’entraîner en toute 
sorte de hasards. Cette passion dérangeait déjà 
les plans d’avenir que mon père avait formés. Je 
ne lui confiai rien de mon secret. Je ne voulais 
pas l’affliger. 

Ce fut lui qui, sans s'en douter, me porta le 
coup le plus rude. I] me dit que depuis quelques 
mois 1l sentait ses forces baisser, et qu’il devait 
songer séricusement « à se préparet pour le 
grand voyage. » Comme j'étais tout bouleversé 


OU LES MŒURS DU JOUR. 127 


en écoutant ces tristes présages, 1l ajouta en sou- 
riant que les seuls préparatifs qu’il eût à faire 
étaient de m'établir honorablement. Je ne trou- 
vais pas la force de lui répondre. Alors il me 
confia, loujours en souriant, qu’il m'avait trouvé 
une compagne belle, douce, demanières exquises 
et d’une modestie charmante; et comme il ter- 
minait son panégyrique, un coup de sonnette 
retentit, la porte s’ouvril et deux dames entrè- 
rent. Îl ne me fut pas difficile de reconnaître 
dans la plus jeunc la compagne dont mon père 
venait de parler. 

Six mois plutôt, en l’apcrcevant, j'aurais sauté 
au cou de mon père. Elle n’était pas plus belle 
que madame de Chalis, mais quelle différence 
avec cette dernière! Une mise simple, un air de 
retenue et de pudeur, quelque chose d’aimable 
et de virginal répandu sur ses traits, dans ses 
yeux, empreint sur toute sa personne et dans le 
moindre de ses gestes. Oh! c’est alors que je 
compris, et d'une façon accablante, que la dis- 
Uünction provient moins de la naissance que de 


128 LA CONTESSE DE CHALIS 


la pureté de l’âme. Cette jeune fille de famille 
obscure, qui avait été paisiblement élevée dans 
une ville de province, avait l’air que les reines 
devraient avoir. Les mots qui vous venaient aux 
lèvres en l’apercevant étaient ceux si poétique- 
ment connus : « Je vous salue, Marie, pleine de 
grâce. » Elle se nommait Marie, et, comme sa 
patronne légendaire, sa vue purifiait le cœur. 


Il ne me fut pas difficile de le comprendre : 
le bonheur honorable était là, devant moi, pal- 
pable, attrayant par sa sérénité même. Il se pré- 
sentait avec enjouement et avec décence. Son 
silence était éloquent. La jeune fille avait Jégè. 
rement rougi en m'apercovant. Sans doute, on 
lui avait dit, comme il était juste de le faire, que 
je pouvais être un mari pour elle. Cela rendait 
sa situalion embarrassante. Mais moi, un moment 
ébranlé par la chaste apparition, je me sentis 
soudain ressaisir le cœur par le souvenir de la 
comtesse, Comme ces malheureux qui, d’excès 
en excès, sont arrivés à ne plus pouvoir se désal- 


# 


OÙ LES MŒURS NU JOUR. 129 


térer qu'avec de l’absinthe, je me détournai de 
la source pure qui m'était offerte. Elle était trop 
saine pour moi, 


XLI 


Je n’osai pas cependant attrisier d’un refus 
formel la joie de mon père. Je lui dis que les 
craintes qu’il manifestait pour sa santé ne me 
semblaient pas justifiées, el que, sans rien pou- 
voir articuler contre la jeune fille qu’il me pro- 
posait, et que je trouvais accomplie, je serais 
heureux qu’il voulût bien me permettre de ré- 
fléchir pendant quelques mois, le mariage étant 
chose sérieuse. 

Mon père fut-il la dupe de mon hypocrisie? Je 
l'ignore. Chaque jour, pendant plus d’un mois, 
il fit en sorte que je rencontrasse Marie. Je la 
trouvai toujours la même, faisant le plus grand 
honneur à son sexe. Rien en elle ne m'indiqua 
si J'avais fait sur elle une impression quelconque, 


RS 


430 LA COMTESSE DE CHALIS 


Je remarquai cependant, le jour où j'allai prendre 
congé de sa mère, qu’elle disparut du salon 
juste au moment où je me levais pour faire mes 
adieux. 


Les lettres que je reccvais de Biarritz pendant 
mon séjour à Nantes ne me contentaient guère. 
La comtesse ne me parlait que de fêtes, de parties 
de plaisir. Pas un mot des enfants, aucun res- 
souvenir des conseils que je lui donnais à Aix, 
aucun regrel pour les habitudes qu'elle y avait 
laissées. Jerépondaisen me plaignant doucement. 
Je lui disais que cette existence exclusivement 
composée de distractions me semblait bien vide, 
indigne de son intelligence, et qu'elle m'inquié- 
tait pour l’avenir. Madame de Chalis m'accusait 
alors d'être jaloux, d’avoir un mauvais caractère. 
Puis, « pour me faire enrager, » disait-elle, 
elle m'annonçait qu'elle changeait régulièrement 


OÙ LES MŒURS DU JOUR. : 131 


quatre fois de toilette par Jour, et qu’elle éclip- 
sait toutes les femmes, lesquelles « lui en vou- 
lajent à la mort! » Après cela, elle se livrait à 
une joie folle en me parlant du bonheur qu’elle 
éprouverait à me revoir. | 

Pressée par moi, elle revint à Paris un peu 
plus tôt qu’elle ne le voulait. Je la trouvai chan- 
gée, hâlée, plus résolue que par le passé, tou- 
jours un peu nerveuse, mais plus altière. Elle 
était comme grisée. Quels succès a-t-elle donc 
obtenus là-bas ? me demandai-je..… En se retrou- 
vant dans son centre, elle s'était refaite plus 
grande dame, plus indépendante, et moi, néces- 
sairegnent, J'étais devenu plus soumis. Voyant 
qu'aucune de ses amies n'était encore rentrée à 
Paris, elle projeta de partir pour Bade. Je la sup- 
pliai de n’en rien faire. Elle dit oui, puis non, 
puis soupira, m'embrassa et n'en parla plus. 
J'avais quitté le quartier des Écoles, où je demeu- 
rais, pour me rapprocher d'elle, — elle habitait 
un somptucux hôtel situé dans l'avenue de la 


Reine-Hortense. — Presque chaque jour, pendant 


132 LA COMTESSE DE CHALIS 


un mois, elle vint me voir dans le petit apparte- 
ment que j'avais loué rue Miromesnil. Mais à 
mesure qu’approchait l’hiver, ses amies rentrant 
à Paris, les visites qu’elle daignait me faire devin- 
rent de plus en plus rares. Le monde l'avait res- 
saisie! Ellenese levaitjamais avant onze heures. 
À midi sa toilette était faite. Elle déjeunait alors, 
toujours seule, puis elle recevait les hommes de 
son intimité Jusqu'à deux heures. Les courses 
qu’elle faisait en voiture, chez ses fournisseurs : 
couturière, coiffeur, marchande de modes, la 
menaient jusqu'à quatre heures. Elle allait aus- 
sitôt se montrer au bois, puis elle rentrait en ville 
pour faire des visites et prendre le thé, tantôt 
dans une maison, tantôt dans une autre. À sept 
heures elle dinait, puis elle changeait de costume, 
et elle s’échappait alors pour aller au théâtre, de 
là au bal, et se couchait enfin, le corps harassé, 
mais la tête parfaitement vide, vers les deux 
heures. : 

Que restait-il pour moi dans une existence si 
fiévreusement occupée ? Presque rien. Une heure 


OÙ LES MŒURS DU JOUR, 135 


au plus chaque semaine. Je l’attendais, elle ne 
venait pas, ou bien elle était en retard, et, dis- 
traite, me disait, en me priant de l'excuser, 
« qu’elle avait mille choses à faire. » Elle se le- 
vait alors, me donnait en riant sa main à baiser, 
et s’envolait à tire-d'aile. Je souffrais horrible- 
ment de la voir ainsi m'échapper, Je n'osais lui 
faire des reproches. Je craignais de l'indisposer, 
et qu’elle ne profitât de l’occasion d’une querelle 
pour rompre. Un jour enfin —1l y avait une 
quinzaine que je ne l'avais vue — je compris 
qu'il ne me restait qu’une ressource pour retenir 
cet astre vagabond, dont la course désordonnée 
s'éloignait de plus en plus de mon ciel : c'était 
de me laisser entraîner dans son orhite et de me 
mêler à sa vie. 


XLIIL 


Horrible vie que celle-là pour une créature 


intelligente! Me voilà plongé jusqu'aux lèvres 
| | 8 


134 LA COMTESSE DE CHALIS 


dans le marais de l’enfer parisien ! Me voilà né- 
gligeant toutes choses, n'apprenant plus, ne 
travaillant plus, n'ayant même plus le temps de 
penser à rien d'élevé ni de sérieux; faisant mes 
cours sans les préparer, en courant; quelquefois 
me disant malade, — je n'étais qu'abruti! — 
pour ne pas les faire. Me voilà, menant à grand’ 
guides la triomphante existence des gandins! 
Me voilà devenu l’habitué des courses, l'un des 
piliers d’un club en renom, fatiguant un cheval 
chaque jour, et soupänt presque chaque nuit. Me 
voilà le soir au théâtre. Et à quelsthéätres, grand 
Dieu! Savourant les délices de la Vie parisienne, 
le sel attique de la Biche au bois, comparant à 
part moi les traits de génie de Tagite et de Dé- 
mosthènes avec ceux qui éclatent à chaque ligne 
dans cette sans pareille Grande-duchesse de Ge- 
rolstein, qui eut l’incomparable honneur d’exci- 
ter la curiosité d’un empereur... Me voilà me 
réjouissant des lazzi de mädemoiselle Schneider 
et donnant mon avis sur les formes de GoraPearl 
et de miss Menken ! De là, l'imagination fargie des 


OU LES MŒURS DU JOUR. 135 


belles choses que je venais de voir et d'entendre, 
je m’en allais fairé ma roue dans le monde, ap- 
prendre l’art de relever un mouchoir tombé et 
d'offrir galamment un éventail, ct de regarder 
les femmes entre les yeux, comme on fait si bien 
aujourd’hui, avec un petit air goguenard, afin de 
leur faire voir qu’on ne les juge plus à craindre. 
Plus d’études austères, de méditations profondes, 
plus rien de cc travail salubre et fortifiant qui 
autrefois faisait pour ainsi partie de moi-même. 
Mais, en revanche, de longues séances occupées 
à déterminer la coupe d’un gilet avec mon lailleur, 
de belles parties de baccarat avec les petits-crevés 
de mon club, d'intéressantes correspondances 
avec mon chemisier, à l'effet de déterminer la 
forme de mes manchettes ct de mes cols, ct des 
promenades dans l'allée du Lac! et des exploits 
au tir aux pigeons! et des prouesses, et toutes 
sortes de gentillesses en patinant sous le regard 
des belles dames ! Quand je me rencontrais devant 
mon miroir, je me faisais le‘fet du prince Ti- 
tiane! - 


136 LA COMTESSE DE CHALIS 


Ce qu’il ya de réellement effrayant dans cette 
existence, c'est qu’on finit par s’y habituer, et 
que, tout en ne gardant pas la moindre illusion 
sur son néänt, un jour survient où l’on ne peut 
plus se passer d'elle. On se fait à cette vie niaise, 
composée tout entière d’occupations puériles et 
de lugubres billevesées. Quelquefois on se dit : 
«C'est trop! » et l’on éprouve des nausées, comme 
si on allait la vomir. Et puis voilà qu’elle vous 
reprend et qu'on se laisse faire. Figurez-vous un 
. malheureux qui, bêtement, a fourré le bout de 
ses doigts entre lés pinces de fer de quelque af- 
freuse machine. Sa main, son bras, tout son corps, 
lambeau par lambeau, se contourne et se tord 
entre les cylindres. Il a beau résister, il est sans 
force contre la force aveugle qui se joue de lui. 
Ainsi celui qui s’est laissé saisir par les pinces de 
fer de la frivolité ne sort plus qu’en morceaux de 
ses engrenages | 


DE LES MŒURS DU JOUR. 137 


XLIV 


O jours délicieux d'Aix, où éliez-vous alors! 
Et vous surtout, où étiez-vous, années viriles de 
ma jeunesse! Lorsque l’hiver, dans ma cham- 
brelle d'étudiant, je passais là moitié de mes 
nuits, courbé sous la lampe, à rechercher les 
causes des plus grands faits de l’histoire de l’hu- 
manité! lorsque je vivais des émotions qui avaient 
remué les cœurs de tant d'hommes illustres! 
prenant pari çontre César, m'attendrissant au 
souvenir de Marc Aurèle, me faisant à moi-même 
le serment de toujours mener une vie pure, dé- 
” gagée d’ambitions mesquines, de ne me passion- 
ner Jamais que pour les causes justes, les choses 
élevées! Où étiez-vous, noble croyance au bien, 
amour immodéré de la justice! Maintenant, dis- 
cret chevalier d’une jolie femme, je me rendais 
chez elle, à l’ordre, chaque jour, et c'était elle 
qui daignait régler l'emploi de mon temps. Ce 

8. 


138 LA COMTESSE DE. CILALIS 

que je devais faire, elle l’indiquait ; ce que je de- 
vais dire, penser, elle l’inspirait. Elle me cher- 
chait dispute sur la coupe de ma barbe et la 
forme de mes cravates. Elle me donnait des com- 
missions pour son marchand de chiens. Elle me 
consultait sur ses parures. Elle me priait de lui 
faire la lecture des journaux de mode. Elle me 
disait : « Ce soir vous m’accompagnerez à Mabille. 
Nous serons six personnes, nous nousamuserons. » 
Elle me disait aussi : « Tout le monde parle de 
Thérésa. Je veux la voir. » Et, arrivée à l’Alcazar, 
assise dans la fumée des pipes, coude à coude 
avec les buveurs de faro, elle riait aux éclats en 
écoutant la chanson de la Femme à barbe. Ne me 
fallut-1l pas un jour les présenter l’une à l’autre! 
La comtesse fit à l'artiste des carrefours autant 
de compliments que, moi, J'aurais osé en faire à 
la Patti. Je la menai aussi au bal de l'Opéra, en 
loge d’avant-scène, avec deux deses jeunes amies, 
mariées comme elle, mères comme elle, et, à 
deux heures du matin, bras dessus bras dessous, 
— il gelait! — nous allämes tous souper au Café 


OU LES MŒURS DU JOUR. 139 . 
anglais. Les maris y étaient, l’un prince, et l’autre 
duc : c'était complet! 


XLV 


Cependant 11 n’était pas possible que mes mo- 
destes revenus pussent suffire longtemps aux dé- 
penses que nécessitait une si honorable existence. 
Je jouais, dans l’espoir de pouvoir ménager mon 
pêtit capital ; mais, comme le jeu m’assommait, 
je jouais mal, et je perdais, et le capital dimi- 
nuait. Il n’était pas de mois où je ne me visse 
obligé de vendre quelques fractions de mes rentes. 
de le faisais avec la conviction que je ne les rat- 
traperais jamais. Îl me semblait toujours qu’il y 
avait devant moi un grand trou noir vers lequel 
je courais à perte d’haleine. Un jour, comme je 
ne possédais plus rien que les émoluments de ma 
place, et j’avais même déjà quelques petites dettes, 
je reçus un pli cacheté qui m'invitait à passer au 
ministère dont je relevais. Il paraît que mes ex- 


140 LA COMTESSE DE CHALIS 


ploits avaient fait du bruit en haut lieu, qu'on 
avait demandé quel était ce jeune homme qui 
faisait tant parler de lui, qui patinait si bien, 
jouait si mal si gros jeu, et se montrait partout 
avec la belle comtesse de Chalis et ses intimes. En 
apprenant que ce n’était rien moins que «l'espoir 
de l'Université,» en s’élait ému de pitié, et, pa- 
ternellement, on m'avait prié de venir pour écou- 
ter les exhorlations qu’on était en droit de me 
faire. Je me montrai touché jusqu'aux larmes de 
ces exhortations, et encore plus de la faveur dont 
on voulait bien m'honorer en doublant mes ap- 
pointements et me nommant professeur chargé 
de cours à la faculté de Bordeaux. Un si considé- 
rable avancement en d’autres temps m'aurait 
rendu fier ; mais j'aurais préféré mourir que de 
me séparer de la comtesse. Je refusai. Alors mon 
protecteur changea de langage. Il me dit qu’on 
avait les yeux sur moi, qu’il y avait lieu de 
craindre qu'après avoir élé l’honneur du corps 
enseignant, Je ne devinsse sa honte, que j'étais 
inexcusable de passer mes nuits dans des tripots, 


OU LES MŒURS DU JOUR. 1H 


qu'on ne m’envoyait à Bordeaux que pour m'ar- 
racher à une existence coupable, que si je m’obsti- 
nais à refuser la faveur dont j'étais l’objet, on 
exigerait de moi ma démission, et qu’alors je 
pourrais en toute liberté courir à ma perte. 


- Séance tenante, je donnai cette démission. Mais 
je nc le dis point à la comtesse. Elle l’apprit quel- 
ques jours plus tard, les journaux en ayant parlé. 
Je m'attendais à ce qu’elle me demandât une 
explication; mais elle se contenta de rire. 

— Vous avez parfaitement fait, me dit-elle. 
Le professorat ne vous seyait guère. Vous êtes 
homme du monde, mon cher, homine de plaisir 
avant tout! 


‘ XLVI 


Un mois auparavant j'avais reçu une lettre de 
mon père. Îl me disait qu’il y avait peu de conve- 
nance à moi de tarder plus longtemps à prendre 


142 LA COMTESSE DE CHALIS 

une décision au sujet de la jeune fille qu’il m’a- 
vait proposée. Plusieurs partis se présentaient 
pour clle, dont l’un, entre autres, à mon refus, 
semblait devoir lui convenir. Je répondis immé- 
diatement que je ne pouvais me décider à me 
marier. À partir de ce jour les lettres de mon 
père devinrent tristes. L’exccllent homme ne 
voulait pas chercher à exercer une pression sur 
moi, mais il se méfiait de quelque chose, me 
voyant refuser si nettement de lui complure. Je 
ne confiai rien de cela à la comtesse, non plus 
que de la gêne dans laquelle j’élais tombé. Elle 
ne s’informait jamais de mes ressources. Qui 
est-ce qui n’avait pas cent mille francs de rentes, 
sclon celle !... Il y avait alors un redoublement 
d'intensité dans ses occupations. Mélangeant le 
profane et le sacré, elle patronnait des loteries de 
bienfaisance et faisait jouer par ses amis, dans 
son salon, des opérettes presque grivoises, au 
profit des crèches. Et puis, afin sans doute de 
varier ses plaisirs, elle assistait aux grandes 
séances de la chambre. C'était pour moi un sujet 


OU LES MŒURS DU JOUR. 143 


d'ébahissement tou jours nouveau que celui de son 
existence. Se mit-clle pas en tête de se donner 
un jour en spectacle dans je ne sais quelle repré- 
sentation de tableaux vivants ! Cette représenta- 
tion, 1l est vrai, n'avait pas plus de cinquante 
personnes pour speclatrices, et le costume de la 
comtesse était irréprochable de décence. Mais, 
malheureusement, 1l lui donna le goût des exhi- 
bitions, et quelques jours plus tard, dans un bal 
travesti officiel dont on parlera longtemps à Paris, 
voyant la foule se presser autour d'une femme et 
la suivre en poussant des murmures d’étonne- 
ment, je m'approchai pour voir ce que c'était. 
Hélas! ce n'était rien moins que la pauvre com- 
tesse. Elle portait un costume de Diane, Son cor- 
sage décounvrait la naissance de ses bras ct Ja 
moitié de sa gorge. Ce corsage n'avait pas plus 
de deux doigts de hauteur, par derrière, au-des- 
sus de la ceinture. Ses épaules étaient donc ab- 
solument nues. Sa jupe de gaze, collant sur les 
hanches, faisait valoir plulôt qu’elle ne Ja dégui- 
sait l’ample beauté de ses formes, et pour conbJe 


4144 LA COMTESSE DE CITALIS 


de scandale, cette jupe, relevée sur le côté par 
une agrafe, laissait voir dans tout son entier, 
jusque par-dessus le genou, le maillot de soie rose 
tendu sur la jambe! 


XLVII 


Oh! quand je vis cela! quand, au milieu des 
exclamations de tant d'hommes qui manifestaient 
leur mépris par leur admiration même ; quand, 
sous les yeux de tant de femmes offensées, de 
tant de jeunes filles interdites, je vis ainsi, objet 
de désapprobation et de convoitise, cette femme 
que j'adorais, dont les beautés, dans ma con- 
science fourvoyée, ne me semblaient devoir ap- 
partenir jamais qu’à moi seul, je ne sais ce que 
j'éprouvai ; mais je crus un moment que j'allais 
me jeter sur elle pour l’étrangler ! Elle se sentait 
gènée de sa hardiesse, et secouait la tête pour dis- 
perser ses cheveux blonds sur ses épaules ; et puis 
elle souriait pour se donner une contenance, et, 


OÙ LES MŒURS DU JOUR. 145 


traînant ses sandales de pourpre, elle ramenait 
comme elle pouvait sur ses jambes et ses pieds qui 
paraissaient nus, car ils étaient chaussés de bas à 
doigts, la longue traîne de sa robe. Elle ne put 
s'empêcher de pâlir en m'apercevant, car elle me 
connaissait assez pour deviner l'impression que 
produirait sur moi l’inconvenance d’un tel cos- 
tume. Mais 1l s'agissait bien de pâlir! Je m'’ap- 
prochai rapidement. 

— Je vous en prie, lui dis-je, je vous en price 
au nom de tout ce que vous avez de plus cher, 
ne restez pas ici un moment de plus. 

— Et pourquoi donc ? fit-elleen souriant d’une 
manière pénible. Est-ce que vous ne trouvez pas 
joli mon costume! 

— Si, fort joli! mais rentrez chez vous. 

— Vous êtes un trouble-fête, répondit-elle en 
minaudant. Mais je ferai peut-être bien de vous 
obéir, car je me sens une migraine affreuse. 


Jela reconduisis jusqu’à sa voiture. L’humilia- 
üuon que Je ressentais était si vive, que je ne pou- 
9 


18 LA COMTESSE DE CHALIS 
vais rien lui dire. J'avais les dents serrtes, le 
cœur crispé. 

H lui fallut passer, ainsi vêtue, devant trois 
. cents laquais qui se tenaient dans le vestibule. Ils 
regardarent aussi, ceux-là! mais ils ne s'éton- 


naient mi ne s’extasiaient. 


: Le lendemain, un petit journal qui rendait 
compte de la fête décrivit minutieusement le tra- 
vertissement de la comtesse en faisant observer 
qu'il avait moins paru eelui de « Diane chasse- 
resse » que celuide « Drame iau-bain ». 


XL VIII 


Mais j'avais trop à faire le lendemain peur 
m'oceuper de la méchante feuille. Madame de 
Chalis vit à mon’air, quand elle entra chez moi, 
que j'avais dans la conscience quelque chose qui 
voulait sortir. Elle eut beau affecter d'êtrepressée, 
disant que Worth l’attendait pour essayer des ro- 


LA COMTESSE DE CHALIS 44 
hes, je la retins pendant deux heures. Et il lui 
fallut tout entendre. Je nesais plus ce que je lui 
dis tout d’abord. Elle ne m’imposait pas, en ce 
moment, avec ses grands airs. Ce que je me rap- 
pelle, c'est qu’au moment où je lui parlai du bal 
de la veille, elle me coupa la parole. 

— Parce qu’on a vu ma jambe! s’écria-t-alle. 
Voilà-t-11 pas de quoi faire tant de bruit! Il yen 
a bien d’autres qui montrent la leur. La mienne 
West pas si mal tournée, d'ailleurs !… 

Ehe voulait me faire prendre les choses en 
plaisanterie, mais je l’interrompis : 

— L'inconvenance que vous avez commise 
n’est pas un fait isolé dans la façon de vivre que 
je vous reproche. Elle n’en est que le déplorable 
complément. P’extravagance en extravagance, 
vousêtes allée hier jusqu'à vous montrer demi-nue 

* à plus de quinze cents personnes. Pourquoi vous 
arrêteriez-vous? Et jusqu'où irez-vous denrain? 
J'ai le droit et j'ai le devoir de vous dire ce que je 
vous dis. Il suffit de notre liaison pour que-m'n- 
combe visà-vis de moi-même une part de res- 


148 LA COMTESSE DE CHALIS 


ponsabilité dans certains de vos actes ; et quand 
je vous vois courir à l’abîme, il faudrait que je 
fusse le plus méprisable des hommes si je ne me 
jelais en travers de votre chemin. Ah! laissez- 
moi parler ! repris-je avec emporiement, comme 
elle se levait pour me répondre; il y a trop long- 
lemps que j'attends cette occasion de vous dire 
ce que j’ai sur le cœur ; et vous écouterez de dures 
vérités. Vous qui, par vos alliances, celles de vo- 
tre mari, tenez aux plus nobles maisons de l’Eu- 
rope ! vous qui n’avez ni l’excuse de la sotiise ni 
celle de l’inexpériencel vous qui disposez d’une 
fortune princière et qui avez enfin tout ce qu’il 
faut pour pouvoir vous poser dans la société 
comme un exemple de distinction et de savoir- 
vivre, de quelle manière absurde, compromet- 
tante, scandaleuse, oui, scandaleuse, vivez-vous ? 
‘ Le monde, dans sa tolérance, voyant que vous 
êtes sans mari, pour ainsi dire, s’il connaissait 
nos relauions, fermerait les deux yeux pour ne pas 
les voir. Il ne se sent ni assez pur ni assez dur 
pour ne pas tolérer certaines liaisons quand elles 


OÙ LES MŒURS DU JOUR. 149 


on l'ombre d une excuse. Mais le monde peut-il, 
même dans sa complaisance excessive, tolérer ce : 
que vous faites? Et est-ce une manière d'agir con- 
forme au bon sens, au soin de votre dignité, à ce 
que vous devez à vous-même, à vos enfants, je 
n’cse dire à votre mari, que de vous donner en 
spectacle comme si vous étiez une sauteuse? À Aïx, 
pendant ces six semaines où je vécus auprès de 
vous, connaissant déjà vos faiblesses, je me per- 
mis de vous offrir quelques conseils dictés par 
une affection désintéressée. [l vous fut facile de 
les suivre, et avec une satisfaction de conscience 
dont maintenant vous pouvez sourire, je vous vis 
revenir à la raison. Mais aujourd’hui qu'avez- 
vous fait de vos bonnes résolutions? Vous n'êtes 
occupée que de fadaises. Vous ne vous passionnez 
que pour d'inconvenants plaisirs. Qu’est-ce que 
ces théâtres où vous me traîncz? Et qu'y at-il, 
dans ces exhibilions que vous me faites avaler, 
qui puisse contenter votre âme? Est-il digne de 
vous de-vous montrer dans ces cafés chantants où 
vous êles exposée à coudoyer des prostituées ; où 


150 LA COMTESSE DE CHALIS 


le langage, les chansons, toul ce qui s’y dit, tout 


- ce qui s'y fait, est pour voire présence une criti- 


que sariglante? Vos enfants... ees douces créa- 
tures qui ne demandaient pas à naître, est-ce pour 
leur donner de tels exemples que vous les avez 
mis au monde? Et ne songez-vous pas qu’un jour, 
quoiqu’ils n'aient pas à répondre de votre con- 
duite, cette conduite qu'ils auront jugée dans le 
silence de leur conscience, un envieux, un ennemi, 
une femme, que sais-je? pourra la leur rappeler 
pour les insulter? Ah! croyez-moi, vous êtes bien 
profondément coupable de ne pas plus songer à 
vos enfants! Et pour en revenir à ce travestisse- 
ment que vous avez promené sous les yeux du 
monde, si vous voulez apprécier vous-même son 
inconvenance, rentrez chez vous, ayez la hardiesse 
de le reprendre, et, demi-nue comme vous étiez 
hier, en public, osez vous présenter devant vos 
garçons ! 

J'avais tout dit. Je m'arrêtai. Pour elle, pen- 
dant tout le temps que je parlai, elle ne cessa de 
tenir les yeux baissés, en feignant de flairer, mais 


OU LES MŒURS DU JOUR. 151 


en réalité déchirant à belles dents un bouquet de 
violettes. Je croyais l’avoir aecablée. En relevant 
le front. elle soariat. 

— C'est bien à vous, me répondit-elle, à me 
fntre de la morale! Quelle idée vous faites-vous 
donc de la nature de nos relations? Mon père, mon 
frère, mon mari, chacun de mes amis, les indif- 
férents même auraient le droit de m'adresser ces 
reproches sévères; dans l’univers entier, vous 
êtes le seul homme qui ne l’ayez pas. Vous êtes 
mon amant,.je suis votre maîtresse, Que mon 
mari mail ou non abandonnée, que vous éprou- 
viez pour moi une passion plus ou moins vive, que 
le monde ignore ou connaisse notre liaison, æla 
ne change rien au caractère de nos rapports. Ces 
rapports sont coupables. Nous commettoss en 
nous aimant une action partout condamnée. De- 
vant un tribunal on vous appellerait mon com- 
plice ; et l’on ne pourrait me déshonorer par un 
Jugement sans vous flétrir en même temps. 
serait vraiment trop commode d'associer, dans sa 
conduite, l’inflexibilité pour autrui et l& complai- 


152 LA COMTESSE DE CHALIS . 
sance pour soi ! Lrop commode surtout d'afficher 

publiquement une austérité de Spartiate, et, dans 
sa vie privée, de se consoler de tant de rigueur, 
en demandant à une femme mariée, mère, de se- 
crets dédommagements. Vous êtes mon amant, 
vous ne pouvez pas être mon ami. Le châtiment 
de la faute que nous commetlons, c’est qu’il nous 
est interdit de chercher à l’ennoblir. Tout ce que 
nous faisons pour essayer de rendre pure une 
telle faute ajoute à sa gravité. À quiconque nous 
aurions inspiré quelque sympathie pour une fai- 
blesse Simplement avouée, notre hypocrisie de- 
vrait faire horreur. 

Elle se tut. Je ne la croyais pas de cette force! … 
Je me tenais devant elle, vacillant, comme un 
homme qui vient de recevoir un coup de massue, 
Ce que, l'esprit troublé par ma passion, j'avais 
pris pour la vérité — elle-même me le démon- 
trait — n’était qu’un sophisme. Voyant que je 
ne disais rien, elle reprit la parole d’une voix plus 
brève. Je ne lui inspirais aucune pitié. 

— Je sais très-bien ce que je fais, et ne n'a- 


OU LES MŒURS DU JOUR. 155 


buse pas sur les écarts de ma conduite, Mon plus 
grand tort, mon tort réel, ce n’est pas de courir, 
comme vous me le reprochez, après les distrac- 
tions, et même, une fois dans ma vie, d’avoir 
voulu jouer le rôle de déesse. Mon tort irréparable, 
c'est d’avoir un amant, et cet amant, c’est vous 
qui l’êtes! Cela n'est pas prudent à vous de me 
parler toujours de mes enfants. Croyez-vous que, 
plus tard, s'ils avaient à juger ma conduite, cette 
frivolité que vous me reprochez, et même ce que 
vous appelez mon inconvenance, ne leur parai- 
traient pas des fautes vénielles, auprès de ce fait 
révoltant de vous avoir recu dans le lit de leur 
père ?.. Ne me parlez jamais de mes enfants ! 


Je restais écrasé. Alors elle sourit de son triom- 
phe. Puis, apaisant sa voix, elle reprit : 

— Maintenant, qu’y voulez-vous faire? C’est un 
malheur !... Je conviens que je suis faible... je 
ne peux pas résister à ma nature. Celte nature, 
que vous dites frivole et qui n’est qu’inquiète, me 
pousse constamment vers (out ce que j'ignore, vers 

9. 


# 


154 LA COMTESSE DE CHALIS 


tout ce qui me semble contenir de nouvelles sen- 
sations, Vous voudriez me séquestrer : à quoi bon? 
Ne suis-je pas du monde? Comment, pourquoi 
quitter mes amies? Que dirait-on si l’on ne me 
rencontrait plus nulle part? Née commejelesuis, 
avec ce.que vous voulez bien nommer ma beauté, 
et surtout. avec ma fortune, je me dois à la so- 
ciété. Ces lectures, ces occupations, ces habitudes 
d'aumône, que je suis bien loin de blâmer, tout 
cela c'était bon à Aix. À Aix, du moins, cela pou- 
vait avoir une raison d’être ; mais nous ne sommes 
plus en Savoie, nous sommes à Paris aujour- 
d’hui. 

Sur ces mots, malgré mon accablement, je ne 
pus m'empêcher de hausser les épaules. 

— Je vous assure que vous êtes très-injuste 
envers moi, continua-t-elle avec douceur. Je vous 
accorde que j'ai eu tort de porter ce coslume ; mais 
s’il était aussi décolleté, ce n’est pas ma faute, 
c’est celle du costumier. Si vous saviez que de 
peines je suis obligée de.me donner pour vous 
voir ! Je n’ai pas l’habitude de sortir à pied, moi. 


- OU LES MŒURS DU JOUR. 155 


Cela paraîtrail incroyable si seulement je tra- 
versais Ja rue sans ma voiture. Je suis dene 
forcée d'inventer toutes sortes de prétextes et de 
faux fuyants pour que mes gens ne se doutent 
pas de nos relations. Vous éprouvez des ennuis 
pour moi. Ne méritai-je pas qu'on en supporte? 
Vous êtes un ingrat!... Que d'hommes vou- 
draient être à votre place!... Sachez que j’ai eu 
des rois à mes pieds! et je les y ai laissés. 

En ce moment, sans me dissimuler la force de 
quelques-uns de ses arguments, je revenais peu 
à peu de mon trouble. 

:— Quoique vous me contestiez le droit de me 
soucier de votre considéralion, répliquai-je, je 
ne puis pas ne pas vous répondre. Je conçois 
qu’une femme ait du goût pour les plaisirs. Je 
déplore qu’elle n’en montre que pour des plaisirs 
inconvenants. Mon tort, à Aix, fut de supposer 
qu’une personne de votre condition pouvait 
rompre à jamais avec ses habitudes mondaines. 
Mon tort actuel, si C’en est un, je l’accepte, c’est 
de déplorer que vous ne vous montricz pas plus 


156 LA COMTESSE DE CHALIS - 


du vrai monde que vous ne le faites, car ce n’est 
point à l’Alcazar ni même au bal de l'Opéra que 
l’on devrait vous voir, mais. seulement dans les 
salons. Si j’eus, à Aïx, l’idée qui me remplit au- 
jourd’hui de confusion, d'élever en vous dis- 
trayant votre esprit par la lecture, de vous don- 
ner le goût de l’aumône et de vous attacher à 
votre intérieur, cette idée provenait d’un senti- 
ment affectueux. Il est donc mal à vous de me le 
reprocher. Quoique bien des femmes aujourd’hui 
vivent comme vous, il en est, Dieu merci, un 
grand nombre qui se comportent avec décence. 
Pourquoi imitez-vous les unes et jamais les autres”? 
Pourquoi surtout, 1l faut bien que je vous le dise, 
quoique vous m’ayez donné de sévères raisons 
pour ne pas le faire, pourquoi surtout ne vous 
occupez-vous jamais de vos enfants? 

En entendant ces mots, elle se leva avec im- 
patience. 

— Eh! mes enfants! s’écria-l-elle, je ne peux 
pas cependant les laver et les habiller! On a des 
domestiques pour ces sorles de choses. 


OÙ LES MŒURS DU JOUR. 157 

— Mais leur instruction ! lui répondis-je; mais 
leur âme à former! mais leur cœur à tourner au 
bien! chargerez-vous aussi vos domestiques de 
ces soins sacrés ? 

— Vous êtes un impertinent! dit-elle, en 
s’enveloppant de sa mante. 
= Puis, comme je ne trouvais rien à dire devant 
sa violence : 

— Vous savez bien, fit-elle, que mes enfants 
auront un précepteur. Cela ne vous regarde pas, 
d’ailleurs. Je n’ai pas pris un amant pour aller 
au prêche. Et vous êtes toujours à prêcher! 


X LIX 


— Elle à raison! me dis-je quand clle fut 
paie; elle a horriblement raison! Chose acca- 
blante, c’est elle qui me redresse le jugement, 
Dans ma vie sludicuse, pleine de bonnes résolu- 
lions, J'ai laissé s’introduire une curiosité mal- 
saine, La passion a donné le change à ma con- 


158 LA COMTESSE DE CHALIS 


science. Rien de pur n’est jamais sorti d’une 
source impure. Je ne peux pas aimer banorable- 
ment la femme d’un autre. Quand on veut en 
amour demeurer ponctuel vis-à-vis de soi-même, 
on commence par épouser une jeune fille hon- 
nêle. On ne se faufile pas dans l'alcôve d’une 
femme mariée. 

Ainsi, entre nous deux, quoi que nous fassions, 
la logique le veut, il ne peut exister que la dé- 
bauche. Et la débauche même, la logique le veut 
encore, est ce que nous pouvons mettre de-moins 
immoral dans nos relations. 

Eh bien!... après? Il est évident qu'il n’y a 
maintenant qu’une chose à faire. Tant que j'ai 
conservé une illusion sur la nature de nos rap- 
ports, j'ai pu, l'amour et mon inexpérience ai- 
dant, essayer de les épurer. Mais aujourd'hui! … 
aujourd’hui qu’elle-même a dessillé mes yeux, 
me montrant que, dans cette affaire, le -plus 
coupable de nous deux, ce n’était pas elle.… est-ce 
que je vais accepter celte situation d'assister si- 
lencieusement à une existence avilissante? est-ce 


OU LES MŒURS DU JOUR, 159 


que je vais encore prendre ma part d’une telle 
exisience, en assumer sur moi la responsabilité? 
Fi donc! 


Le même soir, Je devais retrouver la com- 
tesse au bal, dans une maison tierce. Je m'y 
rendis le cœur glacé par une irrévocable résolu- 
tion. Pendant l'après-midi et toute la soirée, je 
m'étais fortifié dans ma volonté de rompre. Je 
v'allais à ce bal que pour le dire à madame de 
Chalis, et le lui dire, sans qu’elle pût répondre, 
en trois mots. Mais en arrivant là... oh! combien 
de faiblesse dans un cœur d’homme!... en la 
voyant de loin, dans la pleine lumière, noncha- 
lamment assise au milieu d’un cercle de femmes, 
le front pensif, les yeux rêveurs, l'extrémité du 
pied légèrement avancée, les mains croisées sur 
les genoux; dans une pose presque chaste, une 
pose attristée, qui n’était pas cherchée, mais qu'un 
artiste aurait choisie pour la peindre à son avan- 


160 LA CONTENSE DE CHALIS 


tage, je ne sais ce qui se remua en moi de jeune, 
d'attendri. Je m’avançai. Je lui pris la main. 
Elle me regarda... 
Je n’eus que le Lemps de m’enfuir. Les larmes 
me parlaient des yeux. 


LI 


— Je ne peux pas! me disais-je quand je fus 
dans la rue, à pied, sous une pluie battante, cher- 
chant à me reconnaître moi-même dans le dé- 
dale de mes pensées, et m’imposant l’atroce 
sensation d'un froid glacial qui ruisselait sur 
tous mes membres pour essayer de réagir. — Je 
ne peux pas! me disais-je encore le lendemain, 
tout greloitant de fièvre, d’une nuit sans som- 
meil, déscspéré de me trouver si lâche. 

Elle allait me punir de ma lâcheté. 

À partir de ce jour, comme si elle n'avait pu 
me pardonner d’avoir été mise par moi dans la 
nécessité de se défendre contre mes reproches, 


OU LES MŒURS DU JOUR. 161 


elle commença à me traiter plus froidement, à 
mettre de plus longs intervalles entre ses visites. 
En même temps, devant le monde elle affecta de 
ne m’accorder que peu d'attention. J'avais, d’une 
autre part, des tourments si nombreux et si 
harcelants, que je ne m’aperçus pas d’abord de ce 
changement de conduite. Après avoir dépensé 
mon petit capital, J'étais tombé sous les griffes 
des usuriers. En engageant mon avenir, main- 
tenant, il me devenait difficile de trouver à em- 
prunter, même de petites sommes, al {aux exor- 
bitant de deux cents pour eent. La misère, je 
ne me faisais pas la plus légère illusion à cel 
égard, la misère, ojseau de ténèbres, planait 
silencieusement sur moi. La comtesse continuait 
cependant à me tenir à distance. de finis par 
m’apercevoir de sa froideur. Alors, mais alors 
seulement, je fis de tristes’ réflexions sur « mon 
bonheur. » Chacun l'aurait envié, à ne le juger 
que sur la surface, Et si l’on avait su de quelles 
tortures il élait formé! Ah! quels regrets de ne 
n'êlre pas marié à vingt ans! d’avoir porté les 


162 LA COMTESSE DE CHALIS 


yeux sur cette existence du monde, robe de 
Nessus, que je ne puis plus dépouiller! J'aurais 
été, au pis, professeur ignoré dans quelque ville 
de province, avec une bonne femme toute simple, 
et mon esprit serait demeuré livré tout entier à 
la contemplation, à l'étude, à ses joies si pures. 

Un coup de foudre m’arracha à ces réflexions. 


LH 


Un jour, j'appris par un gandin « de mes 
amis » que la veille il s'était trouvé à dîner, au 
restaurant des Frères Provençaux, avec madame 
de Chalis, deux autres femmes, leurs maris et le 
prince Titiane, 

Quand j’entendis cela, je refusai d’y croire, 
car cela, ce n’élait: plus une inconvenantce, 
mais une monstruosité. Comment cette femme si 
fière avait-elle pardonné à cet homme si vil! Je 
ne pus réprimer le murmure de mon cœur 
quand je la revis. Elle me trouva un air singulier 


OU LES MŒURS DU JOUR.., 165 


et me demanda quelle en était la eause. de le lui 
dis. N’avait-elle pas de cœur d'agir amsi? Aussi- 
tôt elle prit un air offensé,. 

— Ce sont mes amies qui l’ont invité, me dit- 
elle. Peuvais-je les en empêcher? pouvais-je leur 
raconter ce qui est arrivé à Aix? 

— Je n’en sais rien, lui répondis-je. Ceque je 
sais, c’est que cet homme s’est eonduit avee vous 
comme un misérable. 

— Eh! non! fit-elle avec ennui. a agi 
eomme tous les hommes, eomme vous-même 
vous auriez agi à sa place. 

— Comment! moi! Vous osez.. .? 

EHe m'interrompit. 

— Ïlne m'a menacée de se venger que parce 
qu’il était blessé de se voir quitter. Le pauvre 
diable m’aimait encore. Mais il n'aurait pus mis 
sa menace à exéculion. Je l'ai interrogé à cet 
égard. Il m’a répondu avec franchise et il m’a 
demandé pardon. 

Et comme je voulais parler, ayant à dire uw 
monde de choses : 


164 - LA COMTESSE DE CHALIS 


— ÂAllez-vous être jaloux de lui! reprit-elle. 
Quelle sottise! Si je revois le prince, c’est que je 
ne puis faire différemment. Comment ne pas le 
voir? Le prince fait partie de mon monde. Je ne 
puis aller nulle part sans le rencontrer. Je vous 
accorde qu’il est un peu fou. Mais qu’est-ce que 
cela fait? Et puis, d’ailleurs, il est si drôle! 

Je ne trouvai rien à répondre. Ce dernier ar- 
gument m'avait rendu muet. Chose bizarre! par 
une inclination qui m’est particulière, il y avait 
de la franchise dans cet aveu qui m’offensait ; il 
me toucha. — Elle agit sans discernement, en 
vertu de sa nature faussée, me disais-je; mais 
elle est sincère. — C’est ainsi que l'amour me 
donnait le change sur les causes qui détermi- 
naïent quelques-unes des actions de la comtesse. 
À partir de ee moment elle revit le prince presque 
tous les jours. [] feignait de ne pas mc reconnaître 
lorsque nous nous rencontrions, et il affectait de 
se montrer rigoureusement respectueux avec elle. 
Le printemps était revenu, et la comtesse avait 
modifié ses habitudes, Elle sortait maintenant dès 


PP _,, 


OÙ LES MŒURS DU JOUR. 165 


huit heures du matin, soit en panier, conduisant 
ses poneys elle-même, soit à cheval, escortée de 
ses intimes. Ayant de quitter le bois de Boulogne, 
elle prenait la goutte au café de la cascade, puis 
elle rentrait déjeuner chez elle, et de là se ren- 
dait au tir aux pigeons. Le soir elle s’en allait 
passer une heure au concert Musard, puis elle 
retournait au bois en voiture, et se promenait au- 
tour du lac. De là elle rentrait chez elle. On y 
jouait en prenant des glaces. Moi, je ne pouvais 
suivre; je n'avais plus un sou vaillant. Elle 
” croyait que je boudais, se détachait de moi, et 
toujours avec elle je retrouvais ce maudit prince. 
Parfois je me disais en les observant : 

— Ils sont vraiment faits l'un pour l'autre! 


LIIT 


Cependant j'avais reçu dix lettres de mon 
père. Mais, devinant qu’elles ne pouvaient con- 
tenir rien que de mortifiant pour moi, je ne les 


166 LA COMTESSE DE CHALIS 


aveis pas ouvertes. Elles élarent donc restées 
sans réponse. Ün matin, comme je faisais les 
plus pénibles réflexions sur le tour, tout nouveau, 
que le pardon accordé au prince Titiane donnait 
à ma situation, je vis mon père entrer chez moi. 
Quoique je dusse m'’attendre à cette visite, la 
vue de ce parfait honnête homme m’émut si 
fortement, que je ne trouvai pas un mot pour 
l’accueillir. Je l’émbrassai les yeux en pleurs, 
avec la rougeur de la honte. Il n’était pas moins 
ému que moi. Nous nous assîmes sans avoir pu 
échanger une parole. Mon père me regardait 
avec 4utant de surprise que de douleur. Si, me 
croyant en bonne santé, on lui avait appris que 
je venais de ressentir les premières atteintes 
d'une maladie mortelle, je crois qu'il ne m'au- 
rait pas autrement regardé. Îl avait été jusqu'a- 
lors si fier de moi! 

Quand nous fûmes tous deux parvenus à apai- 
ser le premier feu de notre émotion, mon père 
prit a parole pour m'expliquer le motif de sa 
vise, Un de mes collègues du collége, croyant 


se 


OU LES NŒURS DU JOUR. 167 
bien faire, et prenant en pit ma situation, 
lui avait écrit pour lui raconter ce qui se disait 
au ministère de l’instruction publique sur Îles 
causes de ma démission. Mon père savait donc 
que je menais une existence pleine de désordres, 
et que Je m'étais démis de mes fonctions. Mais 
ses informations s’arrêtaient là, et, ne pouvant 
mème soupçonner qu’une personne du rang de 
madame de Chalis pût être cause de mon incon- 
duite, 1l supposait que je m'étais ruiné pour une 
«drôlesse ; » et cela, tout en lui remplissant le 
cœur d'humiliation, lui laissait pourtant quelque 
espoir. 

Je crus devoir te désabuser. Je lui avouai que 
tout ce qu’on lui avait écrit était de la plus stricte 
vérité, mais que la responsabilité de mes fautes‘: 
m'’incombait tout entière, et qu’il n'y avait dans 
mon fait aucune fie mercenaire. Je m'étais 
laissé prendre d’une folle passion pour l’exis- 
tence des gens du monde. Peu à peu la fréquen- 
tation des oisifs m'avait donné le dégoût de 
l'étude, J'avais joué, et é’était par un mouvement 


9 
» 
18 LA COMTESSE DE CHALIS 


de susceptibilité, à l’occasion des reproches que 
mes supérieurs étaient en droit de m'adresser, 
que je m'étais démis de mes fonctions. Mais mon 
père, tout en m’écoutant secouait la tête. Il avait 
assez d'expérience, et il me connaissait assez 
surtout, pour voir que je mentais ou que je lui 
faisais une confession incomplète. 

— Charles, me disait-il avec sa voix lente, 
vous me cachez la vérité. Il doit y avoir unc 
femme là-dessous. 

En vain je m'efforçais de le convaincre de ma 
franchise. 

— Il y aurait quelque chose de pis, reprit-l, : 
que tout ce que vous avez fait, ce serait d’user de 
mensonge. Je veux savoir la vérité, J’ai le droit 
de la connaître. 

— Eh bien, lui répondis-je avec effort, cette 
vérité... Je ne puis vous la dire, mon père. 

— Qui vous en empêche ? 

— L'honneur. 

Sur ce mot, imprudent dans ma bouche, le 
vieux marin redressa vivement la tête, 


OU LES MŒURS DU JOUR. 469 


— L'honneur! fill. 

Et ce mot sur ses lèvres avait des accents de 
clairon ; il éveillait des. idées de bataille, et l’on 
voyait en imagination passer, sous des flots de 
fumée, des hommes au front triste, dont le sang 
ruisselait sous un haut pavillon, 

— L'honneur ! répéta-t-1l. 

Puis, haussant les épaules avec une pitié 
triste : 

— Vous voyez bien qu'il y a une femme là- 
dessous ! 

Je restais muet. Je me sentais maintenant de- 
vant le plus auguste des juges. 

— Quel est le nom de cette femme? reprit 
mon père. | 

Même silence. 

— Si vous ne dites rien... il y a un mari, 
n’est-ce pas ? 

Je baissais la tête, 

— C’est bien, Je démêle quelque chose dans 
vos scrupules. 


_ Puis, se levant : 
10 


470 LA COMTESSE DE CHALÉS 


— Je vous verrai demain: 

Et, passant devant moi, du ton de Niobé plou 
rant ses filles : 

…— L'honneur! murmura-t-1l. 

de relevai les yeux. Mon juge élait parti. 


LIV 


- Le Jendemain, dès le satin, mon père revint 
chez moi. Il était plus soucieux encore que la 
veille. Qui donc avait-il vu ? et que lui avait-on 
appris? 

— Je vais, dit-il, vous parler à cœur ouvert. 
Je connais la cause de tous vos désordres, et, 
comme l'âge, Dieu merci! ne m'a pas rendu 
assez injuste pour me faire oublier que j'ai été 
jeune, je vous avouerai que ces désordres... sans 
les excuser, je les comprends. Il a'existe pas 
d'homme.qui, ue fois au moins dans sa vie, ne 
se soit trouvé aux prises, comme vous, Amec41ne 


passion blâmable; et si tous n’ont pes expié deur 


OU LES MŒURS DU JOUR, 44 
fiule aussr sévèrement que veus, c’est qu'ils 
avaient Île eœur moins neuf où qu'ils avaient 
bénéficié des circonstances. Jai eu un grand tort 
envers vous. Vous connaissant comme je vous 
connais, et ayant observé depuis votre enfance 
avee quee facihlé vous vous passionnez, sans 
cause apparente, je n'aurais pas dû compter sur 
une malurité de raison que votre âge ne com- 
porte guère, et vous laisser seul, loin de moi, 
exposé aux tentations. Ou j'aurais dû vous sui- 
vre, Ou J'aurais dû vous marier dès le début de 
votre carrière. Ce n'est jamais impunément 
qu’on soustrait un jeune homme à la saine in- 
Îluence de la vie de famille. Donc j'ai eu tort. Je 
le reconnais devant vous. 

Qu'est-ce que la nature a donc mis dans le 
cœur d'un père! Celui-ci, malgré sa douleur, 
voulant me relever à mes propres yeux, s’attri- 
buait la responsabilité de mes fautes! 

— Je ne vous parlerai pas, reprit-1l, de la 
personne qui vous à conduit où vous êtes. Son 
nom ne doit jamais être prononcé entre vous et 


172 LA COMTESSE DE CHALIS 


moi. Je dois vous rappeler cependant sa condi- 
tion. Cette personne est mariée, mère. C’est vous 
dire que votre liaison ne saurait durer toujours. 
Or, il faut, dans ce monde, savoir où l’on va. 
Vous voilà ruiné, endetté, vous n’avez plus de 
position. À vingt-six ans, avec une volonté ferme, 
on peut se relever de bien des choses. Que comp- 
tez-vous faire ? 

Je me sentais si accablé, que les paroles ne 
pouvaient me sortir des lèvres. 

— Mais... je comple... je compte travailler, 
mon père. 

— Travailler! me dit-il, à quoi? 

Je ne disais rien. 

— Get avenir qui s’annonçait si brillant pour 
vous! reprit-il; ces débuts que vous avez faits, 
si pleins de promesses ! cette carrière si honora- 
ble! tout cela que je vois brisé aujourd'hui, pul- 
vérisé, connaissez-vous un moyen quelconque de 
le rétablir? - 

Je n'avais plus conscience de ce que je di- 
suis, 


OÙ LES MŒURS DU JOUR. 175 


— Mais... sans doute. 

— Comment? 

Je me précipitai à ses genoux. 

— Je vous en supplie, m’écriai-je, n’exigez 
pas de moi que je quitte la femme que j'aime! 
de ne peux pas; elle est ma vic! 

Mon père méditait. Sa situation était cruelle. 
Il avait à mettre d’accord sa conduite avec ses 
principes, et, même dans un tel moment, ses 
principes lui interdisaient de m’imposer sa vo- 
lonté. Bien d’autres à sa place auraient été trou- 
ver madame de Chalis. Mais cet homme, réfléchi 
Jusque dans sa tendresse, était également inca- 
pable d’un mouvement iyrannique et d'une ac- 
on banale. Quant à blesser la pudeur d’une 
femme, cela ne pouvait pas entrer dans sa pensée, 
Il me releva par la main et me fit asseoir. Puis, 
méditant encore : 

— Je vous vois tellement enfoncé dans votre 
folie, qu'il serait inutile de discuter avec vous. 
Il faut, et cela ne peut plus larder, que vous 


soyez châtié par cette folie même. Vous dites 
| | 10. 


474 LA COMTESSE DE CHALIS 


que vous travaillerez? soit. Je ne vous demande 
qu’une chose, mais cette chose, j'exige que 
vous me la juriez sur l'honneur. Vous ne ferez 
plus de dettes. Celles que vous aviez contrac- 
tées, je les ai payées. Vous vous adressere 
à moi si vous avez besvin d'argent. Vous avez 
gaspillé le bien de votre mère. Le peu que j'ai. 
vous appartient. J'aime mieux vous le voir dis- 
siper que de vous soupconner de vous déshonorer 
par des expédients. Ma pension de retraïte, au 
besoin, re suffira pour vivre. Le serment que je 
vous dertande, re le faites-vous”? 

— Ont. 

— C'est bien. Recevez mes adieux nrarnte- 
aun£. 


LV 


Cette scène, que je ne puis analyser, car tous 
mes sentiments s’enflamment et s’entre-choquent 
aù souvenir de la confusion qu’elle me causa; 


OU LES NŒURS DU JOUR. 175 
cette seène, dans laquelle mon père se montra si 
grand, si profondément prévoyant, et où je jouai, 
moi, un si piteux rôle, eut pour effet de me 
causer un mouvement de haine eontre la com- 
tesse. Peur la première fois depuis que s'était 
nouée notre liaison, je vis en elle la cause de ma 
honte et de mon malheur; de ma réputation per- 
due, de mon avénir anéanti, de ma ruine, de 
l’abaissement où j'étais, et surtout, et par-dessus 
tout, du profond ehagrin de mon père. Mainte- 
sant, entre moi et tous les moyens que je pouvais 
adopter pour essayer de me relever, la coratesse 
se dressait comme un obétacle. Et en effet, elle ne 
m'avait pas seulement pris ma vie, elle preæait 
toutes mes pensées. À quoi’étais-je bon, avee les 
mquiétudes qu’elle me mettait dans le cœur ? De 
quelle chose sérieuse étais-je capable, depuis 
qu'elle m'avait habitué à vivre de l’existence des 
désœuvrés ? Grâce à elle, je resseniais l'anxiété la 
plus aiguë qui puisse percer une âme d'homme; 
Ja ais céssé de croire en moi. 

(ependant 51 fallait obéir à mon père. Je ne 


176 LA COMTESSE DE CHALIS 


me faisais même pas une idée da la gravité de 
l'engagement qu'il m’avait fait prendre, et je ne 
me doutais pas des peines que j'éprouverais pour 
le tenir. Je caressais depuis longtemps, à part 
moi, l’idée d’un grand livre sur certains faits 
trés-discutés de l’histoire de la révolution fran- 
çaise. Quelques mois de recherches aux Archives 
de l'empire et un an de travail devaient suffire 
pour l’achever. Je me mis immédiatement en 
quête d’un éditeur. Je lui communiquai mon 
plan. Ïl lui plut, quoiqu'il fût d’un libéralisme 
à décourager les plus hardis. Grâce à la quasi- 
célébrité que je m'étais faite à l'Université, 1l 
m'offrit douze cents francs contre la remise du 
manuscrit. Je me retirai désespéré. Douze cents 
francs! juste la somme que je dépensais en 
quinze jours! attendre dix-huit mois pour la re- 
cevoir! Et comment vivre jusque-là ? Au surplus, 
je ne me faisais que peu d'illusions à cet égard; 
je n'étais guère alors capable d’un travail suivi. 
La muse de l’histoire n'est pas moins jalouse que 
ses sœurs. Elle refuse de se prêter aux calculs 


OU LES MŒURS DU JOUR. 177 


qui lui sont étrangers. Il faut ne pas aimer, ou 
n’aimer qu’elle, pour qu’elle daigne s’épancher. 
Je fis alors ce que J'aurais dû faire depuis long- 
temps : des économies. Je mis à bas cheval, 
tilbury, domestique. Mon loyer était cher. Je 
m'étais plu à décorer mon appartement pour y 
recevoir la comtesse. Comment déménager, 
prendre un logement plus modeste. sans lui 
avouer la vérité? Je craignais, en la lui révélant, 
de me faire mépriser par elle. De quoi rougit-on 
plus que d’être pauvre? I] me semblait pen dé- 
licat de lui faire sentir qu’elle était la cause 
indirecte de ma pauvrelé. Il me fallait prendre 
un parti cependant. Je m’y préparai longuement. 
Enfin, un jour, en balbutiant, je lui dis que 
j'avais éprouvé des revers de fortune, ajoutant 
niaisement, en manière de réflexion, que cela 
pouvait arriver aux personnes les plus aisées. 
Malheureusement, madame de Chalis était dis- 
traite. Elle m’écoutait à peine et me répondait 
du bout des lèvres. Elle parut regretter que Je 
fusse obligé de quitter mon appartement. Elle 


418 LA COMTESSE DE CHALIS 
dit que les revers qui me frappaient n'étaient 
sans doute pas irréparables, « qt'eke espérail 
que toùt s'arrañigerail. » 

Je sus depuis que eé jour-k elle était contrariée 
à. causé d’une parure qu’elle avait commandée, 
par le télégraphe, à Rome, au joaillier Castel- 
lan. BHe comptait porter cétte parure ke so 
même, et le courrier de Rome qui devait la lui 
livrer avait manqué! 


LVI 


Ce ne fut pas sans peiñe que je pärvins à 
trouver ün logement convenable et bon marché. 
Une porte bâtarde y conduisait, et H étañt situé à 
l'entresol. Je le disposai le plus ékégamment 
qu’il me fut possible. La comtesse poussa un er 
d'horreur en y entrant; elle le trouva trop bas, 
obscur. De mon séjour dans cet appartement 
date la plus douloureuse période de mon exis- 
nce. Elle se composait d'une misère mal dé- 


OU LES MŒURS NU JOUR. 179 
juisée ot d'un travail cyclopécn. de ne voulais 
rien demander à mon père et j'entendais lui tenir 
parole, Après avoir vainement sollicité da faveur 
de faire des conférences sur Suétone et Tacite, — 
on me refusa net! on me refusa même avec 
aigreur! afin de pouvoir vivre, et de très-mal 
vivre, je passais la moitié de mes nuits à faire le 
métier de correcteur dans une imprimerie, et la 
plus grande partie de mes journées était em- 
ployée à 6erire des articles, bien peu payés, pour 
une rexue d'instruction publique. Le tout me 
rapportait environ trois cents francs par mois. À 
la rigueur, 1l m'eût.été possible de m’en conten- 
ler; mais Je ae pouvais plus me mêler à l’exis- 
tence dela .cemtasse. C’est à peine si je trouvais 
le.temaps d'aller cher elle. Et pour fainéanter au 
hais, au théâtxe, dans le monde, je n'y devais 
même pas songer. Si je n'avais été oblhgé de 
cacher ma pauvreté avec autant de soin qu’une 
action honteuse, 1l m’eût été facile de trouver un 
emploi honorable. Je pouvais me faire précepteur 
dans une maison riche. Mais je craignais l’eflet 


\ 


18) | LA COMTESSE DE CITALIS 


qu’aurait produit sur la comtesse une condition 
si peu relevée. J'employais la plus grande parue 
de l’argent que je gagnais à tenir mon apparte- 
ment en bon état pour l’y recevoir et à me con- 
server une mise propre. L'été vint; elle partit 
pour Bade. Je ne pus y suivre. Je lui écrivais 
de longues lettres mélancoliques et passionnées. 
Elle ne les lisait pas. Je m'en apercevais à ses 
réponses. Je languissais, je m’étiolais loin d’elle, 
mais mon amour ne bronchait pas. L’imprimerie 
où je travaillais fut fermée un beau jour pour 
cause de faillite. La Revue me payait de plus en 
plus mal. L'automne vint. Je n’eus pas le courage 
de me présenter devant mon père. Je n’allai pas 
à Nantes. La misère autour de moi montait tou- 
jours, comme une marée. Il y avait des jours où 
j'en étais réduit à vendre quelques-uns de mes 
livres pour pouvoir diner. 


OU LES MŒURS NU JOUR 18! 


LVIT 


L'hiver vint à son tour. J'étais dans l'archi 
fond de labime. Mais avec mon entêtement de 
Breton, je ne demandais pas de grâce, et la com- 
esse ne se doutait de rien. Me rencontrant de 
moins en moins dans le monde, ne me voyant 
presque plus chez elle, elle pensait que tout dou- 
cement je me délachais d’elle, que j'y mettais 
des formes. Cela lui allait. De mes tourments, 
de mes atroces privations, rien ne paraissait. Je 
renfonçais tout devant elle. La vérité cependant 
ne pouvait tarder à se faire jour. Elle l’apprit de 
la façon la plus imprévue. | 

Un de mes anciens camarades d’études, le 
baron de Montessart, que j'avais rencontré de 
temps à autre dans les salons, à l’époque ou j'y 
faisais la figure que l’on sait, revenant à Paris 
après un an d'absence consacré à parcourir 


l'Inde et la Chine, et voulant publier ses souve- 
si 


18: LA COMTESSE DE CHALIS 
nirs de voyage, eut l'idée de s'adresser à mon 
imprimeur. Un jour 1l s’en vint à Rimprimerie, 
rapportant des épreuves et demandant à dire un 
mot au correcteur, On le mena dans le chenil où 
je trayaillais, en blouse, les doigts maculés 
d'encre. Gomme je n'avais pas été prévenu, je 
n'avais pu me dérober, et, entendant ouvrir 
ma porte, je levai machinalement la tête. Nous 
nous reconnûmes en même temps, et le baron 
poussa un cri de surprise : 
— Est-ce bien vous? 
— Vous voyez. 
— Comment êtes-vous descendu là ? 
— J'ai perdu lout ce que j'avais. 
— Mais. vos fonctions de professeur? 
— J'ai eu quelques difficultés avec mon mr 
àistre, et j’ai donné ma démission, | 
:_ Le baron ne pouvait sc remeltre de sa sur- 
“prise. 
— Voyons, fit-il, en s’asseyant sur.un angle 
de ma table — il n'y avait qu'une chaise cassée 
-lans mon galelas — vous ne me dites pas tani, 


OU LES MŒURS DU JOUR LE 


mon cher. Je ne puis concevoir qu'avec vos ta- 
lents, la réputation que vous vous êtes faite, les 
amis qu'on vous connaissait, vous n’aÿez pu 
trouver, en quittant l’Université, une situation 
plus en rapport avec votre mérite. 

— Est-ce qu'on à des amis! interrompis-je 
d’un air triste, 

— Mais sans doute, fil-11. 

Et le brave garcon m'offrit sa bourse. 

- — Merci, lui dis-je. 

J'avais déjà de grands hesoins, mais je me 
rappelais la promesse faite à mon père. 

Je repris : | 

— Mon travail me suffit pour vivre. 

Le baron supposa-t-il qu'il y avait quelque 
manquement à la probilé dans mon fail, et alors 
jugea-t-il que mon obscurité m'était im posée? Je 
l’ignore. Le fait est qu'il cessa de me presser, et, 
quand je le priai de ne pas divulguer le secret 
de ma triste condition, il-parut approuver le désir 
que j'avais de me faire oublier de la société pari- 
sienne. Depuis, son livre étant publié, je le perdis 


181 LA COMTESSE DE CHALIS 


de vue et ne pensai plus à cette rencontre. Mais 
vers le milieu de l'hiver, mon ancien camarade 
s'étant fait présenter à madame de Chalis et ayant 
élé lui faire visite, entendit mon nom prononcé 
chez elle. IT y avait alors dix personnes dans son 
salon. Naturellement il s’empressa de demander 
des nouvelles « du pauvre garçon. » Sur ce mot, 
on l’interrogea, et, oubliant la promesse qu’il 
m'avait faite, il raconta tout ce qu’il savait. 


LVIII 


On peut se figurer de quelle stupeur fut 
accueilli le récit du baron de Montessart. 
Madame de Chalis, malgré l’empire qu’elle avait 
toujours su exercer sur elle-même, manqua 
défaillfr. Cependant il lui fallait une explication 
prompte, car elle ne pouvait admettre qu’elle fût 
la maîtresse d’un ouvrier. Elle devait venir chez 
moi le même jour. Je l’attendais, et ce jour-là, 
je me le rappelle, après m'être défait suecessive- 


De 


OÙ LES 'MŒTRS DEC JOUR. TES 


ment de tous les objets mobiliers qui n'étaient 
pas rigoureusement indispensables pour donner 
un air habilé à mon logement, je promenais les 
yeux autour de moi avec désespoir, me demandant 
de quelles choses je pourrais bien me débarrasser 
encore afin de me procurer seulement une dizaine 
de francs. Quand la comtesse entra, me trouvant 
dans celle chambre propre, presque coquette 
dans sa nudité, avec quelques vases de fleurs, un 
bon feu, et vêtu d'un costume qui, pour n'être 
pas rigoureusement à la mode, était cependant 
convenable, elle crul avoir été la dupe de quelque 
myslification et se mit à rire. Puis, désireuse 
de me faire partager sa gaieté, elle me raconta 
toute l’h'stoire. 

Mais moi, j'élais au bout de mon courage. 
Terrifié d’abord à l'idée qu’elle savait tout, j'avais 
fini par m'y résiguer, préférant cela même à 
l'existence que je menais depuis quelques jours. 
Je me sertais si malheureu* que la mort m'au- 
rait semblé douce si je n’avais été rattaché à la 
vie par le fil même de mon amour. Pendant que 


185 LA COMTESSE DE CHALIS. 
la comtesse parlait, j'avais done commencé par. 
détourner la tête, puis, comme ses éclats de rire 
me fäisaient mal, les larmes me montaient aux 
yeux. Elle s’en aperçut tout à coup, et alors. 
changearit de langage : | 

— Quoi ! c’est donc vrai! s'écria-t:elle. 

— Hélas ! 

— Mais comment sc fait-11?:.. 

— Je n’eh sais rien. Je n’ai plus iien: Je n’ai 
plus d'état. | | | 

Je défaillais. Etle me saisit la main. Elle dit : 

— Qu'est-ce que tout celà veut dire ? 

— Cela veut dire que l'imprimerie est fermée 
depuis un mois, et... | 

— Achevez donc ! 

— Et je n'ai pas mangé depuis deux jours. 


LIX 
La stupeur à tous deux; nous coupa la parole. 
Mais elle !.. Oh ! de telles femmes!... de même 


OÙ LES MŒURS DU JOUR. 185 


que les rois, de loin clles brillent, vous fascinent : 
mais il ne faut pas les voir de trop près! Elle 
réagit tout à coup. 

— Ce n’est pas vrai! s’écria-telle, Ce n'est 
pas possible ! Vous mentez.…. je ne suis pourquoi. 
Cet ameublement vaut deux mille francs. Si vous 
éliez aux prises avec les dernicrs besoins, tomme 
vous le dites, vous lauriez vendu depuis Hons- 
temps | 

-— Le pouvais-je? lui répondis-je. Vobs ne 
veniez ici qu'avec répugrance. Seriez-vons venue 
dans un taudis ? L'est pour que vous ayez des 
fleurs, du feu, une ombre du confortible auqüel 

vous êtes habiluée que je me privats de toutes 
choses. Voyez : javais quelques tableaux, Je les 
ai vendus; quelques bijoux qui venaient de ma 
mère, Je les af vendus de mène; J'afhis des 
livres... mes livres, mes outils à moi... je m'en 
suis défait. : 

La comtesse élait conslernée. Aucuñ moyen 
maintenant pour elle de sou] çonner ma véraelté. 
Mon air et mon accent fortiliaient la gravité de 


188 LA COMTESSE DE CHALIS 

nes paroles. Moi qu’on avait élevé dans l’idée que 
les femmes, par le cœur, la noblesse des senti- 
ments, élaient supérieures aux hommes, je m’at- 
tendais à la voir pleurer. Tant de femmes auraient 
été transportées d’exciter un pareil amour. Mais 
je ne la connaissais pas encore. Elle s'était 
d'abord mordu les lèvres jasqu’au sang. 

. — Je veux que vous me disiez tout, mainte- 
nant ! s’écria-t-elle. 

Je lui dis tout ce que j'ai écrit ici, sans dissi- 
muler rien, ni rien arranger. Elle m’écoutait en 
silence, la tête baissée. Quand j'eus fini elle 
releva la tête. Elle était furieuse. 

— Pourquoi avez-vous agi ainsi ? me dit- 
elle. 

— Parce que je t’aimais ! | 
® — Pourquoi ne m’avez-vous pas consultée, 
rien dit, rien confié ? 

— Parce que je t’aimais ! 

— Eh! il ne fallait pas m’aimer comme 
cela! | 

Je ne comprenais pas. Je la regardai. Alors, 


« 


OU LES MŒURS DU JOUR. 129 
avec cel air impérieux que je lui connaissais, et 
qui était comme {a manifestation extérieure du 
fond de son âme, voici ce qu’elle me dit : 

— De quel droit avez-vous ruiné pour moi 
votre existence ? Est-ce que je vous l'avais 
demandé? Est-ce que je pouvais l'accepter ? 
Lorsque vous me parliez de votre passion, vous 
vous étonniez toujours de me voir sourire. Ce 
n'était jas que j'en doutasse, c’est que j’espérais 
la décourager. Que voulez-vous que je devienne, 
moi, avec une liaison sérieuse et durable ? Esl- 
ce que je m'appartiens? Est-ce que je ne me 
dois pas au monde? La passion trouble la vie, 
la bouleverse. Elle compromet la tranquillité de 
la famille, la considération de la femme, le repos 
du mari, l'avenir des enfants. Vous croyez que 
Je vous sais gré de vos sacrifices ? Je né vous les 
pardonnerai jamais. Îl fallait vous marier, comme 
le voulait votre père. Tout le monde se marie. 
Cela m'aurait fait de la peine ; mais, comme je 
n'ai jamais supposé que nous dussions passer 
. notre vie ensemble, j'en aurais pris mon parti. 
11. | 


190 LA COMTESSE DE CIHALIS 
Ensuite, comme vous n’aviez quu-péu de fortune, 
il ne fallait pas quitter votre p'acc; et surtout, 
quittant vo're place, il üe fallait pas gaspiller 
l’héritage de votre mère et vols tndetter. Dans 
quelle situation m'avez vous pjacéc! Vous étiez 
dinoüreux de inoi, :’ai vu du goût pour vous, je 
vous l'ai prouvé, vt, pour me récompenser de 
ha faiblesse, vous nr'infiiges le remürds de votre 
ruine, Comme je suis une honnête femme, ine 
voilà done forcée du vous dédbmtmager. Je re 
puis Lolérer que vons pensiez à moi comme à la 
cause de votre désästie. Mais que puis-je faire ? 
Dans quélle impusse m'enfermez-vous”? Les fonc- 
lions quu vous éxbretez, il ne in'est pas possible 
de vois les rendre. Quant à votrefortune, quoique 
je sois riche... où! ne vous hâlez pas de vous 
: récrier ! je Yous connais assez pour deviner que 
vous refuseriez nie reslilution. Vous êtes si 
sérupuleut pour ivut ce qui touche à l'argent, 
et si imprétoyant pour d'autres choses ! 

de ne répohdis rien’ Elle avait eneort raison! 
Mais elle faisait toujours cn sôrte d’avoir raison 


UU LES MŒURS DU JOUR. ‘iv 


d'une façon horrible. Elle ne voyait däns notre 
liaison qu’une distractiôn, un  passe-lemps, 
quelque chose de.plus vif peutêtre, de plis 
aigu, une distraction défendue, et qui alors avait 
l'attrait, l'assaisonnement qui manque aux 
choses permises. Moi, dans celte liaison j'avais 
mis uia vie. Tout était là! Dans notre élrdnge 
situation il n'y avait de trop entre nous que 
l'amour. | | 

Cependant il fallait parler. 

— Voyons, dites, cherchez, reprit-elle avec sa 
voix brève. Que puis-je faire pour vous ? Qu’accep- 
Lerez-vous ? | | 

— Je ne puis me résoudre à voué quitter; lui 
répondis-je. Quelle que soit la näture dé l'affec- 
tion que vous me portez, je l’accepte ; mais vous 
quitter... ce n’est pas possible! 

lc: elle parut embarrassée, La pitié, 1é dédain 
el quelque chose qui ressemblait à la souffrance 
se peignit sur ses trails. 

— Mais enfin, que puis-je faire pour vous? 
reprit-elle, | | 


192 LA COMTESSE DE CHALIS 


— Eh bien! lui dis-je avec honte, vos en- 
fants… je les aime comme s’ilsétaient les miens. 
L'âge est venu pour eux où ils ne peuvent se 
passer d’un précepteur. Voulez-vous que je sois 
le leur? De cette façon, nous ne nous quilterions 
plus. | 

Elle ne put s’empécher de faire un haut-le- 
Corps. 

— Précepteur! vous! 

— N'est-ce pas ma profession ? 

_— Sans doute, mais... chez moi... ce n'est 
pas un avenir. 

— C’est du pain. 

Ce.mot de « pain » lui parut outrageusement 
excessif, à celle, qui n’en mangeait mème pas 
peut-être. | 

— Vous parliez de mon avenir, ajogtai-je. 
Quel plus bel avenir puis-je ambitionner que de 
passer ma vie auprès de vous ? 

Elle hésita, r'efléchit, fronça les sourcils ; puis 
se levant, et daignant enfin me sourire : 

— Eh bien! c'est din! fit-elle. Venez vous 


OU LES MŒURS DU JOUR. 195 


installer tout de suite. Nous dinerons ensemble, 

Je la reconduisais. Tout à coup elle se mit à 
rire. . 

e 9 e e 

— Quand je pense qu’il se privait de tout! 
s'écria-t-elle en choquant ses deux mains l’une 
contre l’autre. Mon Dieu! que les hommes sont 
njais | 


LX 


Elle avait cru sans doute, en acceptant, que 
les choses iraient toutes seules, et moi, j'étais au 
septième ciel. Notre illusion se dissipa  lende- 
main de mon installation dans sa maison. J'avais 
pris tout de suite ma tâche au sérieux. Les deux 
chambres que j’occupais élait situées auprès de 
celles des enfants, de surte que je ne les perdais 
pas de vue une minute. Nous fâmes, dès le pr'e- 
mier jour, charmés les uns des autres, et je com- 
mençai immédiatement à mettre en pratique le 
système d’éducation qui me semblait le mieux 


194 LA COMTESSE DE UHALIS 
approprié à leur âge et à leur futute condil'on. 
Muis, déineurant duus son hôtel, mangeant à 
sa Lable, la rencontrant à clraque heure du jour, 
sachant lout ce qu’elle fait, à quelle hvüre elle 
se lève; sert, rehtre; se couche, où ëlle va, qui 
elle regoit, que de sujets d’irritaton pour moil 
Je ne soupçonnais même pas qu’une femme pül 
mener une existence si absurde et si dispeu- 
dieuse ! Le coulage de sa maison était effroyable. 
Elle-même avouait qu'il y avait toujours cent 
mille écus par an dont elle ne pouvait se rendre 
comple dans ses dépurises... Quart au milieu 
intellectuel dans leqhel ellè vivait, les mots me 
manduënt pour l’exprimer. Sa sdciété se divisait 
en deux fractions distinctes. La première se eom- 
posait de tout ce qui porte ua nom en Europe et 
fait figure sur la scène du monde: Celle-là n’ap- 
paraissait chez la comtesse que pour y faire des 
visites cérémoniéüses, et de loin en loin. L'autre 
fractioh, infiniment plus restreinte — uné ving- 
taine d’intimes, de plus, la.eonstitaait — avail 
ss heures à elle et reparaissail chuqué jour, les 


OU LES MŒURS DU JOUR. 199 
femmes de celte intimité — quoique k plupart 
d’efitre clles fussent, dans toute lPacceplion du 
mot, de fort honriètes femmes — se modelaient 
extérieurement sur la comtesse. Les homines 
étaient des jeunes gens de l'espèce du priñce Ti- 
liarie, el e’élait le prince Tiliane qui, chez elle, 
donnait le ton à la conversation. Ces sujets de con- 
versalion étaient invariablement les mêmes : ils 
roulaient sur les modes nouvelles, sur les divertis- 
sements' en vogue, les réuniôns de la säison, sur 
les courses; le jeu, les scandales du monde, cl 
surtout sur les fails ét gestes tles courtisines en 
renom. La persistance que les hommes de l'in- 
timilé de la comtesse mettaient à revenir, en 
Lermes déguisés, Je le reconnais, mais fort Urans- 
parents, sur ce thème aussi déplaisant que scan- 
daleux, l'immense curiosité qui se manifestait 
chez lés femmes de celte intimité en écoutant le 
récit de turpitudes qui n'avaient même pis 
Pexcuse de la critique pour êlre tolérées, me fai- 
saient quelqtefois me demahder si, dans le secret 
de deur âme, quelqués-unès de ces jeunës femmes 


La 


196 LA COMTESSE DE CHALIS 


n'avaient pas placé leur idéal sur les confins qui 
séparatent leur propre existence de celle des filles 
entreicnues. Garder pour soi les avantages alta- 
chés à la condition de « femmes comme il faut » 
tout en s’en donnant à cœur Joie, des dégradantes 
libertés que prend la « femme libre, » serait-ce 
donc là un rève, une ambition caressée! Et se 
peut-il qu'après avoir roulé de satiétés en satiétés, 
une femme, une seule!... dans ce milien du 
monde où tout se rétrécit el se corrompt, en soit 
arrivée là, poussée par l’ignorance et une imagi- 
nation sans règle !... Le prince Titiane, je ne dois 
pas oublier de le mentionner, était. l’inspirateur 
et comme l'âme des divertissements préférés de 
la comtesse. C'était lui qui avait eu « l’heureuse 
idée » de donner des surnoms aux femmes de 
l'intimité de cette dernière, appelant l’une la 
Vénus aux carottes, sous prétexte qu’elle était 
fort belle et qu’elle avait les cheveux rouges ; une 
autre Peau de soie, parce que celle-ci wait le teint 
clair; une troisième la (rrande-Duchesse, à cause 
de sa taille et de son titre. Et ce qu'il y avait en 


OU LES NŒURS DU JOUR. 197 
“cela de plus étrange, c’est que ces femmes avaient 
accepté de tels surnoms, se les donnaient entre 
elles, et s’en cachaïent si peu que les petits jour- 
naux avaient fini par en parler. C’était encore le 
prince Titiane qui décidait de tout chez la com- 
tesse, tranchait sur tout, distribuant le blâme ct 
l'éloge, selon que, dans l’argot à son usage, il 
laissait tomber de ses lèvres, en forme de jugc- 
ment, ces mots sacramentels : C’est chic! ou Ce 
n'est pas chic! I y avait surtout un mot affreux 
qui revenait toujours, en forme de conclusion, 
ans les bizarres théories auxquelles il se plaisait 
à se livrer. Ce mot, qui pourrait si bien servir de 
devise à la seconde moitié du dix-neuvième siècle, 
semblait, dans sa concision, le résumé de l’exis- 
tence du prince et de celle de la comtesse : Gobi- 
chonnons ! gobichonnons ! disait à tout propos ce 
prince baroque. Je trouvais qu'il y avait quelque 
chose de sinistre dans la façon dont il prononçait 
cet horrible mot. 

Pour la comtesse, que de sujets d’irritation. 
aussi dans ma présence! Elle s’était donné un 


æ 


198 LA COMTESSE D£ CHALIS 


surveillant, un fmetitor muet, mais dont elle 
comprenait le silénce. Elle, si libre! habituée à 
faire toutes scs volontés, à n’en rendre compte à 
personne, à n'être Jamais critiquée, la voilà 
constammetit sous les yeux de son amant, € 
cet amant, chose mortifiante pour elle, est, dans 
son jugement faussé, presque soti domestiqüe!… 
J'avais cru pouvoir vivre avec elle sur le pied 
d’une intimité cachée, et c'est certainement cæ 
que téut autre, plus habile ou moihs scrupuleux, 
aurait exigé dès le premier jour. Mais j'attendais 
une occasiôn, car je voulais ne pas gêner. Elle 
s'arrangeait si bien — et cela lui était facile dans 
son hôtel, où l’on comptait plus de trente per- 
sonnes de service — qu’il ÿ avait loujours quel- 
qu’un entré nous deux. Et puis elle se disait 
souffrante, ellé dvait « ses nerfs, » Je me refu- 
sai longtemps à comprendre. Quand je compris, 
il était trop tard; elle avait déjà pris sa résolution; 
elle sentait la faute qu’elle avait faite en me rece- 
vañt chez elle, et elle ne songeait {lus qu’à 1f’en 
chasser. 


OÙ LES MŒURS DU JOUR. 199 


L\I 


Elle avait décidé qu’elle me renverrait auprès 
de mon père; mais il lui fallait un prétexte. Elle 
crut le trouver dans l’arrivée de son mari. Il y 
avait alors près de deux ans que le comte n'avait 
vu sa femme. Je ne soupçonnais pas qu'on l'at- 
tendit; mais ayant remarqué que toutes choses 
semblaient rentrer dans un ordre apparent à 
l'hôtel : qu'on se couchait moins lard, qu’on se 
levait plus tôt, qu’on recevait moins d'hommes, 
qu’on tenait des conversations moins insensées, 
qu’on porlait des costumes moins excentriques, 
je m'informai, et l’on m'apprit que le comte 
avait quitté l’Égypte el qu’il allait passer quelques 
mois chez lui, Ce marr, que Je ne connaissais 
alors que par ce que sa femme avait bien voulu 
men dire, ne m'inspirait, je dois l’avouer, que 
peu d’estime el qu’une faible sympathie. Je pou- 


vais bien admettre, dans mon appréciation intè- 


200 LA CONTESSE DE CHALIS 

ressée, qu’il vécût loin de sa femme,.je le Lrou- 
vais inexcusable de se priver de ses enfants. Je le 
vis à diner le jour même de son arrivée. C’était 
un homme d'environ trente-cinq ans, à l'air 
triste, mais de grandes manières. Il y avait de la 
mélancolie dans son regard, de la résignation 
dans toute sa personne. On voyait, à ses pom- 
metles rouges et à sa maigreur, qu'il n'avait pas 
encore complétement surmonté le mal dont les 
premières atteintes s'étaient révélées après son 
mariage. Ce qui me plut en lui, ce fut que, par sa 
distinction, le choix de ses paroles, l'élévation de 
sa pensée, il se tenait à une prodigieuse hauteur 
au-dessus de tous les homines que j'avais rencon- 
trés chez la comtesse. 

La comtesse se sentait gênée devant son mari. 
Elle, si.volontairc! elle le regardait avre une 
sorte de soumission qui, de sa part, semblait très- 
étrange. Quand il parlait, elle écoutait avec défé- 
rence, ce qui, à ma connaissance, ne lui étui 
jamais arrivé avec personne. Lui était avee clle 
absolument comme l'est un homme bien élevé 


OU LES MŒURS DU JOUR. 201 


avec n'importe quelle femme; mais n1 par un 
regard, ni par une parole, ni même par ces 
égards particuliers qu’on a si naturellement pour 
“les gens qu’on aime, il ne montrait qu’il la con- 
sidérât comme SA femme. Évidemment il y 
avait entre eux quelque chose, et quelque chose 
de très-grave, d’irrémissible que j’ignorais. 

Le comte, pendant le diner, ne m’adressa que 
peu de paroles. Il y avait dix personnes à table, 
el c'étaient toutes des personnes de manières sé- 

rieuses. Le prince Titiane n’y était done pas. Le 
| voyageur parla de ses voyages; je n’osais l’inter- 
rompre ; 11 m'intéressait, ct, je dois le dire, m’in- 
posait; mais j'étais enchanté en rentrant chez 
moi, et me rappelant le maintien embarrassé de 
la comtesse : — Elle a donc trouvé un maûtre! 
me disais-je. Oui, ajoutai-je, mais elle a su s’en 
délivrer! ‘ 

J'appris depuis que ce jour même , quand leurs 
hôtes furent partis, madame de Chalis entreprit 
de me déconsidérer dans l’esprit de son mari. 
Elle lui dit qu’elle était punie d’une bonne action 


202 . LA COMTESSE DE CIALIS 


qu’elle avait faite; que, prenant dan sa sociélé 
pour précepleur de leurs enfants un Jeunc homme 
qu’avaient atteint des revers de fortune, elle s’é- 
tait fourvoyée; que les enfants n’apprenaient rien: 
que je leur étais trop supérieur, et que, à cause 
de nos gnciennes relations, elle se sentait gênée 
avec moi et n’osait m'adresser des observations. 
Elle comptait que son mari n’examinerait pas, 
prendrait légèrement les choses, qu’il se charge- 
rait de me remercier; qu’elle pourrait lui attri- 
buer une détermination qui devait me jeter dans 
le désespoir ; dire qu’elle avait fait son possible 
pour que celg ne füt jrs, qu'ellé en était bien 
malheureuse. Mais le comte, qui ne voulait agir 
qu’à bon escient, entra le lendemain, à l'heure de 
la leçon, dans la chambre de ses enfants, prit 
un siége, s’assit, écoula sans rien dire: Îl trouva 
ses garçons convenablement habillés, propres et 
bien tenus, de mine fraîche et fort gentiment sé- 
rieuse. La leçon continuant, sur sa demande, 
. comme s’il n’y avait pas été présent, 1l fut sur- 
pris des progrès qu’ils avaient faits ; et, les inter- 


OU LES NEŒEURS DU JOUR. 205 


rogcant, i@ma prière, 1l fat content de leurs 
réponses. Ce qui le frappa le plus, ce fut las- 
cendant gmical que j'excrçais sur eux. Lorsque 
la leçon fut finie le comte embrassa ses enfants 
avec effusion, puis il me salua sans rien dire. 
Jne heure plus tard, j'entrai dans la salle à 
manger, tenant mes deux élèves par la main. Les 
maîtres arrivèrent pour le déjeuner. Tout à coup 
au milieu de la conversation, le comte lève la 
tête, et, s'adressant à moi, me remercie de l'hon- 
neur que je veux bien lui faire en me chargeant 
d’instrujre ses cnfants. Voyant le beau succès de 
sa trahison, madame de Chalis baissait les yeux, 
affectant de piquer avec soin les morceaux sur 
son assielle, ct moi je rougissais d’un secret plai- 
sir. Je répondis au comte; et, peu à peu, comme 
il me stimulait, sans que j'y prisse garde, je dé- 
veloppai le système d'éducation synthétique qui, 
sclan moi, était le seul rationnel et pouvait pro- 
duire de bons résuliats. Les sciences abstraites, 
mathématiques , astronomie, physique, chimue, 
biologie, étudiées successivement et se fortifiant 


214 LA COMTESSE DE CIALIS 


les unes par les autres ; l'histoire de @us les peu- 
ples du monde envisagée concurremment el chro- 
nologiquement ; les langues étudiées par groupes 
naturels, et l'étude des littératures marchant en 
même temps que l'étude des langues. Pendant 
que je parlais le père approuvait de la têle, et 
certains mots heureux que je trouvai excitèrent 
chez lui une sorte d’altendrissement. Quelqui 
chose de ma chaleur d’Aix m'était revenue. d'é- 
tais convaincu, je fus éloquent. Mais la comtesse, 
intéressée d’abord malgré elle et muette, fut ef- 
frayée des avantages que je prenais. Elle objecta 
timidement que tant de choses lui semblaient 
inutiles, et que ce scrait fatiguer les enfants 
qu'entreprendre de leur « bourrer la tête » de 
loutes ces sciences qui ne leur serviraient à rien, 
étant nés riches. Alors le père si froid d'habitude, 
Jui lança un regard que je n’oublierai jamais. Il 
y avait à la fois dans ce regard le désespoir d’une 
existence détruite et la revendication, contre la 
banalité, de tous les droits de la raison. Puis, de- 
vant ses domestiques silencieux et ses enfants qui 


OU LES MŒURS DU JOUR. 205 


le regardaient, il parla, et il parla avec la grave 
douceur qui convient aux âmes d'élite. Il dit que 
le niveau des études ne cessait de baisser en 
France ; qu’on se sentait humilié, quand on avait 
vécu en Allemagne et en Angleterre, de voir de 
quelle pitoyable façon étaient élevés les jeunes 
gens appartenant aux familles, les plus dislin- 
guées de notre pays. Il dit que l'ignorance s’éta- 
lait partout, jusque dans les lettres, et qu’il pour- 
rait citér vingt auteurs en renom qui n’en sa- 
vaicnt pas plus que les écoliers de cinquième ; 
que loin de partager les idées de sa femme, il 
pensait que plus on élait riche et de grande fa- 
mille, plus on était dans l’obligation de s’instruire 
el dé s’imposer aux emplois par son savoir et ses 
talents. 1 dit aussi qu'il ne connaissait riea de 
plus méprisable que ces jeunes gens, étrangers 
à loute occupation sérieuse, qui dépensaient leur 
temps el leur fortune à faire les méticrs de ma- 
quignons et de croupiers ; qu’il estimait infini- 
ment plus, à ne se placer qu’au seul point de 


vue de l'intelligence, le manœuvre qui gagrait 
12 


206 LA COMTESSE DE CITALIS 


sa vie à casser des pierres sur les routes, que ces 
aînés de grands seigneurs ct ces fils de banquicrs 
cent fois millionnaires dont l’existence se passait 
à poursuivre des distractions sonvent grossières 
et Loujours niaises, et que, plutôt que d’entre- 
voir pn si dégradant avenir pour ses enfants, il 
aimerait micux les savoir morts !.. La comtesse, 
consternée, cnlendant cela, évitait mes regards 
et ne trouvait rien à répondre. Alors le comte, 
congédiant les domestiques, me demanda pour- 
quoi j'avais quitté le poste honorable que j'occu- 
pais. Je répondis la moitié de la vérité. Je dis 
que le ministre avait voulu m’envoÿer en pro- 
vince, mais que je préférais le séjour de Part. 
Madame de Chalis avait quitté la table et les cn- 
fants étaicnt remontés dans leur chambre. Le 
comle et moi, nous reslâmes encore une heure à 
causer. Quand il fut fatigué d’avoir parlé il se 
leva, puis me serra la main en me quittant, 
chose qu’il n'avait point encore faite. 


ul LES MŒURS DU JOUR. 007 


EXII 


Voilà le comite qui nie prend en amitié! Quinzè 
jours après son arrivée, üñ mätin, il miorite chez 
moi, me dit que ma position est par lrop au- 
dessous de môn mérite, qu’il serait très-chagrin 
de me voir quitter ses enfants; mais qu’il ne 
peut consentir au sacrifice de mes intérêts, qu'il 
a quelque crédit et qu’il se chargera de me faire 
restituer ma position dans l’Université, si je l'y 
autorise. Je lui réponds en le remerciant que 
cela ne serait pas possible en droit, et que Je ne 
pourrais l’acceptér comme une fäveur. Îs’étonne, 
croit à quelque rancune de ma part, puis il ajoute 
qu'il ne fieut souffrir que j'aie fixé le aux de 
mes émoluments à la somme ridicule de cent 
francs par mois. Je l'interromips alors pour lui 
dire que ces émoluiments soiit suffisants, que j'ai 
pui de besüins el qu’il me désobligerait en in- 
Sistänt poûr lès atigitienter. Sa sürprist s’accroit, 


208 LA COMTESSE DE CHALIS 
Il ne cède qu’en disant que, puisque je veux bien 
demeurer auprès de ses enfants, il saura trouver 
le moyen de me rémunérer d’une manière plus 
en rapport avec mes services. Je jugeai, quand 
il n''eût quitté, qu'il y avait parfois dans la vie 
des situations bien pénibles et singulières, qu'il 
était triste de rencontrer des gens pour lesquels 
on ressent une sympathie instinctive, et de se 
dire qu’on sera éternellement séparé d’eux. Quel 
chagrin de ne pouvoir cultiver leur amitié! Telle 
élait ma situalion vis-à-vis du comte de Chalis. 
Cet homme distingué, malheureux, vers qui je 
me sentais irrésistiblement atliré, je lui avais fait, 
sans qu’il s’en doulât el sans que mai je le con- 
nusse, le plus irréparable affront qu'on se puisse 
faire eutre personnes du même sexe. C'était as:ez 
pour que je ne n’acceptasse jamais rien de lui. 
Cependant la comtesse voyail avec désespoir 
les relations d'intimité qui, jour par jour, sahs 
que Je pusse m’y soustraire, s’élablissaient entre 
moi et son mari. L’aversion qui se peignait dans 
ses regards lorsque nous nous trouvions seul à 


OU LES MŒURS DU JUUR, 209 
seul par hasard m'avertissait de l’ét.t de son 
âme, mais elle ne me disait rien. Pour moi, 
malgré la passion que j'éprouvais pour elle, pas- 
sion qui maintenant se blâämait elle-même, il cs! 
vral, J'aurais, Je crois, mieux aimé mourir que 
de chercher à renouer nos relations pendant que 
son mari se lrouvait sous son toil. Singuliers 
scrupules!... Nous étiors donc Pun avec l'autre 
comme deux ennemis qui n'atlendent que l'éle - 
gnoment d’un importun pour recourir aux hos- 
ulités. La comtesse ne pouvait pas surtout me 
pardonner d’être le témoin quotidien de la su- 
jétion où elle était vis-à-vis de son mari, sujélicn 
si accusée qu’elle lui faisait faire les choses qe 
je savais lui être le plus désagréables, telles que 
de promener elle-même chaque jour ses enfants 
dans sa voiture. L’ascendant que le comte excer-- 
ait sur elle, comme sur toutes les personnes de 
son entourage, ne cessait de m'élonner, Chacun, 
mme de soi-même, reconnaissait un maîlre 
dans cet homme doux et réservé. On devinait, 


sans qu il parlât, ce qu'il fallait faire pour lui 
47, 


210 LA COMTESSE DE CIIALIS 
coimyilaire. Miinténarit cet hôtel, que j'ävais vu | 
resscrblänt plus, par le train qu’on y mendit, 
à 14 1fiaison de quelque courtisane de haute volée 
qu’à la deineure d’une famille respectable, avait 
uii air décent et commeil faut. L'ordre y régnait. 
Les domestiques étaient silencieux et attentifs. 
Le prince Titiane et seë amis y veriäient de plus 
en plus rarement, et $eulemient pour faire de 
courles visites. L’atlilude du prince devant 
M. de Chàlis, valait la peine d’être remarquée. Le 
fou faisait le fou pout se donner une conteñänee, 
ét il demandait en riant qu’on voulüt Hien excu- 
ser sa folie. Le comte restait froid duvaht ces 
simagirécs. Elles he pouvaiert lui arrackier un 
froncement de sourcils, même pas un $sdurire. 
Le prince n'existait pas pour lui. : 


LXfil 


Î] y avait ciivirun six scinairiés que lé vorte 
était rentré dans sa demeure loréulie je crus 


OU LES MŒURS DU JOUR. oil 
in'apertevoir de nouveaux changements dans la 
conduile dë madame de Chalis. Jusqu’alors elle 
aväit paru accèpter avec urie surte de résignation 
fière la Séparation tacite qui existait entre elle et 
son mari. Mais à mesure qu’elle voyait les pro- 
crès que je fäisais dans l'esprit de ce derhier, 
ütie Sorte d’liésitäiion se mañifeslait dans ses 
manières. Tahtét elle affectait de me traiter 
deväht M. de Chalis sur le pied de l'intimité 
là jilus marquée, comme si vlle ävait formé 
l'eflrwyänit dessein de lui fairé $oujigénner nos 
relatioïs passées; tantôt elle me parlait avec unie 
häutéur des plus dédaigneuses; et c'était son 
mari qu’elle accäblait alors de prévenances, moi 
présent. On aurait dit qu’elle cherchait le moyen 
de noüs brouiller en noûs rendant jalout l’un 
dë l’autre. Malheureüsemerit pour elle, avec moi, 
élle avait affairé à un homme qui commençait à 
la connaître, et, avec son “iari, elle perdait son 
temps à se fatiguer en effütis qué cellli=ei he 
semblait même pas rémmarquer. Elle finit fhr 
prendre ün pärdi ef reporlämt fonitts su atténiiühs 


212 LA CONTESSE DE CHALIS 


sur M. de Chalis. Celui-ci eut alors à subir un 
siége en règle, et 1l ne fallut rien moins que la 
terrible rancune qu’il gardait à sa femme pour 
le faire sortir vainqueur d’une lutte où tout autre 
se serait estimé heureux de succomber. Nul ne 
saurait se faire une idée, s’il n’en avait élé té- 
moin comme moi, des séductions infinies que 
peut employer une femme pour marcher à son 
but par des voies tortueuses. Ce que celle-a 
employa de délicates flattertes, de soins inlelli- 
gents, pour essayer de rentrer en grâce auprès 
de l’homme dont elle s’était aliéné le cœur ne 
se peut dire. Elle allait pour lui plaire jusqu’à 
passer presque toules ses so:récs auprès de lui 
et seule avec lui, lui, lisant, elle travaillant à 
l'aiguille. Le costume qu’elle portait invariable- 
ment alors ne ressemblait guère à lous ceux que 
je lui avais vu successivement revêtir. C'était 
une robe noire, toute simple, avec des barbes de 
dentelles de la même couleur dans ses cheveux 
blonds. Plus belle, ainsi vêtue, qu’elle ne l'avait 
jamais été dans ses ajustements les plus mirili- 


OÙ LES MŒURS DU JOUR. 215 


ques, elle avait une douceur, une grâce, des 
expressions de regards!... fl y avait des jours 
où, la voyant si séduisante, je me demandais 
quels crimes elle n’aurait pu me faire commet- 
re, si elle avait voulu s’en donner la peine et 
s’il m'avait été possible de croire en elle comme 
par le passé. Un soir surtout je crus que le 
comie allait succomber, et que moi j'allais me 
mettre à haïr cet homme, qui m'inspirait, en 
dépit demoi-même, une sympathie respectueuse. 
Elle avait l'air si triste! Elle soupirait si bas pen- 
. ‘dant que le comte parlait de son prochain dé- 
part!.Et, en même temps, elle était si belle! 
d’une beauté si atlachante! si peu apprêtée. Je 
surpris plusieurs fois les regards du comic arrè- 
tés sur elle avec une expression: d'attendrisse- 
ment qui me fit frémir. El une fois aussi re- 
gardant la pendule, il se tourna vers moi comme 
s’il avait voulu me donner à entendre que je 
pouvais remonter chez moi, Je feignais de ne | as 
comprendre. Alors elle qui, en ce moment, de- 
vait bouillir d’impatience, commit une grave 


214 LÂ COMTESSE DE CIHALIS 
litiprudefice en se levant pouf aller s’alfaisser 
nonchalafnment sur le bras dn fauteuil où son 
riari était assis. Devarit celle démonstration par 
trop ouverte Îe comte se défia sans doute, ct 
jugea qüe sa femme devait obéir à un intérût 
quelconque pour essayer de se réconcilier avec 
lui. Je vis Soudädiri ses lèvres pâlir et ses pau- 
pières s’abais$er sur son regard. Madame de 
Chalis eut beau se pencher sur lui et lui mettre 
affectueuseinerit lä main sur l'épaule, le chärme 
était détruit. Le comte se leÿa, puis froide- 
ment : 

— Je me sens très-suuffrant ce soir, mur- 
mura-t-il. 

Et, appuyant le doigt sur le boutün de là soit- 
nelle : | | 

— Venez me mettre aü lit, dit-il au valet de 
chambre qui entra. ‘ 

Madamé de Chalis et -mioi nous étions restés 
seuls. Elle quitli le fauteuil säns me dire un mot. 
Mais avañi dè franchir le seuil de a porte elle s 
retourna et me règardä, 


OÙ LES MŒURS DU JOUR. 215 


Oh! ce regard! Il me fut impossible de 
m'y méprendre : en ce moment elle m'exéerait ! 


LXIV 


Pendant que se passaient ces incidents, le jour 
que le comte avait fixé pour son départ se rap- 
prochait. Îl était évident que le séjour de Raris 
lui était contraire, car sa santé, assez robuste 
d’abord, recommençait à s’altérer. Son médecin 
venait le voir tous les jours, et, bien souvent, 
quand il était parti, le comle attachait de péni- 
bles regards sur ses enfants. Je n’osais lui parler 
de son état. Je craignais qu’il ne fût très-grave. 
Chose bien remarquable! même dans les mo- 
ments où M. de Chalis était obligé de s’aliter, 
il n’acceptait aucuns soins de sa femme. C'était 
son valet de chambre qui voillait seul à ce qu’il 
ne manquât de rien. Il n’agréait de la comtesse 
que les formes polies qu’on se doit: entre gens 
qui savent vivre. Qu’y a-t-il donc entre enx? me 


216 LA CONTESSE DE CHALIS 
demandai-je.! Le comte, un jour, se charge 
de me l’apprendre. Je devais ressentir, ce jour- 
là, le plus grand déchirement de conscience que 
Jj'ép'ouverat sans doute dans toute ma vie. 


LAV « 


C'était le matin même de son départ. Tout 
semblait déjà renaître à la vie dans sa maison. 
Quand je dis « à la vie », je me trompe, car c’est 
« à la démence » que je devrais dire. La - com- 
lesse, ses gens el scs amis allendaient dans une 
fiévreuse impatience l’elcignement de lPhonnète 
homme qui leur faisait peur afin de recommen- 
cer leurs équipées. La discipline depuis quelque 
temps se relâchait parmi les domestiques, les 
gandins venaient plus fréquemment à l’hôtel, la 
comtesse avait recouvré presque loute son assu- 
rance; on devinail, à mille petites choses, que 
chacun avait soif de dédommagements. Vers deux 
heures, comme je préparais ma leçon du lende- 


OU LES MŒURS DU JOUR. 911 


main — madame de Chalis venait de sortir, ct 
les enfants étaient allés jouer au pare Monceaux, 
voisin de l'hôtel — on frappa à la porte de mon 
petit appartement. C'était le comte qui venait 
mc faire ses adieux. [l me dit que, avant depar- 
Ur, il voulait réclamer « de mon amitié un très- 
grand service, que Je ne pouvais refuser de :le 
lui rendre; qu'il était obligé de me faire certai- 
nes confidences d’une nature tout intime et bien 
délicate ; qu’il espérait que je consentirais à les 
entendre, ne serait-ce que par intérêt pour ses 
enfants, » Fort étonné de ce préambule, je ré- 
pondis au comte avec embarras que « j'étais à 
ses ordres, » Alors il prit un siége, me pria de 
m'asseoir à côté de lui, et, posant son front dans 
sa main, son coude sur ma table de travail, avec 
une voix contenue mais pleine de tristesse, 
M. de Chalis s’exprima ainsi : 

— Mon cher ami, si je vous aï choisi poyr 
vous confier les plus poignants chagrins de mon 
existence, ce n’est pas seulement parce que j'ai 


reconnu en vous des sentiments élevés et de la 
13 


28 LA CONTESSE DE CHALIS 
droiture, c’est parce qu’il m’était impossible d'a- 
gir autrement. Le malheur a voulu que je fusse 
séparé de madame de Chalis quatre ans après 
mon mariage. Les amis que-j'avais alors sont, les 
uns dispersés, les autres morts; le plus grand 
nombre m'a oublié ou méconnu. Je ne vois plus 
en eux que des indifférents. Au moment de 
quitter de nouveau la France, sans que je sache 
s’il me sera permis de la revoir, j'ai à prendre 
certaines disposilions dans la prévision de cer- 
tains événements. [l me fallait un homme sir 
pour sauvegarder ces dispositions. Pouvais-je 
mieux choisir que vous-même? Le service que 
je vous demande, si vous étiez dans ma situation 
et moi à votre place, je vous le rendrais avec 
plaisir, Permettez donc que je compte sur 
vous | 
- Ici le comte me regarda avec angoisse. Puis, 
secouant le front, en homme qui n’a plus le 
temps de s’arrêter aux scrupules, il continua à 
demi-voix : 

— Je dois d’abord vous dire quelles ont été 


OU LES MŒURS DU JOUR. 219 


les causes de la séparation qui existe entre moi 
el... et madame de Chalis… 

Il s'était tu. L’angoisse le reprenait, lui cou- 
pant la parole. Je n’étais pas moins anxieux que 
Jui. Il reprit : ‘ 

— C’est une chose bien triste, je vous assure, 
pour un mari que de se voir dans la nécessité 
de parler de sa femme, et surtout pour en dire 
des choses qui ne peuvent guère être louées. Le 
mariage est un lien si fort ! si honorable ! c’est 
commetlre une sorte de sacrilége que d’en 
divulguer les secrets. J’y suis forcé. La paternité 
m'y oblige. Au-dessus des égards que les époux 
les plus irrévocablement désunis se doivent 
encore l’un à l’autre, 1l y a les devoirs du père 
envers ses enfants. ; 

Il s’arrêla encore. Il paraissait cruellement 
souffrir. Pour moi, ma confusion était extrême. 
Comment me dérober à cette confidence ? Com- 
ment avouer au comte que j'étais le seul homme 
au monde qui n'avait pas le droit de l'entendre ? 
Avais-je seulement le devoir de le lui dire ? J'étais 


220 LA COMTESSE DE CHALIS 


pétrifié par les inextricables difficultés de ma 
situation. 

— Pendant les premières années de notre 
mariage, dit le comte, aucun événement ne vint 
altérer notre félicité commune. Madame : de 
Ghalis avait le goût du monde, des plaisirs ; cela 
ne m'étonnait ni ne m’effrayait. Je la laissais 
vivre à sa guise, Je n’ai jamais aimé tyranniser 
personne. Les conseils que je lui donnais pour 
l’engager à ne pas se laisser aller au courant des 
extravagances modernes ne semblaient pas trop 
lui déplaire. Rien ne nous manquait pour être 
heureux. Cependant un jour vint...-je me sentis 
souffrant. Jene savais ce que J'éprouvais : c’étaient 
des étouffements, des crachements de sang. Je 
croyais, nous pensions tous deux que c’élait une 
indisposition passagère. de fis venir un médecin 
pour l’acquit de ma conscience, Ce médecin, 
que vous avez souvent rencontré chez moi, le 
docteur de Serre, est certainement un homme 
d’un très-grand savoir, mais il est brutal en 
diable. Il m'interrogca, m’ausculta ; puis, faisant 


OU LES MŒURS DU JOUR. 2UT 


la grimace —et remarquez que ma femme était 
présente — 1l me dit fort tranquillement : 

« — Monsieur le comte, si vous restez un 
mois de plus à Paris, vous êtes un homme mort. » 

Je fis un geste. Le comte souriait avec une 
étrange amertume. 

— Vous figurez-vous cela! reprit-il. Je me 
sentais plein de force et de jeunesse, Quoique 
souffrant, j'aimais la vie, et J'aspirais la vie par 
tous les pores. Ma femme, mes enfants étaient là, 
l’une à côté de moi, les autres sur mes genoux, 
dans mes bras, et ce médecin me disait que 
j'allais mourir ! J'étais resté tout coi. Je le regar- 
dais, Je croyais avoir mal compris. Je lui dis : 

« — Comment ! un homme mort! 

Îl continua, sans s’émouvoir de mon cri de 
détresse : 

@— Si, au contraire, vous consentez à passer 
quelques années en Sicile, à Madère ou en 
Égypte, cinq ou six ans au plus, et à suivre un 
régime sévère, vous avez quatre-vingt-dix chances 
sur cent pour en revenir, » 


"929 LA CONTESSE DE CHALIS 


— Je respirai, entendant cela. C'était l’exil, 
un exil long et plein d’ennuis; mais c'était une 
guérison probable, et pendant que le docteur 
rédigeait le programme du traitement que je 
devais suivre, je tournai les yeux vers ma femme, 
que je songeais à consoler, car je ne pouvais 
même pas supposer qu'elle eût l’idée de me 
” laisser partir seul. Elle pleurait. Cela me toucha. 
Alors, prenant sa main, Je lui dis : 

€ — Courage ! 

Mais elle, secouant la tête et confessant 
la secrète résolution qu’elle avait formée, me 
répondit avec candeur : 

« — Comment allons-nous faire pour demeu- 
rer si longtemps sans nous voir?» 

Je ne pus retenir un cri lorsque le comte pro- 
nonça ces derniers mots, car dans cette phrase 
d’une personnalité si naïve je reconnaissais ma 
comtesse. Cependant M. de Chalis s'était levé et 
se promenait par la chambre : 

— Un autre mari à ma place aurait répondu à 
sa femme : 


OU LES MŒURS DU JOUR. 293 


« — Rassurez-vous ; nous ne nous quitterons 
pas, madame ; vous m’accompagnerez, 

C'était là ce que me conseillait mon incli- 
nation, ce que me dictait mon droit. Mais sa 
question me fit tant de mal, elle me montra si 
bien que ma femme ne m'avait jamais accordé 
qu’un sentiment banal résultant des conventions 
sociales et de l’habitude!... Ma susceptibilité 
s’émut aussitôt. Alors, comme si, de mon côté, 
je n’avais pu admettre qu’elle m'accompagnât 
dans mon exil, je répondis que je viendrais à 
Paris de temps à autre, pendant l'été. 

— Eh bien! reprit le comte, depuis lors, j’ai 
souvent et bien douloureusement réfléchi à cette 
résolution si vite prise, si promplement acceplée, 
et qui devait avoir de si funestes conséquences. 
Vous l’avouerai-je ? Je n’y ai jamais pu songer 
sans me blâmer. Ce n’était pas, dans une si 
grave circonstance, l’exagération de sensibilité 
d'un amoureux qu'il fallait montrer; c'était la 
volonté d’un chef de famille. J'aurais dû me dire 
qu'il était imprudent à moi de laisser loin de 


994 LA COMTESSE DE CIALIS 


moi, pendant des années, une femme jeune, 
belle, et qui n’avait déjà que trop de penchants 
pour les plaisirs. J'aurais dû rappeler à ma 
femme que son devoir était de me suivre. J’au- 
rais dû, même en lermes indignés, lui faire 
honte de la sécheresse de son cœur. Elle aurait 
certainement souffert de l’exisience que j'ai 
menée. Mais cela ne valait-il pas mille fois mieux, 
pour elle comme pour moi, que la situation où 
nous sommes ? 

Le comte avait repris son siége et demeurait 
comme accablé. 

— Que vous dirai-je encore! fit-1l avec une 
inexprimable expression de fatigue, Je partis 
seul, Moi qui me sentais créé tout exprès pour la 
vie de famille, je n’avais plus d'enfants, plus de 
femme... C'était mon domestique qui me soi- 
gnait. Je ne cessais de me reprocher k détermi- 
nation que j'avais prise. Je me flattais de l'espoir 
que madame de Chalis, de son côté, ressentirait 
quelque chagrin de notre séparation, et qu'’elle- 
même irait au-devant de mes désirs. Je l’attendis 


OU LES MŒURS DU JOUR. 225 


longtemps. Je ne pouvais me persuader qu’elle 
ne se déciderait pas à venir. Inutile de vous dire 
qu'elle ne vint pas. Ses premières lettres, il est 
vrai, témoignaient d’une certaine tristesse : elle 
avait de la peine à s’habituer à « son veuvage » ; 
mais elle ne tarda pas à s’y faire, et sut même, 
à ce qu'elle me dit, trouver quelques moyens 
d'occuper son temps. Pendant qu'elle m'adressait 
des consolations de celte nature, le cœur blessé 
à mort, Je faisais, dans ma solitude, des efforts 
surhumains pour reconquérir la santé, Je m’exer- 
çais à ne pas parler, à respirer le moins possible ; 
je ne sortais qu'avec le soleil et je me couchais 
avant lui. Mais j'avais une chose én moi qui 
décourageait mes plus grands efforts. Celle 
chose, c'était la douleur de mon abandon et la 
honte d'aimer encore. Car, c’est honteux à dire, 
mais ce n'est pas pour leurs qualités que nous 
nous attachons aux femmes. Ma femme, à moi, 
dans cette affaire, eut le talent de tourner le 
monde de son côté. Tandis que j’agonisais là- 


bas, dans je ne sais quelle ville de la Sicile, on 
43. 


296 LA COMTÉSSE DE CHALIS 
l’engageait ici à se distraire, à ne pas se séques- 
trer ; on la poussait à m’oublier; on m'accusait 
de l'avoir abandonnée avec ses enfants pour 
satisfaire mes goûts de voyage. Je me croyais 
malade, je ne l’étais qu’en imagination. Est-ce 
que je n'aurais pu l'emmener avec moi? Elle 
n'aurait pas demandé mieux, la pauvre femme ! 
Oh! humanité de Caïns ! on ne sait, quand ôn 
songe à toi, ce qu’on doit admirer le plus, de ta 
férocité ou de ta sottise, 

Je me sentais glacé devant cette protestation 
éncrgique. Ce que disait le comte était si vrai ! 
si naturel ! et cela s’accordait si bien avec le récit 
mensoriger que sa femme m'avait fait jadis! La 
vérité se levait enfin devant moi, complétant le 
portrait que je m'étais tracé de la comtesse. Je 
ne trouvais rien à répondre à son mari. Pour 
lui, se reprochant sans doute d’avoir cédé à un 
inouvement de colère, 1l s’efforçait de reprendre 
son sang-froid. 


OU LES MŒURS DU JOUR. 227 


LXVI 


— [a crise éclata entre nous, continua le 
comte, lors du premier voyage que je fis en 
France. J’arrivais, le cœur plein d’espoir, tout 
prêt à pardonner devant un regret. Hélas ! ce que 
je trouvai ne s’accordait guère avec mes désirs. 
L’ahsurde s’étalait chez moi. Vous dire comment 
on y vivait, quelles gens on y recevait, quelles 
manières, on y apporlait, serait superflu; car 
avant mon retour vous avez dû en juger vous- 
même. Autrefois, pour y être admis, il fallait 
réunir la respectabilité au sentiment des conve- 
nances et à quelques faibles indices de bon sens 
et d'intelligence, Maintenant, on n’y voyait plus, 
en femmes, que des évaporées qu’on aurait con- 
fondues, dans un lieu public, grâce à leur tour- 
nure et à leurs costumes, avec des filles entrete- 
nues, et, en hommes, que des freluquets. Mon 
salon me fit horreur quand je le retrouvai ainsi 


298 LA COMTESSE DE CHALIS 


composé. La rougeur me montait au front quand 
je songeais aux conversations qu’on m’y avait 
fait entendre. C’est alors que je me reprochai 
bien amèrement la susceptibilité qui avait déter- 
miné ma conduite, Madäme de Ghalis, cependant, 
voulut savoir la cause de l’étrange mine que je 
faisais. Je la lui dis. Je parlai en mari indigné, 
en homme révolté dans ses plus chères affections 
comme dans sa conscience. Vous croyez qu’elle 
s’humilia ? Elle m’accabla. C'était ma faute si 
tout avait ainsi tourné dans ma maison. Pour- 
quoi m'étais-je cru malade ? Pourquoi avais-je si 
vite obéi à cette absurde prescription de mon mé- 
decin? Est-ce qu'avec des soins je ne pouvais 
aussi bien guérir en France qu’en Sicile? Tant 
d'assurance me révolta. Le même jour, une con- 
sultation eut lieu chez moi, à laquelle assistaient 
les dix médecins.les plus renommés de Paris. Ils 
conclurent unanimement comme l'avait fait le 
docteur de Serre. Alors je fis ce que j'aurais dû 
faire un an auparavant, en déclarant à madame 
de Chalis que je désirais qu’elle m’accompagnit 


OU LES MŒURS DU JOUR. 229 


avec nos enfants. Et madame de Chalis refusa de 
me suivre. 

Le comte était tout pâle. Soudain il releva le 
front, el riant d’un rire pénible : 

— Connaissez-vous, dit-il, un moyen quel- 
conque d'obliger une femme à faire ce qu'elle a 
décidé qu’elle ne ferait pas? Si ce moyen existe, 
révélez-le moi ; j’en suis à le chercher encore. 
Ni prières ni reproches ne me réussirent. J'em- 
ployai tout. J'allai jusqu’à menacer madame de 
Chalis d’emmener les enfants avec moi; rien n’y 
fit. Elle aimait mieux mourir, dit-elle, que de 
quitter Paris, comme si cet odieux Paris était le 
seul endroit du monde où pût respirer une 
femme ! Je repartis donc seul, ne pouvant pas 
me décider à séparer une mère de ses enfants, ne 
pouvant pas surtout me résoudre à priver de si 
jeunes enfants de leur mère, reculant devant la 
nécessité du scandale, n’osant même me plaindre 
à personne ; car si notre sollise fait que chacun 
compatil aux peines les plus mérilées des femmes, 
en revanche les chagrins des maris n’excitent 


250 LA COMTESSE DU CHALIS 


que la moquerie. Mais à dater de ce moment tout 
était mort en moi. de n'y sentais plus rien quele 
regret de vivre, et aussi le devoir de vivre, car 
ce n’est pas impunément qu’on est père! lei, 
mon cher ami, Je dois enfin vous dire quel est le 
service que j'attends de votre amilié. Quoique 
depuis deux ans, aussi bien dans ses lettres que 
dans son altitude vis-à-vis de moi, madame de 
Chalis ait paru regretter la cruauté de sa con- 
duite, il ne m'est plus possible de croire à sa sin- 
cérité. Je pense qu’elle se sent dans la positionk 
plus fausse, ayant à supporter les ennuis du veu- 
vage, sans en avoir absolument les libertés. Elle 
doit s’apercevoir que ma santé s'améliore, etque 
le moment se rapproche où il me sera permis de 
vivre à Paris. Alors, elle le comprend, ce ne sera 
pas une simple contrariété pour «elle que de pas- 
ser le reste de ses jours auprès d’un homme qui 
ne lui pardonnera jamais sa durelé. Elle essaye 
donc de reconquérir le pouvoir que jadis elle 
exerçait sur moi. Elle compte, si elle parvient à 
m’arracher un pardon que je lui refuserai tou- 


OU LES MŒURS DU JOUR. 931 


jours, sur la faiblesse d’un cœur épris pour con- 
lüinuer de vivre à sa fantaisie. Pendant qu’elle se 
prépare ainsi à reprendre ses avantages, je me 
dispose à rentrer chez moi pour faire cesser défi- 
nitivement le train qu’on y mène. — Je le con- 
nais, quoiqu’on ait pris à tâche de.me le déguiser. 
— Mais d’ici là je crains que l’état des choses 
n'empire. Certains renseignementsque j'ai reçus, 
sans les avoir sollicités, me font soupçônner que 
madame de Chalis obéit, à son insu peut-être, à 
de funestes influences, qui pourraient bien un 
jour la déconsidérer. J’ai fait ce que j'ai pu pour 
lui montrer le danger de relations que‘ tous les 
gens sensés désapprouvent, et le péril non moins 
grand que lui font courir les habitudes d'exis- 
tence qu’elle a prises depuis notre séparation. 
Mais au lieu d’accepter le débat avec franchise 
elle s’est retranchée derrière des dénégatious qui 
n’ont fait que me confirmer dans mes soupçons. 
Mon cher ami, c’est une chose affreusement pé- 
nible que celle que je fais en ce moment en vous | 
disant que maintenant, ce n’est plus d’affection 


252 | LA COMTESSE DE CHALIS 


qu’il s’agit entre ma femme et moi, mais seule- 


ment de mon honneur. Vous êtes homme, vous 
devez donc comprendre ce qu'il y a de doulou- 
reux dans ma situation. Que madame de Chalis 
se soit oubliée au point de faire partout parler, 
même dans les journaux, en termes transparents, 
de ses extravagances; que le publie, qui n’y va 
jamais de main morte quand il s’agit de flageller 
les gens dont la conduite lui paraît mériter le 
blâme, se soit permis de la désigner, ainsi que 
quelques-unes de ses amies, de je ne sais quels 
surnoms aussi méprisanis que ridicules ; qu'elle 
fasse de sa fortune l’usage le plus immoral et le | 
plus absurde; qu’elle m’ait déchiré le cœur; 
qu’elle vive entourée de folles, d’imbéciles; 
qu’elle se montre quotidiennement dans ces pe- 
tits théâtres dont les pièces ne se contentent pas 
d’être platement niaises, mais choquent tous les 
sentiments de pudeur qu'une mère de famille 
devrait feindre quand elle ne les sent pas en elle; 
que même, privée de toute direction intelligente 
par sa seule faute, et poussée par le monde qui, 


QU LES MŒURS DU JOUR. 235 


dans ses suggestions comme dans ses exemples, 
n’a jamais su que détourner les femmes de leurs 
devoirs, elle se soit secrètement abaissée, ce que 
Je ne veux pas chercher à connaître, jusqu'au 
dernier degré du parjure; tout cela, c'est 
irremédiable, c'est la déplorable conséquence 
d’une situation que les circonstances ont déter- 
minée ; tout cela, momentanément, je peux refu- 
ser de l’envisager, attendant avec patience le mo- 
ment où je pourrai tout faire rentrer dans l’ordre. 
Mais les dernières limites de ma tolérance tempo- 
raire ont été atteintes ; Je ne veux pas qu'elles 
soient dépassées. Si j’ai volontairement détourné 
les yeux de certains écarts, le scandale me trouve- 
rait tout prêt à agir, Je n’acceplerais pas de 
scandale. Mon nom ne m’importe plus person- 
nellement, car je me considère comme mort. 
Mais à mes yeux, il a une valeur considérable en 
tant qu’il est porlé par mes enfants. Que l'on dise 
que leur mère, à l'exemple de tant d’autres 
femmes, n'a pas su résister au courant des excen- 
tricités modernes, qu’elle a vécu d’une inutile 


234 LA COMTESSE DE CHALIS 


vie, composée de distractions peu convenables et 
de sots plaisirs, qu’elle a fait un stérile emploi 
de sa forlune, et qu’elle a répondu par l’indifié- 
rence à mon affection, cela, je puis le tolérer ; c'est 
un blâme, ce n'est point une flétrissure. Ce que je 
ne veux pas, c’est qu’on puisse désigner la com- 
tessede Chalis par les noms de ses amants. Eh bien! 
mon cher ami, au moment de parür, car 11 y 
péril pour moi à demeurer plus longtemps ic, 
je ne vous demanderai pas des choses qui soient 
indignes aussi bien du respect que vous vous de- 
vez à vous-même que de la position que vous oc- 
cupez dans ma maison. Ce que je vous demande, 
et je vous le demande avec instance, c’est de n'ob- 
server rien, de n’aller au-devant de rien, et, dans 
Jecas seulement où les événements prendraient une 
telle tournure qu’il faudrait être aveugle pour ne 
pas les voir, de me mettre en mesure d'étouffer 
le scandale, en m’adressant par le télégraphe ce 
seul mot, que je comprendrai : « Revenez! » 


L 2 


OÙ LES MŒURS DU JOUR: 293 


LXVI 


Ï s'arrêta enfin. Il était temps. S'il avait con- 
tinué une seconde de plus, mon trouble aurait 
suffi pour lui révéler la profonde horreur que me 
faisait éprouver sa requête. Certes, tout ce qu'il 
disait n’était que trop juste, ce qu'il me deman- 
dait, en se plaçant à son point de vue, semblait 
légitime ; mais ‘dans la situation où je me trou- 
vais vis-à-vis de la comtesse, le rôle qu’il me 
traçait me paraissait, de tous les rôles possibles, 
le plus affreux. La seule idée que moi, même 
éconduit par madame de CGhalis, même à l'ef- 
fet de sauvegarder l'honneur de ses enfants, 
je pusse dénoncer cette femme qui m'avait 
pressé dans ses bras, s’abandonnant à moi, légè- 
rement sans doute, mais avec la confiance d’un 
sentiment aussi vif que tendre, me causait une 
insurmontable répulsion. S’il ne s’était agi que 
de moi-même, et si ne m'avait arrêté la perspec- 


236 LA COMTESSE DE CHALIS 


Live des résultats qu’un excès de franchise de ma 
part devait avoir infailliblement pour madame 
de Chalis, je me serais levé en m'écriant: 
« Chargez quelque autre de vous aider à punir 
votre femme! Moi je ne le puis pas. Je fus son 
amant! » Mais 1] fallait agir avec la plus stricte 
circonspection dans cetie circonstance terrible, 
et il fallait agir très-vite, car le comte, me regar- 
dait, attendant ma réponse avec une fiévreus 
anxiété. J’entrevis immédiatement qu’il n’existait 
pour moi aucun moyen-“honorable de sortir de 
l'impasse où j'étais enfermé ; je compris que ma 
situation me condamnait à tromper le comte; 
qu'entre toutes les infamies dont j'avais le cho 
celle-là était la moins basse, et, la rage dans le 
cœur, avec une assurance qui m’étonnait moi- 
même, en me promettant bien de trahir ma pa- 
role, sans hésiter, je la lui donnai. 


OU LES MŒURS DU JOUR, 251 


LXVHII 


Le même jour, après le diner, le comte partit, 
et sa femme le reconduisit jusqu’à la gare du 
chemin de fer. Il me serait impossible d'exprimer 
dans quel état d'humiliation et de découragement 
J'étais tombé. Une heure plus tard, les enfants 
venaient de se coucher, lorsque le timbre de 
l'hôtel retentit par deux fois, annonçant aux valets 
de pied le retour de la comtesse. A l’idée que 
dorénavant nous allions être seuls en face l’un 
de l’autre je me sentis frissonner de crainte. 
Qu’allait-il se passer entre nous deux? 

Si navrantes que fussent mes pensées à cet 
égard, j'étais loin de prévoir ce qui m'atten- 
dait. J'étais resté chez moi, accoudé sous ma 
lampe, et méditant sur les événements qui ve- 
naient de se succéder; la porte cochère de l’h6- 
tel avait été fermée, le gaz était éteint dans la 
cour et dans l'escalier; il était à peine minuit, 


LD 


258 LA COMTESSE DE CIALIS 
et tout le monde reposait dans la maison. Fati- 
gué de penser, j'allais me mettre au lit, lors- 
qu’il me sembla qu’un .courant d'air froid me 
frappait le visage. de levai la tête. Ma porte avait 
été ouverte sans que je l’entendisse, et, dans 
l'encadrement formé par lelinteau et les jambages, 
immobile, silencieuse et me regardant, se tenait 
la comtesse de Chalis. | 

C'était la première fois, depuis que je logeais 
chez elle, qu’elle avait pris la peine de monter 
les trois étages de son escalier pour me venir 
voir. Je m'étais levé en sursaut, la reconnais- 
sant, ne sachant ce qu'elle. me voulait, à cette 
heure, craignant tout, ayant tout à craindre. Ce- 
pendant elle avait refermé la porte et s’avançait 
vers moi. Je lui dis : 

— Prenez garde! vos cnfants sont là, à côte. 

— Je le sais bien, répondit-elle ; : mais vous 
devez avoir une autre pièce. 

Et, soulevant ma lampe, elle se dirigea vers 
ma chambre à coucher, 
… Quand j'y fus entré derrière elle, elle com- 


OÙ LES MŒURS DU JOUR. 259 


mença par refermer la porte, puis elle examina 
toutes choses autour d’elle avec une apparence 
de curiosité. Le costume qu’elle portail était 
aussi élégant que singulier. Îl se composait d’un 
peignoir de taffetas rose, recouvert en entier par 
un second peignoir de valencienne. Ce fastueux 
vêtement tombait à larges plis tout autour d’elle, 
el s’en allait traîner, en arrière, à la distance de 
plus d’un mètre. Ses blonds cheveux, négli- 
gemment. ramassés sur le sommet de sa tête, 
découvraient sa nuque parfaite, Ses beaux bras 
apparaissaient dans l’écartement de ses manches. 
Enfin ses pieds, les plus adorablement faits qu’on 
puisse imaginer, étaient chaussés de satin rose. 
Malgré le trouble que j'éprouvais à la voir si 
galamment vêtue, je remarquai qu'un parfum 
pénétrant, mélange d’héliotrope et de réséda, se 
dégageait légèrement desa personne. Ce parfum, 
dont elle avait seule le secret et qu'Houbigant 
composait pour elle, elle nes’en était plus servie 
depuis que nous étions revenus d’Aïx, et je le lui 
avais souvent reproché, car il m'agréait. Cela me 


240 LA COMTESSE DE CIHALIS 


parut une chose inouïe qu'elle se fût parfumée de 
cet extrait de fleurs précisément ce soir-à; 
mais, dans ma naïveté, supposant qu’elle n’avait 
pu monter chez moi que pour me signifier mon 
congé, je me tenais tremblant devant elle. Pour 
clle, elle ne se sentait pas gênée du tout. Quand 
clle eut posé la lampe sur la table, elle se tourna 
tranquillement vers moi, puis — il était écril 
qu'elle m'étonnerait toujours! — elle me dit 
d'un ton de reproche : 

— Vous ne m'aimez plus, n'est-ce pas? » 

Je crus d’abord avoir mal compris, tant cette 
question était en dehors de toutes les prévisions 
possibles. Alors, elle s’assit dans un fauteuil, et, 
me regardant avec calme, elle répéta sa phrase: 

— Vous ne m’aimez plus, n'est-ce pas? 
 — À quoi done voyez-vous que je ne vous 
aime plus? lui répondis-je, sans avoir bien exac- 
lement conscience de ce que je disais. Il me sem- 
ble que ce serait plutôt à moi de vous reprocher 
votre indifférence, votre haine, pourrais-je dire: 


OÙ LES MŒURS DU JOUR. "9 


— Oh! moi! fit-elle en hochant la tête, il est 
bien évident que je suis capable de tous les cri- 
mes. Et mon mari a dû vous raconter à cet 
égard des choses accablantes. 

— Votre mari ne m'a rien dit sur votre 
compte que ce que vous avez cru devoir me con- 
lier vous-même. 

Elle m’interrompit par cette seule interjec- 
lon. | 

— Ah! 

Mais il y avait une telle expression de mépri- 
sante incrédulité sur ses traits que je ne pus 
ajouter üne parole. 

— Allons! fit-elle en se levant et se dirigeant 
vers la porte, je le vois bien que vous ne m’ai- 
mez plus! | 

-Je courus après elle, et lui prenant les mains 
avec un lressaillement qu’il ne m'était pas possi- 
ble de contenir : 

— Je vous en prie, lui dis-je, écoutez-moi. 
Je ne sais ce que vous pensez. Je ne sais même ce 


que, après plus de quatremois d’indifférence, vous 
14 


242 ° LA CONTESSE DU CHALIS 


êtes venue faire ici. Maïs je le sens : ce moment 
doit déterminer entre nous unc crise suprême. 
Ne prenez aucune résolution avant de m’en- 
tendre. 

— Mon Dieu! je vous écoute, fit-elle en sou- 
riant. | 

Et elle alla s’asseoir auprès de la table, s’amu- 
sant, avecune plume, à griffonner je ne sais 
quoi sur une feuille de papier blanc. Pour moi, 
stupéfait tout d’abord de la tournure qu'elle | 
avait donnée à la discussion, je commençais à 
reprendre possession de moi-même. Certes! de- 
puis longtemps, surtout depuis la confession de 
son mari, je ne me faisais plus la moindre illu- 
sion sur le caractère de la comtesse. Mais la pas- 
sion que j’éprauvais pour elle était encore si vive 
que, malgré ce qui s’était passé entre M. deCha- 
lis et moi, en ce moment — je l'avoue à ma 
honte — toutes mes idées étaient tendues sur les 
chances d’une réconciliation. 

— Si vous m’aimiez encore, lui dis-je avec 
émotion, vous mc permettriez de vous interro- 


OÙ LES MŒURS DU JOUR. 243 


ger.. Pourquoi ne m’avez-vous donné aucune 
marque de sympathie depuis que je demeure 
auprès de vous? 

— Vous voulez le savoir ? 

— Oui. | 

— Eh bien! ïl y avait quelque chose qui 
m'humiliait dans la position que vous occupez 
dans ma maison. | | 

— Mais, aujourd’hui, rien n’est changé dans 
cette position. 

— J'en ai pris mon parti. 

— Pourquoi? 

_— Vous aurez donc toujours la rage des expli- 
cations ? dit-elle en haussant les épaules et conti- 
"nuant à griffonner sur la page blanche. 

— Si ce n’était pour me donner ou pour me 
demander une explication, que seriez-vous venue 
faire ici? 

— J'y suis venue pour voir si vous m’aimez 
encore. 

À ces mots jesentis mon cœur se serrer. Îl était 
évident pour moi que la comtesse mentait, que sa 


AT LA COMTESSE DE CHALIS 


démarche ne pouvait être désintéressée. Mais 
quelle était la nécessité qui l’avait causée? J'hé- 
sitais à le demander. | 

— Sije vous aime... lui dis-je; que faut-il 
faire pour vous le prouver ? 

— Ïl faut faire, répondit-elle, une chose bien 
simple. 

— Mais quoi ? 

— Me raconter tout ce qui s’est dit entre vous 
et le comte de Chalis. 

Un grand silence suivit ces paroles. La com- 
tesse me regardait avec une tranquillité parfaite, 
comme une personne qui se sent dans son droit, 
faisant une chose légitime et toute naturelle. 
Mais moi, confident du mari, moi qui n'avais ni 
su ni pu me dérober à ses épanchements, moi 
qui l'avais laissé partir, confiant dans la pro- 
messe qu’il in’avait arrachée, et qui croyais, lui 
faisant cette promesse que je voulais trahir, avoir 
atteint le fond de l’ignominie, dans quelle situa- 
tion me trouvai-Je! 

— Cela, c’est impossible ! lui répondis-je, 


| 
OU LES MŒURS DU JOUR. 245 
avec un mouvement de répulsion que je ne cher- 
chais même pas à déguiser. 

— Et pourquoi donc? dit-elle avec la même 
tranquillité. 

— Je ne puis trahir la confidence de votre 
mari. 

— Préférez-vous trahir la mienne? 

Et comine Je ne disais rien, écrasé que j'étais 
par la perspective nouvelle qu'elle ouvrait devant. 
mo! : 

— Âh çà! mon cher, fit-elle en souriant, il 
faut avouer que vous avez de singuliers scrupules 
et que vous vous faites de bizarres illusions sur 
la nature de vos devoirs. Voyons, asseyez-vous 
ici, à mes pieds; donnez-moi votre main ct re- 
gardez-moi bien : je m'en vais vous ouvrir le 
fond de mon âme. Je vous crois un très-honnète 
homme; mais enfin vous ne pouvez vous dissi- 
muler que vous avez pris la femme d'un autre. 
C’est très-sérieux cela, et cela vous impose cer- 
taines obligations. S'il m’a plu d'exposer pour 


vous tout ce qu’unc femme peut risquer de plus 
44. 


@ 
216 LA COMTESSE DE CHALIS 
précieux, sa considération, c’est bien le moins 
que vous m'aidiez à me défendre. Mon mari esl 
un homme inquiet, rancunier, un peu sournois, 
comme le sont d’ailleurs tous les malades. II 
m'en veut, se doutant que mon affection s'est 
détournée de lui. J'ai fait ce que j’ai pu pour le 
ramener; jen’ai pas réussi, Ce qu’il médile con- 
tre moi, je l’ignore, mais je le sens ; cela ne doi 
pas être charitable. Vous l’avez trompé avec moi; 
vous avez même trouvé excessivement doux de le 
tromper. En ce moment, quelques heures à peine 
après son départ, si Je vous en priais, vous vous 
empresseriez de le tromper encore. Il s’agit de 
nous consulter et d'adopter un plan de conduite 
pour nous prémunir contre ses violences, et vous 
hésitez à me fournir des renseignements qui mc 
"semblent indispensables! Autrefois, vous me 
disiez que j'étais placée dans votre cœur au-dessus 
. de toutes les créatures, que vous exposeriez pour 
moi votre vie avec bonheur, que sais-je encore! 
que vous ne viviez que pour moi. Je vous at- 
corde que c’étaient là des manières de parler 


UU LES MŒURS DU JOUR. 247 


familières à lous les amoureux, et auxquelles 
on nedoit pas attacher plus d'importance qu’elles 
ne le méritent. Mais enfin je ne puis supposer 
que le comte de Chalis soit placé dans votre af- 
fection au-dessus de moi, n’est: ce pas”? Et s’il y a 
dans la confession que je vous demande quelque 
chose... mon Dieu ! qui froisse la délicatesse, est- 
ce que, en me donnant à vous, je me suis sentie 
arrêtée par de telles considérations? J'ai commis, 
moi, pour vous, la plus grande faute que puisse 
commettre une femme. À charge de revanche, 
ion cher, ou je dirai que vous ne m’aimez plus ! 
_ [me faut renoncer à peindre l'air qu'elleavait 
en disant cela; à décrire l'éclat de ses yeux, le 
charme de sa voix, l’effet que produisait sur moi la 
pression de*sa main; à exprimer ce que j'éprou- 
vais en la sentant si près de moi, dans le silence 
et la solitude de cette nuit, après quatre mois de 
colère, de haine, de désirs inassouvis, 


Je lui dis tont. 


248 LA COMTESSE DE CHALIS 


LXIX 


— Ah! je le savais bien que vous m'aimiez 
toujours! s’écria madame de Chalis en m’altirant 
contre son cœur, lorsque j’eus achevé la con- 
fession qu’elle avait écoutée d’une oreille avide. 

Une heure plus tard nous étions aussi complé- 
tement réconciliés que possible. Mais, m'éveil- 
lant de mon ivresse, je fus très-étonné de voir 
que la comtesse avait reprissa place auprès de h 
table et continuait ses griffonnages. Je m’avan- 
çai pour examiner ce qu’elle écrivait. C'étail 
invariablement la même phrase : Je vous aime. 
Et cette phrase se répétait du haut en bas dela 
page, tracée en long, en large, avec celte va- 
riante: J'adore Charles Kerouan. Signé: Com- 
tesse de Chals. 

Je ne pus m'empêcher de rire de cet enfantil- 
lage, ct, comme la comtesse, riant plus fort que 
moi, lançait au feu son autographe en me len- 


OU LES MŒURS DU JOUR, 249 


dant la plume, je m’assis auprès d'elle, et avec 
l’exagération habituelle aux amoureux, exagéra- 
ton qu'elle avait prévue sans doute, j'écrivis ce 
qui suit sur une feuille blanche : 

« Je n'ai jamais aimé et je n'aimerar jamais 
que celle à qui j'ai consacré ma vie depuis deux 
ans, celle qui a daigné se réelle avec moi ce 
soir, la belle Diane de Chalhs. » 

Et Je signai. 

— C’est très-gentil, cela, dit la comtesse, qui 
hisait ce que j'écrivais par-dessus mon épaule. 
Il n’y manque qu’une chose. 

— Quoi donc? 

— La date. 

Je riais comme un sot en écrivant la date. 

La comtesse me prit le papier de dessous les 
mains, puis elle le plia en quatre avec une affec- 
tation de sérieux, et le plaça dans son corsage. 
Il était tard. Elle manifesta le désir de rentrer 
chez elle. Je l’accompagnai par les escaliers, 
tenant en main un bougeoir pour nous éclairer. 
Quand nous fûmes arrivés à sa porte, au premier 


250 LA COMTESSE DE CIALIS 
étage, comme J'avançais les lèvres pour l’em- 
brasser, elle se recula un peu, puis, tirant mon 
écrit de son corsage : | 

— Maintenant, me dit-elle, s’il vous prenait 
jamais la fantaisie de correspondre à mon sujet 
avec mon mari, voici qui m’aiderait à vous punir. 


LXX 


Quelle femme!... Je demeurai le reste de la 
nuit sur pied, ne songeant même pas à dormir. 
Tout ce qui s'était passé entre nous pendant la 
_soirée me revenait à l'esprit, et, à chaque inci- 
dent nouveau, je m'’écriais avec accablement : 
Quelle femme!... Ce qui m’humiliait le plus, 
c'étaient les précautions qu’elle avait cru devoir 
prendre contre moi. Ïl me suffisait au surplus 
de penser à la situation que les événements 
m'avaient créée auprès de son mari pour me 
faire rougir de honte. Hélas! la seule chose que 
Je n’avais pas prévue en m’engageant dans celte 


OU LES MŒURS DU JOUR. 951 
maudite liaison, c'était que ce mari pouvait être 
l’homme le plus sympathique, et qu'il formerait 
le dessein de se confier à moi. Qui l'aurait prévu 
à ma place? Je m'attendais le lendemain à une 
rupture définitive entre moi et la comtesse. En 
effet, étant parvenue à s'emparer de l’absurde 
écrit qui me livrait à elle, pièds et poings liés, 
elle n’avait plus de raison de me craindre, par- 
tant plus de motifs de me ménager. Cette pensée . 
prouvait que je la connaissais très-mal encore. 
Elle fut charmante pour moi et pleine d’atten- 
tions. Elle ne fit pas la moindre allusion à ce 
qui s'était passé. Seulement, à partir de ce jour, 
elle se gêna moins, ou plutôt elle ne se géna plus 
du tout pour vivre à sa guise. Se souciant fort 
peu de ce que je pouvais penser d’elle, elle trou- 
vait commode, et même spirituel, de faire jouer 
à son surveillant le rôle avilissant de « paraton- 
nerre, » Pendant que son mari était à Naples, 
se fiant à la parole que je lui avais donnée, elle 
me retenait auprès d'elle, et, je l’ai su depuis, 
m'accusail railleusement dans ses lettres de vou- 


252 LA COMTESSE DE CHALIS 


loir régenter tout le monde à l’hôtel. Le mari 
dormait donc sur les deux oreilles, pendant que 
le Titiane, pour se venger de lui, dépravait au- 
tant qu’il pouvait l'âme déjà viciée de la comtesse. 
Moi, je voyais cela sans pouvoir rien dire. Mais 
ma conscience se révoltait. Un jour, exaspéré de 
mon abjecte situation, je résolus de partir. Alors 
elle se fâcha tout rouge et me défendit de le faire. 
. Je me soumis. « Ah! me disais-je, tu as voulu 
connaître les dessous du monde! tu as voulu 
savoir de quoi se composait l’amour d’une de ses 
étoiles! tu as voulu tâler de l’adultère! et de l’'a- 
_dultère d’une grande dame! Eh bien! tu en tà- 
teras maintenant! » 


LXXI 


Cependant, précisément à cause de l’avilisse- 
* ment dans lequel j'étais tombé, la position que 
‘j'occupais auprès de la comtesse ne pouvait être 
que transitoire. Elle avait beau, pour se moquer 


- OU LES MŒURS DU JOUR. 253 


de moi sans doute, certifier qu’elle ne m'avait 
jamais tant aimé, je sentais que le drame qui se 
jouait entre nous deux, et qui tournait mainte- 
nant à la parodie, ne pouvait s’éterniser, qu'il 
devait avoir une fin, et une fin prochaine et ter- 
rible. Je crus un soir toucher au dénoûment, 
Cette Florence dont j'ai parlé au commencement 
de ve récit, et qui avait été la cause de la brouille 
survenue à Aix entre le prince Titiane et la coni- 
esse, cétte Florence, l’une des plus belles cour-- 
lisanes et des plus richement entretenues de 
Paris, qui, pour avoir été la première à teindre 
ses cheveux noirs en blond ardent, s'était fail 
dans ces derniers temps une réputation euro- 
péenne, sous l'effroyable nom de « la plus belle 
des pieuvres ! » celte Florence enlin qui trouvait, 
au dire du prince, madame de Ghalis « agréable 
à voir, » et avait eu l’impertinence de la lorgner 
‘un soir, au théâtre, faisait alors depuis quelques 
jours partout parler d’elle. Tous les journaux, 
depuis le Constitutionnel jusqu’à la Lune, en-. 


tretenaient le public d'une « vertueuse résolu- 
45 


254 LA COMTESSE DE CHALIS 

tion qu’elle avait formée. » La pauvre enfant 
s’élait amourachée d’un Joli garçon sans forlune. 
Elle voulait l’épouser et se retirer avec lui dans 
une délicieuse villa qu’elle avait achetée au bord 
du lac de Côme. Ne possédant que des économies 
insuffisantes pour vivre, elle s'était décidée à 
faire « le sacrifice de son mobilier. » C'était Rà 
vente de ce mobilier qui défrayait alors toutes 
les conversations dans la première ville du globe. 
Tant de princes, de millionnaires, de fils de fa- 
mille avaient traversé le boudoir de Florence en 
y laissant des marques de leur gratitude! On y 
comptait les menus objets de la haute curiosité 
par centaines. Quant aux bijoux de prix, il avait 
été impossible d’en faire l'inventaire : les bagues, 
disait-on, devaient être vendues au boïsseau, les 
diamants au litre! La pièce la plus merveilleuse 
de cet écrin de reine était un grand collier à 
seize rangs de perles, estimé un demi-million. 
Les journaux ayant annoncé que l'exposition pu- 
blique précédant la vente durerait huit jours, 
é’était à qui, parmi les femmes « de la meilleure 


OU LES MŒURS DU JOUR. 20 
société, » ferait la partie d’aller visiter la demeure 
de la courtisane. On leur avait tant dit qu’elle 
avait un goût supérieur! tant donné. à entendre 
qu’elle les éclipsait toutes par son élégance! Pen- 
dant une semaine on vit des files de voilures 
armoriées stationner sur les côtés de l'avenue 
Matignon, où se trouvait l’hôtel de Florence. 
Quelques jeunes gens, en parcoürant les appar- 
lements, s’amusaient à divulguer le secret de la 
provenance de certains meubles. On se retrou- 
vait en eux. On était là comme « en famille. » 
Le portrait de Florence en pied, nue jusqu’à la 
ceinture, allirait tous les regards. Il était à 
vendre, comme le reste, Mais c'était le cabinet de 
toilette surtout qui ravissait les visiteurs. On s’é- 
Louffait dans cette grande pièce dont les murs 
étaient tapissés de glaces, et dont les ustensiles de 
vermeil représentaient une valeur de deux cent 
mille francs. J’avais lu la plupart de ces détails 
dans les journaux « bien informés, » tels que 
l'Indépendance belye et le Figaro, et j'en avais 
entendu citer quelques autres par les hommes 


256 LA COMTESSE DE CHALIS 


de l'intimité de la comtesse. Un soir, ma- 
dame de Chalis m'avait paru nerveuse, préoc- 
cupée. On aurait dit qu’elle était dans J'attente 
de quelque événement. Je l’interrogeai. Elle sc 
mit à sourire, el me répondit d’une manière 
évasive. Il me sembla qu’elle voulait chercher à 
m'éloigner. Aussitôt je me mis en tête de rester, 
Vers dix heures on annonça le prince Titiane. 
La comtesse, en l’apercevant, oublia que j'étais 
là. Elle s’élança au-devant de lui. Le prince por- 
tail sous le bras une boîte aplatie enveloppée de 
papier de soie, Madame de Chalis s’empara de 
celte boîte avec une sorte de vertige. Le prince 
riait, moi, je ne comprenais pas, je regardais. 
Retirée au fond du salon, auprès d’une table, 
madame de Chalis, nous tournant le dos, avait 
déchiré le papier, ouvert la boîte, et elle se pen- 
chait dessus, muette, anxieuse, Je m'avançai. Elle 
tournait alors sur elle-même, en chantant, à tra- 
vers la chambre, el elle tenait dans ses mains un 
objet qu’elle avait tiré de la boîte et que je dis- 
tinguais mal encore. Elle promenait avec amour 


OU LES MŒURS DU JOUR. 297 


cet objet sur son cou, sur sa bouche, sur ses joues. 
On aurait dit qu'che le flairait, qu’elle le baisait. 
Tout à coup elle s'arrêta, puis, en poussant un 
grand éclat de rire, elle fit danser au bout de ses 
doigts un long collier de perles. C'était le collier 
de Florence. 

Comme elle me le mettait sous les yeux, je ne 
pus m'empêcher de l’admirer. Cependant cela 
me choquait de l’avoir vue appuyer les lèvres 
sur un objet qui avait élé porté par celte fille. 
de lui dis : 

— Vous avez acheté ce collier, madame? 

— Ouil ouil oui! 

— Elle battait des mains et sautait de joie. 

— Et combien l’avez-vous payé? 

Le prince dit: 

— Cinq cent mille francs. 

— Trouvez-vous que ce soit trop cher? reprit 
la comtesse, 

— Je pense, répondis-je, que c’est beaucoup 
d'argent. 


Dans l'ignorance où je vivais à l'égard d’une 


258 LA CONTESSE DE CHALIS 


foule de choses, je croyais que la vente du mobi- 
lier de Florence avait eu lieu, et que la comtesse, 
n’osant se rendre en personne à cette vente, 
avait chargé le prince d’acheier le collier pour 
elle. Hélas! j'étais à mille lieues de la vérité! Le 
prince, qui n'avait jamais brillé par la discrétion, 
ct qui, d’ailleurs, pensait que madame de Chaks 
n'avait pas de secrets pour moi, ne se gêna 
guère pour parler. La comtesse ne songeait 
même pas à l’interrompre : dans sa pensée, Je 
n'étais plus à craindre pour elle, et elle était 
comme affolée par la vue de son collier. En quel- 
ques mots Je fus mis au courant de tout. Voici 
ce qui s’élait passé : 

Madame de Chalis, comme tant d'autres 
femmes, avait formé le projet de visiter la 
demeure de la courtisane. Mais, voulant tout voir 
à son aise el appréhendant la foule, elle avait 
obtenu de Florence, par l’entremise du prince 
Titiane, la permission de se rendre chez elle 
deux heures avant l'ouverture de l'exposition 


publique. Florence ayant été loger depuis quelques 


OU LES MŒURS DU JOUR. 959 


jours chez une de ses amies, la comtesse se croyait 
sûre de n'avoir pas à craindre une rencontre 
qui aurait pu l’embarrasser. Un matin donc, en 
compagnie du prince, elle s’était rendue avenue 
Matignon, où elle ne trouva qu’une femme de 
chambre pour la recevoir. Si elle s’en donna à 
cœur-joie de lout passer en revue, jusqu'aux 
moindres tiroirs, c’est ce qui ne peut être mis 
en doute. Il aurait fallu qu’elle ne fût pas femme 
pour que Île contraire arrivât. Quand elle eut 
tout bien vu, et que, surtout elle se fut longue- 
ment extasiée sur la beauté du collier, une porte 
s’ouvritet Florence parut devant elle. La stupeur 
de la courtisane fut-elle jouée, ou le coup avait- 
il été monté à l’avance entre le prince ct elle? 
Tous les deux, selon moi, n’en étaient que trop 
capables. Quoi qu’il en soit, Florence ge perdit 
pas la tête, et pendant que la-comtesse la regar- 
dait tout interdite, elle s'excusa de son mieux, 
et, avec les manières les plus confuses et les plus 
flatieuses, elle dit qu’elle avait cru que c’était 
seulement le lendemain que la comtesse devait 


260 LA COMTESSE DE CHALIS 


venir ; qu’elle était désolée et toute honteuse de 
l’indiscrétion involontaire qu’elle avait cominise ; 
qu'elle ne savait quelles expressions choisir pour 
prier madame de Ghalis de vouloir bien la: lui 
pardonner. Madame de Chalis, qui n’avait jamais 
soupçonné qu’une « demoiselle » de la condition 
de Florence püût avoir reçu une éducalion 
quelconque et faire preuve de tant de tact 
et de bienséance, oublia sur-le-champ lin- 
commensurable distance qui les séparait lune 
de l’autre, et répondit avec autant d’urbanité 
qu'elle aurait pu le faire si Florence, au lieu 
d’être « la plus belle des pieuvres, » avait été 
une femme du monde ét si elle l'avait reçue dans 
son salon. Le prince juhilait à part lui de l'ar- 
mable tournure que prenaient les choses. La 
glace étant enfin rompue, Florence, avec un air 
d’une simplicité parfaite, offrit un siége à 
comtesse... el la comtesse l’accepta. Pendant 
plus d’une heure, on causa. On s’étudiait à la 
dérobée, tout en faisant assaut de compliments. 
Florence trouvait la comtesse la femme la plus 


OU LES MŒURS DU JOUR. 261 
accomplie qu’on pût voir ; la comtesse s'émer- 
veillait de la beauté de Florence, et surtout de 
sa distinction. Le prince prit sur lui de dire que 
madame de Chalis « se mourait du désir d’ache- 
ter le collier. » Florence répondit aussitôt qu'elle 
consentait à le retirer de la vente, et elle donna 
rendez-vous au prince « pour en causer. » On se 
quitta enfin, en se serrant la main... avec toute 
sorte de politesses des plus gracieuses; on se 
quitta en regrettant ouvertement, et muluelle- 
ment, et en souriant, de ne pouvoir compler sur 
le plaisir de se revoir. Florence était radieuse, 
comme on peut le croire, et madame de Chalis, 
tout en disant qu’il ne fallait parler à personne 
de cette aventure, affirmait tout naïvement 
« qu’elle s’était beaucoup amusée. » 


LXXII 


Quand nous fûmes seuls — le prince était 


parti avant minuit pour aller reprendre à son 
15, 


262 LA COMTESSE DE CHALIS. 


cercle une partie dans laquelle plusieurs millions 
étaient engagés, et qui durait déjà depuis trois 
jours — je me tournai vers la comtesse : 

— Eh bien, lui dis-je, vous avez donc enfin 
réussi à fréquenter les femmes entretenues ? 

J'espérais que cette impertinence la ferait bon- 
dir ; mais elle prit fort bien la chose. 
= — Que voulez-vous? fit-elle en s'amusant à 
compter, pour la dixième fois, les perles de son 
collier. Rien de tout cela n’était préparé. Mais on 
m'avait tant parlé de cette Florence, je l'avais si 
souvent rencontrée au hois, aux courses, au 
théâtre, chez ma marchande de modes, et, Je 
vous l’avouerai, elle m’inspirait une telle curio- 
sité, que lorsque je me suis trouvée devant elle, 
je n’ai pu résister au désir de chercher un peu à 
savoir quelle femme c'était. Eh bien, c’est une 
chose extraordinaire, mais elle est très-bien! 
Elle s'habille avec goût, elle s'exprime avec 
décence, elle a‘même de l'esprit. Enfin il n'ya 
presque pas de différence entre elle et. et 
nous autres, 


OU LES MŒURS DU JOUR, 263 


Ce fut moi qui bondis, entendant cela. 

— Qu'est-ce que vous avez done? me dit la 
comtesse. 

J'avais déjà repris mon siége. 

— Rien du tout, répondis-je. 

— Mais si ! fit-elle, je le vois bien. Vous vous 
mourez d'envie de me chercher querelle. 

— À quoi cela servirait-il? Vous ne recon- 
naissez pour vos amis que les personnes qui vous 
facilitent les moyens de satisfaire vos fantaisies, 
et jamais celles qui s’exposent à vous déplaire 
pour vous rendre service. Je joue auprès de 
vous depuis deux ans le rôle haïssable de Mentor. 
de vous fatigue, je vous ennuie. Et, cependant !.… 
quant à M. Titiane… | 

— Ah! bon! s'écria-trell, voilà que vous 
allez encore être jaloux de lui! 

__— de vous assure, repris-je avec colère, que 
je ne suis jaloux de personne, et, en particulier, 
de cet Aztèque. 

— Aztèque ! fit-elle, qu'est-ce que cela? 

— C'est une créature de race dégradée, un de 


264 LA COMTESSE DE CHALIS 


ces êtres qui tiennent le milieu entre la bête et 
l’homme. 

Elle ne put s'empêcher de rire. 
— Comme vous devenez méchant ! me dit- 
elle. | | 

— Méchant ! moi ! je ne suis que juste. Rien 
ne m'ôtera de l'esprit que cette rencontre était 
préparée à l’avance entre votre Titiane et sa 
demoiselle Florence. 

— Dans quel intérêt ? | 

— Je m'y perds. 

— Eh bien, quand cela serait ! 

— Comment! quand cela serait ! 
. — Sans doute. Titiane me parlait souvent de 
cette fille. Il ne cessait de me répéter qu'elle me 
trouvait la plus charmante des femmes. En même 
temps il me racontait sur son compte une foule 
d'aventures qui piquaient ma curiosité. Îl aura 
supposé que cela me distrairait de passer une 
heure avec elle. Je ne vois pas qu'il y ait lieu de 
lui en vouloir. 

— Ni moi non plus. 


OU LES MŒURS DU JOUR. 265 


— Ah! tenez! vous êtes agaçant, avec votre 
persiflage ! 

— Agaçant., c’est possible. Vous me permet- 
trez cependant de constater l’effroyable chemin 
que vous avez fait. À Aix, vous étiez soucieuse 
de votre réputation. Indignée d'avoir vu le prince 
quitter la loge de cette fille pour entrer dans la 
vôtre, vous le chassiez comme un valet. Aujour- 
d’hui cette même fille, dont le nom seul, prononcé 
devant vous, vous révoltait, ses aventures excitent 
votre curiosité, et cela vous amuse de passer une 
heure avec elle. Evidemment il y à progrès. 

— Vous avez la manie de tout analyser, 
répliqua-t-elle avec humeur. Qu’auriez-vous done 
fait à ma place? 

— D'abord, je n'aurais Jamais revu cet hor- 
rible prince ; ensuile je ne serais pas allée avenue 
Matignon. 

— Toutes les femmes y vont. 

— Elles ont tort. Au surplus, elles y vont 
avec lout le monde, pendant les heures consa- 
crées à l'exposition publique ; elle n’y voient pas 


266 LA COMTESSE DE CHALIS 


la maîtresse de la maison, et ce n’est pas du tout 
la même chose.  . 

— Baste ! 

— Une interjection n’est pas un argu- 
ment. 

— Quel argument voulez-vous que je vous 
oppose? Si je n’avais pas vu cette Florence, si Je 
n'avais pas su lui plaire, .je n’aurais peut-être 
pas ce collier. 

— Eh bien, quand vous ne l’auriez pas? 

Là-dessus la comtesse se mit en colère. 

— Vous en parlez bien à votre aise! s’écria- 
-elle. Il n’yen a pas de plus beau à Paris. 

— Îl n’y en a sans doute pas non plus de pro- 
venance plus honteuse. 

— Qu'est-ce que cela fait ? Dès l’instant queJe 
l’ai payé, et de... mon argent. 

Chose bizarre ! il y eut dans la façon dont elle 
accentua cet adjectif possessif je ne sais quoi de 
pareil à une hésitation de conscience. Je regardai 
madame de Chalis. Elle tenait les yeux baissés, 
mais les pommettes de ses joues se coloraient 


OÙ LES MŒURS DU JOUR. 207 


légèrement. Ce fut pour moi un trait de lumière. 
Cependant la pensée qui me venait à l'esprit 
‘était si outrageante que je n’osais l’énoncer ; j'en 
avais la respiration comme coupée. Il me fallut 
plus d’une minute pour me remettre. 

— Cela va peut-être vous gêner, lui dis-je, 
d’avoir pris sur vos revenus une si grosse 
somme ? 

Sa rougeur s’accentua. 

— Je ne lai pas prise sur mes revenus, répon- 
dit-elle. 

— Ah ! 

— Oui. 

— Alors. c’est sur le capital! le capital 
qu’a dû vous confier votre mari, que vous l'avez 
prise ? | 

Ses tempes s’empourpraient. Elle hésita, puis 
elle dit : 

_— Sans doute, 

— Que croyez-vous, repris-je d’un air indiffé- 
rent, que pensera votre mari de cette acquisi- 
tion ? | 


t 


268 LA COMTESSE DE CHALIS 


. Elle leva les yeux avec embarras. 

— Mais. fit-elle, je ne vois pas qu'il soit 
indispensable de le lui dire. 

C’est alors que je sus à quel point je l’aimais 
encore. Mon âme débordait. Je me jetai à ses 
genoux. | 

— Je vous en supplie! m'écriai-je ; au nom 
de tout ce que vous avez de plus cher! au nom 
de vos enfants ! renvoyez ce collier. Perdez cent 
millefrancs dessus, s’il le faut, mais ne le gardez 
pas. Îl y a un abîme sous vos pieds. IL faudrait 
être votre ennemi pour vous le cacher, 

Les larmes ruisselaient sur mon visage. Je lui 
serrais les mains. | | 

— Que supposez-vous donc?... me répondit- 
elle avec sa voix brève. | 

Puis, repoussant mes mains, elle se leva. 

Elle était redevenue maîtresse d’elle-même. 


OU LES MŒURS DU JOUR. 269 


LXXIII 


Mais moi, je voulais tout savoir. Je me mis à 
battre Paris le .lendemain. Tous les lieux où 
affluent les nouvelles, où s’échangent les cancans 
du monde, les canards de la politique et les 
racontars des coulisses je les parèourus successi- 
vement. Partout je prêtai l'oreille, Rien ne trans- 
pirait encore. Cependant, à neuf heures, élan! 
allé rôder dans les couloirs de l'Opéra, j’entendis 
des chuchotements dans un groupe de jeunes 
gens que je connaissais. Je m’approchai, On 
paraissait s’amuser beaucoup, on riait, Ma pré- 
sence ne gêna personne. On continua à parler 
devant moi. C'était du collier qu’on parlait. 

Et le collier maudit — après une minute d’at- 
tention, il me fut impossible de conserver le 
moindre doute à cet égard — c'était le prince 
qui l’avait payé ! 


# 


270 LA COMTESSE DE CHALIS 


LXXIV 


Et il l'avait payé de la manière la plus com- 
promeltante, avec un mandat tiré par lui sur 
la Banque de France. Vers deux heures, au mo- 
ment où les gens de bourse affluent dans Îles 
bureaux de cette grande banque, où plus de vingt 
personnes se croisent perpétuellement dans la 
cour et sous la porte, Florence, en grande 
toilette, belle à ravir, était majestueusement 
descendue de son coupé à quelques pas de cette 


porte; puis, faisant l’ignorante pour se donner 


un air intéressant, demandait au concierge, aut 
garçons de bureau qui se trouvaient sur son 
passage, à {ous venanis enfin, où il lui fallait 
s'adresser « afin de recevoir la somme de cinq 
cent mille francs. » Une somme aussi forte ne 
se paye nulle part — même à la Banque de 
France, et surtoul à une jolie femme — sans 
que s’ensuive un peu d’émoi. Les employés lor- 


OÙ LES MŒURS DU JOUR, 971 


gnaient donc Florence pendant que le caissier 
comptait les liasses de billets qu’on allait lui re- 
mettre. L’un de ces employés, gentil garçon sur 
lequel en des temps moins prospères la « belle 
pienvre » avait laissé tomber quelques regards 
de commisération, s’avança même pour lui ser- 
rer la main et la féliciter d’avoir fait la conquête 
du prince Titiane. 

— Ah! mon Dieu! vous êtes dans l'erreur ! 
répondit Florence en affectant des airs de reine. 
D'abord il y a longtemps que la conquête est faite; 
ensuite la somme que je viens recevoir est le 
produit d’une affaire : c’est mon collier de perles 
que j'ai vendu. 

— Bon! reprit l’employé... Le prince est 
trop galant pour exiger la livraison de cette pa- 
rure. | 

— Mais pas du tout! je la lui ai livrée hier. 

— À qui donc veut-il la donner? 

— Ah!... voilà ! 

— Serait-ce un mystère? 

— Peut-être. 


272 LA COMTESSE DE CHALIS 


Le payeur interrompil ceite conversation en 
appelant Florence pour lui remettre le montant 
du mandat souscrit à son profit. La pieuvre con- 
linua ses airs en palpant le monceau de billets 
de banque. Elle affectait de ne pas les compter. 
Plus de trente personnes la regardaient, pendant 
qu'elle empilait ses cinq cents billets dans un pe 
lit sac de voyage. Elle mit deux minutes à cetle 
opération, puis salua, s’en alla, monta dans & 
voilure et se fit conduire chez son agent de 
change. Là, nouvelle scène de comédie, Elle était 
bien embarrasséc de cet argent, ne savait qu'en 
faire. Lur donnait-on le conseil d’acheter des 
rentes ? C’était peut-être un mauvais placement, 
car on lui avait dit « qu'on aurait la guerre. » 
Elle se décida pour des actions du chemin du 
Nord, « ayant beaucoup de confiance en M. de 
Rothschild. » Une heure plus tard la nouvelle 
courait tout Paris. 

Ce qu’on voulait savoir, ce qui mettait en fer- 
mentation toutes les têtes, c'était la destination 
du colher. Le prince Titiane l’avait-il acheté pour 


OJ LES MŒURS DU JOUR. 273 
en faire une spéculation? La chose n'était pas 
admissible : le prince n'avait jamais songé qu'à 
faire parler de lui. Voulait-1l le rendre à Flo- 
rence? c'était moins admissible encore ; si telle 
élait son intention, pourquoi le lui prendre? Il 
n'avait dû faire l’acquisition de cette parure que 
pour la déposer aux pieds d’une femme. Mais 
quelle était cette heureuse femme? Voilà ce qu’on 
se demandait à l'Opéra. L’un mettait en avant les 
noms de quelques courtisanes bien connues, et 
cela égayait les autres. [ln’était pas, en effet, be- 
soin de cinq cent mille francs pour toucher le cœur 
de la plus vénale. Alors on se regardait en hochant 
la tête. On citait le mot attribué à la reine Marie- 
Antoinette. On disait : « Il y a là-dessous quelque 
femme du monde. Tiliane ne dira rien peut- 
être; mais 1l est vanitcux, 1] laissera deviner les 
choses ; et nous reconnaîtrons la belle à son col- 
lier, » 

Les propos des jeunes gens continuaient sur ce 
lon, quand la comtesse de Chalis, enveloppée du 
menton aux pieds dans un burnous en cachemire 


214 LA COUTESSE DE CHALIS 


de l’Inde à palmes d’or, traversa le couloir du 
premier étage, et se présenta devant sa loge. 
Chacun salua et s’cffaça pour lui faire place. 
Mais moi, terrifié d’abord de ce qu’on venait de 
m'apprendre, en la voyant je n’eus plus qu’une 
préoccupalion : celle de savoir si elle avait au 
cou son collier. Au moment donc où elle mettait 
le pied dans le petit salon qui précédait sa loge, 
je m’avançai rapidement, comme pour l'aider à 
se débarrasser de son burnous. Elle parut éton- 
née de cette prévenance, el plus surprise encore 
de ce que je fis quand, ayant soulevé le burnous 
et vu reluire sous son chigaon l'agrafe de dia- 
mants qui soutenait ke collier de perles, je lâchar 
le burnous, et, pressant le ressort de cette agrafe, 
üirai- prestement à moi le collier. Personne n'a- 
vait rien vu de tout cela, car nous étions tous 
deux dans le petit salon, assez obscur, et la porte 
de la loge avait élé refermée ; mais elle se tourna 
vers moi avec dépit, en me disant : 
— Étesvous maladroit, ce soir! 
= Non, je ne suis pas maladroit, lui répon- 


OU LES MŒURS DU JOUR. 275 


dis-Je avec l’accent de la plus profonde tristesse. 
de vous sauve du mépris public ; voilà tout. Cha- 
cun ici sait que ce misérable prince a payé cette 
parure. On ne parle que de cela. On guelte toutes 
les femmes afin d'apprendre quelle est celle assez 
avilie pour avoir accepté un cadeau pareil. Si je 
ne m'étais trouvé ici, vous étiez perdue ! 

La comtesse se mordait les lèvres. Elle re- 
poussa le collier que je lui présentais. Pendant 
que je le déposais dans une poche du burnous, 
elle se jeta sur le divan du petit salon avec co- 
lère. J'étais resté debout. Je m'appuyai contre la 
porte. | 

— Eh bien, fit-elle tout à coup, pourquoi ne 
continuez-vous pas vos insolences ? Vous voyez 
bien que je vous écoute. 

Je ne pensais qu'à la servir. Je lui dis com- 
ment J'étais parvenu à découvrir la vérité. 

— Titiane me le payera! s’écria-t-elle. C’est 
lui qui m'a monté la tête. Je ne pouvais songer à 
acheter ce collier, j’ai déjà douze cent mille francs 
de dettes! 


216 LA COMTESSE DE CHALIS 
— Comment! repris-je avec emporlement, 
vous possédez près d’un million de revenus, él 


vous trouvez moyen de vous endetter ! 

Elle fit : 

— Eh bien? 

… Puis elle me regarda avec mépris, comme si 
j'avais dit une énormité, | 

.Cela m'irrita. Me voir trompé pour ce Titiane, 
d’ailleurs, me disposait déjà fort mal. 

— Rassurez-vous, lui dis-je. N'ayez aucunc 
inquiétude pour vos dettes. Le prince est géné- 
reux..… 

— Assez! fit-elle en se levant. Vous prenéz 
trop de privautés ! 

Et, passant devant moi, elle s’en alla s'as 
seoir sur le devant de sa loge. Je la vis s'in- 
cliner plusieurs fois de suite pour répondre 
aux saluts qu'on lui adressait de toutes parts. 
J'avais encore tant de choses à lui dire que je 
ne pouvais me décider à la quitter. Je m'assis 
sur un tabouret, derrière elle : mais elle alors, 
tournant la tête par-dessus l’épaule, et avec une 


OU LES MŒURS DU JOUR. 277 
expression de regard glaciale, me dit ces simples 
molSs : 


— Vous me gênez. 


Je n’en alla. 


LXXV 


Je me sentais jugé et condamné. Mais combien 
je n’attendais peu à la férocité qui devait prési- 
der à mon exécution! Ce fut la chose la plus fu- 
tile qui amena la catastrophe. Le lendemain, à 
déjeuner, la comtesse décida que le temps était 
froid — elle n’en savait rien, 1l ne l'était pas 
— et qu’il ne fallait pas faire sortir les enfants. 
Elle sortit elle-même peu après, dans sa voiture. 
Le soleil s'étant montré dans l’après-midi, les 
enfants me prièrent de les mener faire un tour 
de promenade. N'y voyant pas d’inconvénients, 
je les conduisis au parc Monceaux. Ils jouèrent 


pendant deux heures et ne prirent pas de mal. 
16 


ee ——— 


218 LA COMTESSE DE CHALIS 

Quand nous rentrâmes, madame de Chalis était 
dans son salon avec quaire personnes, quatre 
hommes. Les enfants allèrent l'embrasser, Jé- 
tais monté chez moi. Un valet de pied vint me 
dire que la comtesse désirait me parler. Je redes- 
cendis, Dès que je fus au seuil du salon je devi- 
nai, à l'expression de son regard, qu’elle allait 
ne porter un coup terrible. Elle avait étendu la 
main, en m'apercevant, comme pour me donner 
à entendre qu’il était inutile que j'entrasse. Je 
demeurai donc sur le seuil. Alors, devant ces 
hommes silencieux qui paraissaient souffrir de 
ma situation, devant ces enfants frappés de sur- 
prise, elle me dit « qu’elle m'avait prié de ne 
pas faire sortir les enfants, qu’elle était leur mère, 
que c'était à elle, à elle seule, de déterminer 
l’emploi de leur temps, que je n’aurais pas dû 
l'oublier, et qu'il ne fallait plus que cela fût...» 
Tout cela était débité sur ce ton impertinemment 
tranquille, doux ct poli, qui est la forme particu- 
lière de la grossièreté des gens du monde. Les 
enfants, consternés, s’empressèrent de dire que 


OÙ LES MŒURS NU JOUR, 279 


c'étaient eux qui m’'avaient tourmenté pour les 
faire sortir, et qu’il ne fallait pas me gronder. 
Elle leur imposa silence et recommença les 
mêmes phrases, me regardant toujours du même 
air faux. Je trouvai la force d’objecter que « les 
enfants s'ennuyant à la maison et que le temps 
s'étant adouci, je n'avais pas cru qu’il pût y 
avoir d’inconvénients à leur faire prendre un 
peu d'exercice; qu’au surplus il n’en n’était ré- 
sulté aucun mal pour eux. » Ce fut à voix basse, 
en tremblant, et toujours debout sur le seuil que 
J'articulai ces paroles. Elle me répondit, avec la 
même tranquillité « qu’il y avait beaucoup de 
mal à ce que les instructions qu’elle avait données 
ne fussent pas exécutées, et que, dorénavaït, elle 
désirait que cela n’arrivât plus, parce qu’elle 
n’aimait pas se voir obligée de faire des obser- 
vations pénibles pour elle. » 


Pénibles pour elle! J’allais ouvrir les lèvres; 
mais alors, levant les yeux vers la porte placée 
derrière moi, elle sembla me dire : « Vous pou- 


280 : LA COMTESSE LE CHALIS 


vez vous retirer. » C’est ce que je fis, écrasé par 
lhumiliation que j'avais subie devant ceshommes. 
Mais quand je me trouvai chez moi, la douleur 
que Je ressentais se fit jour par des cris et des 
larmes. Je me jetai sur mon lit; je sanglotais 
comme une mère qui aurait été outragée par son 
enfant. Elle que j'avais si éperdument aimée! 
que je chérissais tant encore, me traiter ainsi! 
Et à quelle occasion! Au moment où je venais de 
lui rendre un si grand service ! Je me roulaissur 
mon lit, déchirant mes draps, épuisant en pué- 
riles violences tout ce qu’il y avait en moi de 
honte et de désespoir. Un domestique vint m'an- 
noncer que le dîner était servi. Je le chargeai de 
mes excuses pour sa maîtresse : « J’avais la fièvre 
et ne pouvais me mettre à table. » Elle dut être 
ravie de ce prétexte, car 1l annonçait une rup- 
ture. Les enfants montèrent après le diner. Les 
pauvres petits êtres comprenaient que je devais 
souffrir, et par leur faute. Ils venaient essayer 
de.me consoler. J'étais alors plus calme et repas- 
sais dans mon esprit les événements qui avaient 


OÙ LES MŒURS DU JOUR. 281 


créé ma situatioh déplorable. Je l’attribuais en 
grande partie au prince Titiane, Îlne m'était plus 
possible de douter qu’il füt redevenu l’amant de 
la comtesse. Je me rappellai mille détails an- 
nonçant une secrète intelligence entre lui et elle. 
Tout cela m'’enflammait. Les enfants m'ayant 
embrassé avec ces jolies petites démonstrations 
affectueuses qui sont le propre de leur âge, s’é- 
aient retirés ‘pour aller dormir. Je continuai à 
m'exciter, et enfin, pour la première fois, j'en- 
visageai froidement l’idée d’une séparation éter- 
nelle. Mais m’en aller piteusement, sans soulager 
. moncœur, celaneme paraissait pas possible. J'étais 
encore bien naïf ! il me fallait « une explication. » 
Pensant que madame de Ghalis me la refüserait 
si je la sollicitais, je résolus de la lui imposer. 
Je voulais qu’elle eût lieu le soir même. Je me 
_ décidai à attendre que ses hôtes fussent partis, 
Les fenêtres de mon petit appartement donnaient 
sur la cour, dans un corps de logis formant re- 
tour sur celui où se trouvait le salon. Je voyais 


donc les fenêtres de ce salon toutes éclairées. 
46, 


282 LA COMTESSE DE CHALIS 


Vers minuit, après avoir entendu plusieurs fois 
de suite le bruit de la porte cochère retombant 
derrière les personnes quisortaient, je descendis. 
Quand je fus arrivé au premier étage, en me 
penchant par-dessus la rampe, je vis les deux va- 
lets de pied sommeillant à demi sur la banquette 
du veslibule situé au rez-de-chaussée. L’anti- 
chambre qui précédait les appartements du pre- 
mier étage était vide. Cependant, en ouvrant la 
porte du boudoir, je fus très-étonné de rencon- 
_trer dans cette pièce la femme de chambre de la 
comtesse. Elle avait la main appuyée sur l’une 
des portes du salon, paraissait écouter ce qui se . 
passait de l’autre côté de cette porte, et son visage 
comme ses gestes exprimaient une inquiétude 
extraordinaire. Cette fille, Allemande d’origine, 
et qui portait le nom de Gretchen, avait su se 
faire respecter de tous à l’hôtel par une conduite 
exemplaire. Elle était instruite, très-discrète, et 
portait à ses maîtres un véritable attachement. 
Chaque soir, d’habitude, elle se tenait dans ka 
lingerie, située de l’autre côté de l’antichambre, 


4 


OÙ LES MŒURS DU JOUR. 283 


en attendant le moment de mettre au lit sa maïi- 
tresse. Comment donc pouvait-il se faire que je 
la rencontrasse dans le boudoir, et que se passait- 
il, qu’elle paraissait si inquiète ? Elle fit un petit 
crien m’apercevant, puis se sauva sur la pointe 
des pieds, sans me dire un mot. Cela se fit en si 
peu de temps que je n’eus pas le loisir de l’inter- 
roger. D’autres choses, au surplus, maïtrisaient 
mon attention. En approchant de la porte du sa- 
lon, il me semblait entendre un bruit de pas, de 
gémissements étouffés. Aussitôt je tournai le bou- 
ton de cette porte. 

Quel spectacle s’offrit à mes yeux! . 

La comtesse était seule avec le prince Titiane, 
et le prince Titiane.…. la battait. 


Il la battait en charretier. Il ne voulait pas 
seulement l’humilier, il voulait lui faire du mal. 
Elle était surprise, révoltée, effrayée. Elle n'osait 
crier, de peur du scandale. Que s’était-il passé 
entre eux? Je l'ignore; je suppose cependant 
que l'affaire du collier était la cause de cette 


284 LA CONTESSE DE CHALIS 


affreuse scène. Lorsque j'entrai dans le salon, 
madame de Chalis était renversée sur un canapé, 
les lèvres en sang, les cheveux défaits ; le haut de 
son corsage était déchiré. Le prince vacillat 
comme un homme ivre. 

Je m’élançai entre eux. La comtesse se dressa 
toute droite en me reconnaissant, et fit un geste 
de fureur. D’un revers j’avais envoyé le prince à 
dix pas. Pour elle, je la saisis entre mes bras. 
J'étais éperdu de colère, de douleur, de honte, 
de pitié; mais elle se dégagea de mes bras, et 
soudain, me montrant la porte, elle s’éeria : 

— Sortez! 

Je demeurais stupide de surprise. 

— Comment! lui dis-je, quand ce misérable 
vous frappe! 

Elle me dit le mot de Molière : 

— Si je veux qu'il me frappe, moi! » 


Oh! alors, ce que j'éprouvai, ce fut du dégoût. 
Je ne trouvais rien à répondre. M'avoir vu pré- 
férer ce diminutif d'homme, ce monstre qui s’é- 


OÙ LES MŒURS DU JOUR. 385 


tait alors fondu, évanoui, que je cherchais en 
vain derrière et sous les meubles, c'était assez ! 
Mais dans un tel moment, entendre cela! tout 
en moi protestait, se révollait. 

— Sortez! maïs sortez donc ! s’écriait-elle. 


Elle y mettait de la pudeur, 


LXXVI 


Le lendemain, .dès le matin, comme j'étais 
occupé à renfermer le peu d’effets que je possé- 
dais dans une malle, les enfants entrèrent dans 
ma chambre, me demandant si nous n’allions 
pas bientôt travailler. 

— Hélas! leur répondis-je, mes pauves enfants, 
nous ne travaillerons plus jamais ensemble. Je 
quitte la maison. Vous me voyez pour la dernière 
fois, | 

À ces mots ils fondirent en larmes. 

— Ponrquoi donc vous en allez-vous? me 


286 LA COMTESSE DFE CHALIS 


dit le plus jeune. Est-ce que vous n’étiez pas 
content de nous? 

Je les pris tous deux dans mes bras, et, en 
pleurant comme eux, Je les serrai contre mon 
cœur. 

— Si! j'ai toujours été content de vous, et je 
vous aime comme si vous étiez mes propres fils. 
Vous êtes les deux meilleures, les plus gentilles . 
créatures qui existent. 

Alors l'aîné, se pendant à Mon Cou : 

— Pourquoi donc partez-vous, si vous nous 
aimez? Il ne faut pas partir. Mon frère et moi, 
nous ne le voulons pas. Vous ne partirez pas. 

L'adorable tyran m'étreignait de ses petits 
bras avec une force terrible. 

— Qu’allons-nous devenir sans vous? me dit 
le plus jeune. 

— Vous avez votre mère. 

Le silence qui suivit ses paroles eut quelque 
* chose de saisissant. 

Je repris : 


— Vous avez aussi votre père, voire père, qui, 


(OÙ LES MŒURS DU JOUR. ox7 
bientôt, pourra revenir et ne vous quittera plus, 
Jamais, jamais. 

— Ça ne fait rien, dirent-ils ensemble : nous 
ne voulons pas que vous partiez. 

Je les avais remis à terre et je continuais à faire 
ma malle, lorsque je m’aperçus que l'aîné avait 
disparu. 

— Où donc est votre frère? demandai-je au 
plus jeune. 

Le pauvre peiit m’aidait en pleurant. Il m'ap- 
portait mes brosses, mes pantoufles. 

— Îl est allé prévenir maman que vous vou- 
lez partir. Elle saura bien vous en empêcher. 

Hélas !… 

Presque aussitôt Grelchen entra. Elle tenait 
l'ainé par la main. Elle aussi m'adressa la 
cruelle question : 

— Quoi! monsieur, vous parlez! Ah! quel 
malheur que vous partiez ! 

Elle savait bien, elle, pourquoi je quittais la 
maison, Elle ajouta : 


— Que dira madame? 


Li 


288 LA COMTESSE DE CHALIS | 


— Son enfant ne l’a donc pas vue ? 

— Non. Elle a défendu qu'on la réveillât. 

— Croyez-le bien : elle se consolera, Gretchen. 

— Tout cela, reprit-elle à demi-voix, c’est la 
faute de ce maudit prince, 

Je la regardai. Elle avait le visage enflammé 
de colère. Je pris mes deux élèves par la main et 
les conduisis dans leur chambre. 
 — Je vous promets, leur dis-je, de vous em- 
brasser avant de parür; mais il faut que vousme 
laissiez seul avec Gretchen. 

Gretchen, comme on va le voir, avait deviné 
bien des choses. 

— Que savez-vous mon enfant? lui dis-je. 

— Hélas! monsieur, je ne sais rien! si ce 
n’est que madame est ensorcelée par M. Ti- 
tiane. 

— Que peut-elle donc trouver en lui ? 

— Que sais-je!... Commeil lui faut de nou- 
velles distractions chaque jour, et des distrac- 
tions plus... comment vous dire? plus... nou- 
velles, le prince arrive, il se met l’imagination à 


OÙ LES MŒURS DU JOUR. ° 289 


la torture, et... Ah! reprit-elle avec douleur, 
vous n’avez pas su vous y prendre avec madame! 
ni M. le comte non plus. 

— Croyez-vous donc qu’elle revoie le prince, 
après l’ignoble scène d’hier soir ? 

— Sans doute. 

— Pourquoi ? 

Gretchen reprit avec honte : 

— Ce n’est pas la première fois. 

Je ne pus retenir un geste d'horreur. 

— Ainsi, lui dis-je, selon vous, c'était donc 
comme cela qu’il fallait s’y prendre ? 

— Que voulez-vous! fit-elle, M. le comte et 
vous, vous n'étiez Jamais occupés que de choses 
sérieuses. Cela ne la distrayait guère. Tandis que 
Jui. d’abord, je crois qu’elle à peur de lui, ct 
puis ensuite. 


Lé 


— Achevez donc! 

— Eh bien, le prince la fait rire. 

Je sentais le frisson me courir dans le dos. 
Je me remis à entasser mon linge dans ma 


malle avec l’activité d’un homme qui pense ne 
A7 


200 ‘ LA COMTESSE DE CHALIS 


pouvoir se dérober jamais assez tôt à un spectacle 
qui lui répugne. 

— Que deviendront ces pauvres enfants? dit 
soudain Gretchen. 

Je Levai les deux mains au ciel. 

Elle reprit : 

— Si vous préveniez M. le comte de votre dé- 
part, sans lui en confier le motif ? 

— Tout le monde peut faire cela. Moi je ne le 
puis pas. Voyez-vous bien, Gretchen, il ne faut 

“pas se faire d'illusions à cet égard : j'ai commis 
une mauvaise action en prenant la femme d’un 
autre. Ma punition, c’est que du mal ne peut 
résulter aucun bien. 

— Comme vous dites cela, monsieur! fit 
Gretchen. 

— Je le dis avec larmes, je le -dis comme un 
homme qui passera sa vie à déplorer sa faute 
irréparable. J'étais jeune, et le monde exerçait 
sur moi toutes ses séductions, Qui ne rêve, à 
vingt ans, d'avoir une femme mariée pour maî- 

tresse? C’est si flatteur!.….. et si commode! La 


OU LES MŒURS DU JUUR. 991 


seule chose à laquelle on ne songe pas, c’est qu’il 
faut expier la possession d’une telle femme par 
toute sorle de honteuses manœuvres. Il faut 
mentir, il faut trahir, il faut... voler. Ah! tant 
pis, c’est le mot! je ne le marchande pas! Et 
quand on a l'âme propre et qu’on a fait cela, on 
en arrive où vous me voyez, ma pauvre enfant : 
au mépris de soi-même. 
_ L'Allemande me serrait les mains. 

— Vous l’aimez encore cependant ! 

— C'est le comble du châtiment! 

— Et vous allez partir! 

— Que feriez-vous à ma place? 

— À votre place, J'enlèverais les deux garçons 
et je les conduirais à M. le comte. 

— Mais, malheureuse enfant, ce scrait tout 
lui dire, 

— Ah! si je l'osais, moi! 

— Nele faitespas, Gretchen, ne l’essayez même 
pas. Je vous empêcherais de le faire. 

— Âlors, que me conseillez-vous ? 

Silence. 


292 LA COMTESSE DE CHALIS 


— Ne me direz-vous rien, monsieur? Je ne 
suis qu’une pauvre fille qui a la crainte de Dieu 
devant les veux et qui voudrait servir ces deux 
enfants sans faire de peine à ses maîtres. 

— Et moi, je suis un homme qui n’a même 
pas le droit d’aimer ces enfants. Un homme qui 
ne peut pas servir ces enfants! car leur mère 
doit m'être sacrée, et je ne le pourrais sans flé- 
trir leur mère. | 


LXX VII 


Je n’eus pas le courage de tenir ma promesse. 
Je craignais de faiblir si je revoyais mes élèves. 
Leur chagrin, encore plus que leurs caresses, 
me faisait peur. J'avais lecœur brisé en songeant 
à la destinée qui les attendait. Je partis sur la 
pointe des pieds, après avoir prié Gretchen de 
m'envoyer ma malle au Grand Hôtel, où Je 
comptais demeurer au moins deux jours. J'avais 
formé le puéril dessein de-me venger de la com- 


OU LES MŒURS DU JOUR. 205 


tesse en lui rendant un dernier service. Con- 
vaincu que le prince Titiane voulait se procurer 
l’infâme plaisir de la perdre, je m'étais décidé à 
lappeler en duel pour le tucr — s’il se pouvait. 
Effroyable désärroi où les passions nous précipi- 
tent! Le croira-t-on? J'avais toujours condamné 
le duel comme un usage stupide et barbare, ct 
voilà que je m’empressais d'y recourir à la pre- 
mière occasion qui se présentait. Autre folie! 
j'avais gardé quelques-préjugés de mon éducation 
universitaire. Sans croire à la justice des choses 
humaines, — elle n'existe, hélas! nulle part! — 
j'étais persuadé qu’à défaut de la Providence, 
une certaine logique les gouvernait. Il ne se 
pouvait pas, dans ma pensée, que le prince ne fût 
pas châtié du mal qu'il avait fait. De là à la con- 
viction que je le tuerais 1l n’y avait qu’un pas à 
faire. Aussi, bien loin de ressentir une crainte, 
même instinctive, à l’idée de la rencontre que je 
préméditais, toules mes préoccupations se por- 
taient sur ses suites probables : arrestation, pro- 
cès, nécessité d’avouer la cause du duel. Pour 


294 Ÿ LA COMTESSE DE CHALIS 


rien au monde je ne voulais confesser cette cause. 
Cela rendait ma situation très-délicate à l'égard 
des témoins dont je ne pouvais me passer. Comme 
je me demandais quels seraient ces témoins, Je 
rencontrai sur la place du Nouvel-Opéra deux 
jeunes gens que j'avais connus autrefois à mon 
cercle. C’étaient deux bons enfants. de cette es- 
pèce que M. Veuillot baptisa du nom de boule- 
vardiers. 

— Je vous cherchais, Jeur dis-je, pour vous 
demander un service. Il est un homme à qui je 
ne saurais rien reprocher, mais dont la vue pro- 
duit sur moi l'effet d'un cauchemar. C'est le 
prince Titiane. Je le déteste sans savoir pourquoi. 
Son air, ses façons de parler, de regarder 
lesgens, me paraissent autant d'insultes. C'est 
absurde sans doute, mais je n’y puis rien. Et je 
me sens très-malheureux de le rencontrer pres 
que chaque jour. Il faut donc que cela finisse : 
qu'il consente à quitter Paris tout de suite et 
à n’y jamais revenir. Voulez-vous le lui de- 
mander? Si, comme je le suppose, il trouve 


OU LES MŒURS DU JOUR. 205 
ma prière par trop insolite, proposez-lui de se 
couper la gorge avec moi. Ge me sera toujours 
une satisfaction, et vous m’aurez fail un très- 
grand plaisir. . 

Mes deux boulevardiers n'étaient pas Parisiens 
pour rien. Îls comprirent tout de suite que sous 
la fable ridicule que je leur débitais devait se ca- 
cher « quelque gros mystère. » Mais avec une 
discrétion dont je leur saurai toujours gré, 1ls ne 
firent pas les étonnés, ne sourirent même pas, et 
se mirent de suite en campagne. Une heure plus 
tard ils vinrent me retrouver au Grand Hôtel et 
me rendirent compte du résultat de leur mission. 
Le prince s'était montré à la hauteur des événe- 
mens. Îl avait parfaitement compris «l'affaire ». 
Il m’attendait chezlui, dans son jardin. Je n'avais 
qu’à venir, et... ]j' y vins. 

Mais il paraît que j'avais fait quelque faux cal- 
cul dans mon appréciation de la logique qui gou- 
verné les choses humaines, car au moment où, le 
fer en main, Je me disais : « Je vaisle tuer ! je le 
tue! » le maudit prince fit un écart, puis, se glis- 


296 LA COMTESSE DE CHALIS 


sant comme une vipère sous mon bras tendu, me 
traversa le haut du corps de part en part. 


D 


LXX VIII 


Je ne me rappelle presque ricn de ce qui se 
passa pendant la semaine qui suivit mon duel. 
Mes témoins m’avaient fait transporter au Grand 
Hôtel. Ils venaient me voir chaque jour. Une 
vieille femme me gardait. Le médecin qui me 
soignait ne manifestait que peu d'inquiétude. ll 
ne cessait de me répéter que ma blessure, quoique 
grave, ne lui paraissait pas offrir de danger, 
qu’aucun organe essentiel à la vie n’était attaqué, 
mais que j'avais besoin de grands ménagements 
et qu’il fallait surtout ne pas parler. Le dixième 
jour je pouvais déjà rester assis sur mon lit, Ma 
garde, ce jour-là, m'ayant demandé la permis- 
sion de s’absenter pendant quelques heures, j'é- 
tais demeuré seul et je méditais douloureusement 
sur ma mésaventure, quand ma porte s’ouvrit, 


OÙ LES MŒURS DU JOUR. 297 


et Gretchen parut sur le seuil. Voyant qu'il n’y 
avait personne auprès de moi, elle se retourna, 
et une femme vêtue de noir el voilée se montra 
derrière elle. Cette femme s'avança, puis tout à 
coup elle fit un signe, et Greichen se retira dans le 
corridor en fermant la porte. Alors, d'un geste 
brusque, la femme souleva son voile, puis en 
pleurant elle se précipita sur moi. Je reconnus 
madame de Chalis. 

Elle ne me laissa même pas le temps d’articu- 
ler une syllabe. Elle m'avait jeté les bras au cou 
et elle m’étreignait doucement : 

— Ne dites rien! murmurait-elle d’une voix 
tendre: Ce que vous pourriez dire de plus cruel 
ne serail rien auprès de ce que je me reproche 
depuis une heure. Ce n’est que ce matin que j'ai 
appris ‘cet horrible duel. Vos témoins avaient 
fait en sorte que les journaux n’en parlassent pas. 
Mais Titiane n’a pu retenir sa langue. Ah! quel 
coup! quelle douleur! quels remords! Du sang 
pour moi! voire vie exposée à cause de moi! Et 


moi, je m'étais montrée atroce envers vous. Par- 
17. 


298 LA COMTESSE DE CHALIS 


donnez-moi, je vous en supplie! Je me fais hor- 
reur à moi-même | 

À deux genoux, par terre, elle sanglotait, la 
face cachée dans mes draps. Et moi j'avais la 
main plongée dans ses cheveux. Je ne trouvais 
rien à répondre. 

Elle se releva tout à coup, et regardant tout au- 
tour d’elle, 

— Êtes-vous bien ici, au moins? Ne vous 
manque-t-il rien? Qui vous soigne?... Hélas! 
pauvre garçon, vous ne possédez rien! 

— Si! lui dis-je. Il me reste deux mille francs 
de la vente de mon mobilier 

— Mais cette blessure, où en est-elle? 

— Elle se cicatrise. J'espère pouvoir sortir 
dans un mois. | 

Elle avait enlevé ses gants. Elle me mit la 
main sur la bouche. 

— Ne parlez pas. On nous a dit en bas qu'il 
vous était défendu de parler. 

Et comme j'écartais sa main, elle se rejeta sur 
moi avec un doux emportement : 


OU LES MŒURS DU JOUR. 249 


—-Mais tais-toi donc! s’écriait-elle. Jet’aimel … 
je n’ai jamais aimé que toi !.…. Je sais tout ce que 
tu peux dire. c’est inutile! Tais-toi! 

Je parvins cependant à lui faire comprendre 
que mon état n’était pas assez grave pour m’em- 
pêcher de prononcer quelques mots à demi-voix. 
Elle s'était assise tout contre mon lit, me tenant 
la man et me regardant avec tendresse. 

— À quoi bon me tromper encore? lui de- 
mandai-je. Pourquoi me dire que vous m’aimez? 
Ce n’est que de la pitié que je vous inspire. Le 
prince. 

Elle m'interrompit avec violence. 

— Est-ce qu’il existe, ce Titiane! Est-ce que 
c’est un homme, cela! C’est un pastiche d’homme! 
un bouffon qu’on peut recevoir pour s’en amu- 
ser.… 

Je lui dis, avec amertume : 

— Un bouffon! vous l’avez aimé! 

— Àimé? jamais! fit-elle. 

Je repris : | 

— Un bouffon qui vous a frappée! 


300 LA COMTESSE DE CHALIS 


— Pour cela, c'est ma faute! Je lui avais jeté 
son collier à la figure. 

— Mais pourquoi le receviez-vous ? 

— Î] me montrait tant d’attachement!... Ah! 
il est bien puni en ce moment! Tout à l'heure 
il pleurait, se traînait à mes pieds. Il parlait de 
se tuer! Qu'il se tue!... Votre sang versé! je 
J'ai chassé ! 

— Vous lui avez déjà pardonné une fois. 

— Îl ne vous avait pas blessé. 

— Et vous avez fait plus que de lui pardon- 
ner, VOUS... 

Elle me mit de nouveau la main sur la bouche. 

— Ne me parlez donc pas de lui, dit-elle en 
pleurant. 
_ Puis ,essuyant ses yeux avec un geste de colère: 

— Quand je vous dis que je l'exèere ! 

Tout cela me troublait ; je lui dis: 

— Ainsi, vous ne le verrez plus? 

— Jamais! ... J'en ai assez d’ailleurs de cette 
existance abrutissante! Si vous saviez que de 
reproches je me fais! comme je me méprise et 


OU LES MŒURS DU JOUR. 501 


me déteste! Comme ils sont vides, ces plaisirs! 
Quel néant! toujours la même chose!... Ah! 
quand je pense que j'avais tout ce qu'il fallait 
pour être heureuse! Quels bons conseils vous me 
donniez! Et j'en ai si peu profité! Ingrate que 
J'étais! je vous en voulais de ces conseils! 

‘Que répondre? Tout cela était si cruellement 
senti, si imprévu! Cependant j'avais pris une 
résolution, et 1} me fallait Faccomplir. 

— Je vous pardonne tout, lui dis-je. À votre 
tour, pardonnez-moi ce qu'il y eut souvent d’a- 
mer dans mes reproches. Je n'eus jamais d’autre 
souci que celui de votre bonheur, Hélas! nous 
ne pouvions être heureux ensemble! Il y a entre 
nous une pensée qui souille toutes choses. Votre 
mari est un remords pour moi. Îl doit en être 
un pour vous-même. Voilà que je me mets encore 
à prêcher, direz-vous? Pardonnez-moi. J’ai vu la 
mort de près. Ge doit être affreux de mourir avec 
une conscience bourrelée! Ce que nous avons fait, 
tous les hommes le font, il est vrai, et que de 
femmes!... trop de femmes!... Cela ne saurait 


302 LA COMTESSE DE CHALIS 


être une excuse. Croyez-le bien, je vous donne en 
ce moment la plus grande preuve d'affection que 
je puisse vous donner, car je vous aime encore, 
je vous aime comme au premier jour, et, devant 
la douleur que vous me montrez, c’est une chose 
cruelle que de parler de séparation. Votre in- 
térêt m’y force. Tout nous sépare : votre mari, 
nos consciences. Nous ne pouvons supprimer ce 
qui à été. Tâchons de le racheter. Qu’une chose 
élevée demeure entre nous!... Il est beau de se 
vaincre... Que ne l’avons-nous fait plus tôt!… 

Je m'évanouis. L’effort que j'avais fait pour 
parler venait de rouvrir ma blessure. Ma poitrine 
était inondée de sang quand je rouvris les yeux. 
La comtesse et Gretchen essayaient d’arrêter ce 
sang avec leurs mouchoirs. Je leur montrai de 
quelle manière il fallait s’y prendre pour tam- 
ponner la plaie et la bander. Quand ce fut fait, 
pendant que Gretchen me bassinait les tempes 
avec du vinaigre, madame de Chalis regardait 
ses mains avec épouvante. Ses belles mains étaient 
littéralement teintes de sang jusqu'aux poignets. 


1 


OU LES MŒURS DU JOUR. 305 


Le médecin survint inopinément pendant qu’elle 
les lavait. C'était l'heure de sa visite. Je fis un 
cri en le voyant. Mais madame de Chalis, quoi- 
qu’il fût connu d'elle, ne détourna même pas le 
visage. Le docteur, stupéfait d’abord, prit les 
choses en homme du monde. 1] salua vagucment, 
comme si c'était la première fois qu'il se trouvât 
en présence de la comtesse, puis s'avança vers 
moi et me donna ses soins. Quand 1l sortit, ma- 
dame de Chalis s’entretint un moment avec lui 
dans le corridor. Elle rentra, dit quelques mots 
en allemand à Gretchen, puis elle m’embrassa 
longuement et partit enfin. 


LXXIX 


Gretchen demeura près de moi jusqu’au soir, 
et je la revis tous les jours. 

— Madame la comtesse ne vient pas, me di- 
sait-elle, parce que le médecin pense que sa vue 
vous ferait du mal. 


304 LA COMTESSE DE CHALIS 


— Que fait-elle? 

— Elle pleure. 

— Qui voit-elle? 

— Personne. 

— Le prince? | 

— Il est venu deux fois; on ne l’a pas 
reçu. 

La persistance de mon adversaire m'inquit- 
tait. Chaque jour j’adressais à Gretchen les mêmes 
questions. Elle me faisait invariablement les 
mêmes réponses. 

Cependant j'étais en pleine voie de guérison. 
Le vingtième jour je pus me promener à travers 
ma chambre, Madame de Chalis revint ce jour-là. 
Je la trouvai pâlie, affreusement triste. Elle me 
serrait les mains, les baisait avec une ferveur en- 
fantine, soupirait. 

— Il ne faut plus venir, lui dis-je. Vous pour- 
riez être rencontrée. Get hôtel est un lieu public 
que plus de mille personnes traversent chaque 
jour. Pourquoi vous compromettre? et surloul 
au moment où nous allons être séparés? 


OU LES MŒURS DU JOUR. 209 


— Laissez-moi jouir en paix d’un reste de 
bonheur, me répondit-elle. 

Peu après elle reprit : 

— Vous avez l'intention de retourner auprès 
de votre père, n'est-ce pas? 

— Oui. 

— Et moi, que me conseillez-vous de faire ? 

— Je vous conseille de rejoindre votre mari 
avec vos enfants. Si, désormais, le comte et vous, 
vous ne pouvez plus être que des étrangers l’un 
pour l’autre, rien au monde ne vous empêche de 
vous soumettre aux convenances, en résidant 
_ toujours sous le même toit. Ce qui prime toutes 
choses à mes yeux, ce qui doit tout primer aux 
vôtres, c’est l’intérêt de vos enfants. Votre sauve- 
garde est en eux. Si vous ni’êles pas convaincue 
de cette vérité, quelque jour, ce misérable prince 
que vous détestez maintenant, vous lui pardon- 
rez peul-être encore. Il vous perdra. Cet homme 
veut vous perdre! il est votre mauvais gémie! 

— Oh! me perdre! fit-elle avec un air de 
défi, cela serait possible si j'étais une petite bour- 


306 LA COMTESSE DE CHALIS 


geoise!.. Mais, dans ma position... on nous 
pardonne tout, à nous autres. 
Elle s'était levée, disant cela, avait mis son 
chapeau, et se disposait à partir. 

— Quand irez-vous retrouver le comte? lui 
dis-je. 

— Quand vous serez tout à fait guéri. 

Nous étions tous deux sur le seuil, Elle s'était 
retournée pour me tendre la main. Tout à coup 
elle me regarda 

Et alors, refermant violemment la porte, elle 
se jeta contre mon cœur, avec un désespoir fa- 
rouche : 

— Tu ne comprends donc pas? Je ne peux 
pas te quitter! me dit-elle. Ma seule sauvegarde... 
c'est toi! | 


LXXX 


Je revis chaque jour la comtesse pendant une 
semaine, et chaque jour — plus étroitement 


OU LES MŒURS DU JOUR. 307 
réengagé que jamais — Je l’interrogeai, je la 
suppliai de parler; elle ne me dit rien. Elle 
semblait avoir dans l’âme quelque chose d’horri- 
ble que ma présence seule pouvait atténuer. Elle 
passait la plus grande partie de son temps au- 
près de moi. Elle ne savait comment me quitter. 
L'idée de se retrouver chez elle lui faisait peur. - 
Je lui proposai de reprendre mes fonctions au- 
près de ses enfants. Elle me répondit que « rien 
ne pressait, qu’elle verrait plus tard. » Je lui. 
demandai quelles étaient ses intentions au « su- 
Jet de son mari. » Elle se contenta de hausser les 
épaules. Nous vivions tous deux dans un état d’ir- 
résolution et de combat intérieur dont il me se- 
rait impossible de rendre compte. J'ignorais de la 
manière la plus absolue, aussi bien ce qu’elle 
voulait faire de moi que d'elle-même. Un jour 
son départ était décidé : Gretchen m’annonçait 
qu’on faisait les malles à l’hôtel et que le cour- 
rier avait reçu l’ordre de se tenir prêt ; alors Je 
me fortifiais de nouveau dans ma résolution et je 
faisais, de mon côté, mes derniers préparatifs. 


308 LA COMTESSE DE CHALIS 


Le lendemain tout était changé : la comtesse 
avait fait rentrer ses fourgons sous la remise, et 
Gretchen soupirait avec tristesse. Quand je pres- 
sais par trop madame de GChalis de me dire «ce 
qu’il y avait, » elle se mettait parfois à pâlr, 
parfois aussi elle me regardait avec un mauvais 
sourire. Si je parlais du prince, elle s’irritait. 
Mais elle ne confessait rien, et Gretchen, à qui 
elle avait fait la leçon sans doute, élait aussi 
- muette qu’elle-même. 

Cet état d’indécision, qui nous faisait ressem- 
bler tous deux à de malheureux naufragés que 
l'Océan ballotte au caprice de ses vagues sur une 
barque sans gouvernail, ne pouvait cependant 
durer toujours. Je remarquai que, plus j'appro- 
chais de la guérison, plus madame de Chalis re- 
prenait possession d'elle-même. On aurait ditque 
sa soumission et sa tendresse étaient en raison 
directe de la gravité de mon état. En même 
Gretchen, qui continuait à venir s'informer de 
mes nouvelles, devenait de plus en plus triste, el 
il aurait fallu que je fusse aveugle pour ne pas 


OU LES MŒURS DU JOUR. 309 


remarquer les regards de mépris que l’honnête 
servante attachait à la dérobée sur sa maîtresse. 
Évidemment il se passait quelque chose, et quel- 
que chose de très-grave. 

Voici comment je découvris ce qui se pas- 
sait : 


La première fois que le médecin me permit 
de sortir, ne sachant où aller, après avoir été 
faire une visite à mes témoins, j’eus l’idée de re- 
voir encoreune fois «le beau monde, » et je dis au 
cocher qui me conduisait de me mener au bois 
de Boulogne. Quoique le mois de novembre urât 
à sa fin, le temps était doux et clair, et de nom- 
breuses voitures circulaient dans l’allée du Lac. 
Fatigué de rouler au pas au milieu de toutes ces 
voitures, je mis pied à terre à cette place où s’é- 
lève, sur une butte artificielle, un abri pour les 
cavaliers, espèce de pavillon ouvert de toutes 
parts. De là, m’étant assis sur le gazon, je voyais 
passer devant moi la cohue bariolée des véhicules. 
Je prenais, je l'avoue, unc sorte de plaisir mécani- 


910 LA COMTESSE DE CHALIS 


que à regarder ce défilé, quand une calèche décou- 
verteet fort correctement tenuearriva à mes pieds, 
avec ses deux laquais poudrés, ses chevaux impa- 
tients et sa caisse évasée peinte en bleu de mer. 
Une femme se tenait à demi renversée au fond 
de cette calèche, et quoiqu'il n’y eût rien que de 
bienséant dans sa contenance et dans son cos- 
tume, on sentait cependant à je ne sais quoi d'in- 
saisissable, que cette femme n’était point « une 
honnête femme. » Tous les passants la regar- 
daient et personne ne la saluait. 

— Ah! voici la belle Florence! dit une vox 
auprès de moi. 

Il suffit de ce nom pour éveiller ma curiosité. 
Les détails que le prince Titiane m'avait donnés 
sur la rencontre de madame de Chalis et de Flo- 
rence étaient encore présents à ma mémoire. 
Malgré la répulsion que m'inspirait le souvenir 
d’une telle rencontre, je voulus woir si l’enthou- 
siasme de la comtesse pour la courtisane étail 
justifié. Il me faut convenir ici qu’il serait diff: 
cile de rencontrer une femme plus étrangement 


OU LES MŒURS DU JOUR. 911 


— j'allais dire plus mystérieusement — belle que 
cette Florence. Une taille admirable, un main- 
tien élégant qui rappelait celui de Rachel, une 
peau mate qu’éclairaient deux yeux noirs — de 
ces yeux éclatants qui, selon l’expression pitto- 
resque des Espagnols, « vous font tout le tour de 
la tête », — des dents superbes, des cheveux de 
Jais, ct une ténébreuse harmonie répandue sur 
ces traits fiers, un air de passion inassouvie, 
quelque chose d’inquiet, d’anxieux qui se mani- 
festait dans le regard et exprimait des aspirations 
impatientes : telle m’apparut, dans un fauve 
rayon du soleil d'automne, cette femme surnom- 
mée «la plus belle des pieuvres ! » 

J'étais encore sous l'impression presque péni- 
ble de cette apparition, quand les files de voitu- 
res s’arrêtèrent tout à coup, et un certain émoi 
se manifesla parmi les gardes du bois de Boulo- 
gne. On distinguait au loin le piqueur et les pos- 
tillons à la livrée de l'Empereur. Presque aussi- 
tôt Florence fit un mouvement, et son regard se 
détournant alla se fixer sur une femme, seule 


512 LA CUNTESSE DE CHALIS 

comme elle dans une calèche découverte, qui, 
celle-là, stationnait dans la seconde file. Ce fut 
avec un certain saisissement de cœur que Je re- 
connus en cetle femme madame de Chalis. 
Les deux calèches, qui étaient dirigées en sens 
inverses, se trouvaient alors roue à roue, desorte 
que la courtisane et la grande dame étaient assi- 
ses à environ deux mètres de distance et se fai- 
saient face. Il élait impossible à quiconque les au- 
rait vues dans cette position de s'empêcher de les 
comparer l’une à l'autre. Même élégance de 
maintien, même distinction de visage. Seulement 
l’une, blonde, avec sa chair rosée et ses yeux 
bleus, beauté passive, affectait une placidité fémi- 
nine ; tandis que l’autre, avec sa figure énergique 
et les éclairs de son noir regard, ne cherchait 
même pas à dissimuler ce qu'elle était, une 
beauté de tempêtes. 

Ce qu’il y eut de significatif, ce fut l’expres- 
_sion de leur physionomie pendant qu’elles étaient 
là, face à face, sous les yeux du monde, si près 
Punc de l’autre! et séparécs cependant par L 


OU LES MŒURS DU JOUR. 915 


plus profond des abîmes : celui des conventions. 
La comtesse voulait rester impassible. Mais la 
pâleur lui montait aux joues pendant qu’elle te- 
nait obstinément les yeux baissés. Quant à Flo- 
rence, son regard s'était posé droit sur la com- 
esse, et on eût dit qu’il ne pouvait s’en détacher. 
Cela ne dura pas une minute. Mais quels orages 
furent alors soulevés dans le sein de ces femmes 
qui ne pouvaient pas se connaître et ne se con- 
naissaient que trop cependant! Les chevaux 
des deux équipages, prenant leur élan en même 
temps, leur firent faire à toutes deux un mouve- 
ment involontaire d’arrière en avant, qui res- 
semblait à une inclinaison de tête. En même 
temps les yeux de la comtesse se levèrent. 

Ceux de Florence n'avaient pas bougé. 


LXXXI 


Ce premier fait dont je fus témoin — les cir- 


constances étant ce qu’elles étaient — ne me pa- 
18 


914 LA COMTESSE DE CIIALIS 


rut trahir rien que de naturel. La courtisane, en 
effet, ne pouvait pas ne point avoir conservé 
« une certaine curiosité » au sujet de la com- 
tesse. De même, la comtesse ayant fait à Florence 
l'honneur que j'ai raconté, devait se sentir em- 
barrassée de la revoir ainsi en public. Telles 
étaient les réflexions qui me venaient à l'esprit 
en rentrant chez moi, et que tout autre, à ma 
place, n’eût pas manqué de faire. Cependant 
quelque chose qui ressemblait à une inquiétude 
me restait dans la conscience. Le surlendemain, 
second fait! ce jour-là j'avais accepté une invila- 
tion à dîner chez l’un de mes témoins. Il demeu- 
rait dans le quartier des Champs-Élysées, rue des 
Vignes. J'étais alors complétement remis de ma 
blessure, Après le dîner on causa de tout ce qui 
peut intéresser à Paris des hommes jeunes et de 
plaisir. Nous étions en tout huit personnes, ct je 
connaissais, au moins de vue, tous les convives. 
Le nom de Florence fut nécessairement prononcé 
dans la conversation. Comment aurait-il pu n° 
pas l'être? Tous ces jeunes gens la connais- 


OU LES MŒURS DU JOUR. 315 


saient, avaient au moins passé chez elle. Ils m'ap- 
prirent que la vente du mobilier de la belle 
pieuvre avait eu lieu, qu'elle avait quitté son hô- 
tel de l'avenue Matignon ; mais qu’elle ne se rap- 
pelait même plus avoir formé « le dessein sau- 
grenu de se marier » et de se retirer au bord du 
lac de Côme. Les hommes, même les plus graves, 
ne se gênent guère aujourd'hui quand ils sont 
entre eux. Ce que ceux-ci, dont la gravité était 
” bien légère, se permirent de libertés de langage 
en parlant des mœurs de Florence ne m’inspira 
qu’une profonde tristesse. Toute ma vie j'ai eu 
une sorte de culte pour les femmes, et quand — 
même la dernière des femmes — tombe, de vice 
en vice, jusqu'aux plus dépravants excès, mon 
cœur se serre, el Je ne vois pas qu'il y ait là de 
quoi rire. 
À minuit nous partimes tous. 


Je me rappelle parfaitement que le temps 
était froid et beau ce soir-là. Je refusai la place 
qu'on voulait bien m'offrir dans une voiture. Je 


316 LA COMTESSE DE CHALIS 


« e 


revins donc à pied par l'avenue des Champs- 
Élysées. Quand je fus arrivé à l'angle de la rue 
de Berry, j'hésitai sur mon chemin; puis, ma- 
chinalement, j'entrai dans cette rue. À quoi Je 
pensais, je l’ignore. Sans doute à la comtesse. 
Le fait est que j'allais comme une personne qui 
rêve, car au moment où Je me trouvais devant la 
porte d’un hôtel situé vers le milieu de la rue, 
J'entendis tout à coup une voix emportée qui me 
criai : 

— Gare! 

Et j'avais à peine eu le temps de faire un pas 
de retraite, qu'un coupé, arrivant du boulevard 
Haussmann, franchissait lestement le seuil de 
la porte, et que les deux battants de celte porte 
retombaient bruyamment derrière lui. 

Pour moi, j'étais resté en place, stupéfail, 
hagard! 


Ce qui causait ma stupéfaction, c’est que 
j'avais cru reconnaître le coupé du prince Titiane! 
C’est que j'avais cru reconnaître dans ce coupé, 


OU LES MŒURS DU JOUR. 517 
si vite qu’il eût passé devant mes yeux, le prince 
Titiane et la comtesse de Chalis. 


Quand je dis: « javais cru,» je me sers de 
l'expression rigoureusement exacte, car au bout 
d’une seconde la chose me paraissait tellement 
invraisemblable, que je n’y croyais plus. J'avais 
mal distingué la femme : elle tournait la têle du 
côté opposé au mien, et c'était seulement à je ne 
sais quoi dans la disposition de ses cheveux, qu'il 
m'avait semblé. trouver une certaine ressem- 
blance entre elle et la comtesse. Quant à l’homme, 
il était de petite taille, j'en étais certain! il 
n'avait pas de barbe, je l’aurais juré! Mais si 
j'avais bien vu, si madame de Chalis, après tout 
ce qu'elle avait dit et fait, et montré de remords, 
de douleur, de passion à la suite de mon duel, 
avait pu tomber assez bas devant elle-même pour 
revoir mon adversaire... qu’allaient-ils faire tous 
deux dans cette maison inconnue? à cette 
heure?... et que signifiaient les regards de mé- 


pris de Gretchen ! 
18. 


318 LA COMTESSE DE CHALIS 


Le prince ne demeurait pas rue de Berry; 1l 
logeait rue Saint-Florentin. Cela, je le savais, 
j'avais versé mon sang pour le savoir. 

Qui alors ?.… 

Je traversai la rue, je regardai : un grand 
mur blanc, percé d’une porte, laquelle était ri- 
goureusement close. Pas de fenêtre, pas de lu- 
mières. L'hôtel, situé au fond de la cour, était 
très-bas de façade; car c’est à peine si j’apercevais 
le sommet de ses cheminées au-dessus de la crête 
du mur. 

Mais étaient-ce bien eux? N’étais-je pas en œ 
moment dans la piteusesituation du chasseur qui 
se fatigue à suivre une fausse piste? J’allais 
reprendre mon chemin, quand une voiture s’ar- 
rêta devant la porte. Un homme descendit de 
cette voiture, sonna, entra, puis s’en alla, après 
avoir échangé quelques mots avec le concierge. 
Évidemment on lui avait dit « que les maîtres 
étaient sortis, » ou bien... « qu'ils ne recevaient 
pas. » La voiture partit, emportant l’homme. 
Et ce maudit coupéqui ne bougeait pas de la cour! 


OÙ LES MŒURS DU JOUR. 319 


que j'avais aperçu par la porte entr’ouverte!…. 
Quel secret se cachait done là?... Autre voiture 
au bout d'un quart d'heure. Encore un homme 
qui descend, sonne, parlemente, et repart d’un 
air mécontent. 

de réfléchis alors que je n’avais qu’un seul 
moyen de me délivrer d'incertitude : c'était d’at- 
tendre dans la rue que le coupé sortit, dussé-je 
attendre toute la nuit ! Je verrais bien alors si je 
m'étais trompé, si la comtesse. Cela me faisait 
tant de mal de penser que je me refusais à penser. 
Je n'étais pas seulement jaloux —- je ne sais 
même pas si J'étais jaloux — je me sentais par- 
dessus tout... inquiet! J'étais dans la position 
d’un homme — même brave — quientend dans 
la nuit quelque bruit effrayant. dont il lui 
est absolument impossible de se rendre compte. 
Plus il écoute, plus il doute. Et puis la jalousie 
s’éveillait, et peu à peuelledominait l'inquiétude. 
Ce Titiane! cet avorton ! cet être grimaçant, par- 
fumé, aux joues couleur de cendre! épuisé à 


320 - LA COMTESSE DE CIHALIS 


vingt-deux ans! ce corrompu, toujours décolleté 
comme une femme‘... l'horreur qu’il m'inspi- 
rait!... la haine que j’éprouvais pour lui! 
Vingt-deux ans ! me disais-je ; plus pourri qu'un 
cadavre! et soixante millions de fortune! 

Trois heures sonnèrent à je ne sais quelle hor- 
loge des environs. I] y avait déjà trois heures que 
J'étais là. La rue était toute noire. Il gelait. de 
boutonnai mon palelot. Je me croisai les bras sur 
la poitrine. Je m’adossai au mur de la maison qui 
faisait face à l'hôtel. J'étais las de marcher. Fat- 
tendis. 

De temps à autre je me disais : 

— Si je m'étais trompé! 

L’idée ne me vint pas de sonner à cette porte, 
d'interroger le portier, pour faire cesser mon 
incertitude, Ën de pareils moments on ne songe 
jamais à rien. 


Enfin, quatre heures!... Les deux battants de 
la porte s’ouvrirent en dedans, sans aucun bruit, 


OU LES MŒURS DU JOUR. 321 


comme si l’immonde mystère qui allait sortir 
avait eu peur... ou honte. J'avançai. À gauche 
de la cour, sous la marquise, le coupé station- 
nait. Une femme encapuchonnée se coula de- 
dans, puis un homme. La portière se referma. 
Le coupé roula, passa. 

Oh! cette fois, c'était bien eux! car, me re- 
connaissant, ils se jetèrent en arrière, d’un 
même mouvement de terreur. Je voulus m'élan- 
cer aux brides... Hélas! ce n'était pas à moi de 

les punir. 


Alors je vis un homme, à moitié endormi, 
qui poussait pesamment de l’épaule un des bat- 
tants de la porte cochère. Je m’approchai. Je lui 
mis un louis dans la main. Ï] avait fait un mou- 
vement de cramie en m’apercevant. Maintenant, 
il me regardait d’un air hébété. Je lui dis : 

— Quel est le nom de la personne qui do- 
meure 1CI ? 
 Ilme répondit en bâillant : 

— Madame Florence. 


392 LA COMTESSE DE CHALIS 

Cinq heures plus tard j'avais payé ma note au 
Grand Hôtel, et, sans même que l’idée me vint 
de voir personne, sans même écrire un mol à 
âme qui vive, Je prenais place dans l’express de 
: Nantes. 

J'arrivai dans ma ville natale le même soir, 
vers les six heures. 


LXXXII 


Mon père me reçut affectueusement. Il me tint 
longtemps embrassé, pleurant sur mon épaule. 
Il ne me parla pas de la comtesse. Il ne me de- 
manda même pas si J'avais tenu mon serment. 
Je revenais : pour Jui c'était tout ! Et comme ces 
soldats qu'on accueille avec d’autant plus de joie 
dans leurs familles qu'ils reparaissent à la suite 
d’une plus longue guerre, je me voyais, — in- 
digne! — d'autant plus choyé et fêté qu’on avait 
désespéré de me revoir. 


OU LES MŒURS DU JOUR. 323 


Pendant deux mois je ne dis rien, Je ne fis 
rien, rien que d'errer de côté et d'autre, cher- 
chant partout des distractions que je nc rencon- 
trais nulle part. Je sortais le matin. Je m'en allais 
me perdre dans la foule qui s’agitait aux travaux 
du port. Mon instinct me disait qu'il ne pouvait 
être de spectacle plus salubre pour une âme ma- 
Jade que celui des hommes occupés. Je voulais me 
guérir, oublier. Dans le but d'épurer mon ima- 
gination salic, je recherchais avidement le con- 
tact des choses viriles. Ces hommes de la mer qui 
luttent chaque jour, ils m’attiraient. Le soir, je 
rentrais harassé. Je ne dormais pas. C’était la 
huit surtout que m'assiégeaient les fantômes de 
ma vie passée, et que, pour les chasser, je m’é- 
puisais en vains efforts. | 

Ce qui surtout causait mon accablement, c’é- 
lait l’idée qu'il avait suffi d'une femme pour 
anéantir les nobles résolutions de ma jeunesse, 
« N’avoir jamais pu la quitter! M'être traîné, 
deux ans, dans cette fange de tromperie qui se 
nomme adultère! Avoir tout toléré, tout avalé, 


524 LA COMTESSE DE CHALIS 

tout, jusqu’à la présence de ce Titiane, qui 
devait battre cette femme et la faire descendre 
_ au niveau des prostituées ! » Je me sentais froissé 
dans tous mes sentiments, dans toutes mes pu- 
deurs, dans ma passion, dans les convictions 
qui, jusqu'alors, avaient été la loi de ma vie. 
Je ne cherchais même pas à m’abuser : j'avais 
Joué le rôle le plus. sot en essayant de relever 
l’âme d’une telle femme. 

Et comme j'avais réussi !… 


Si l’on veut réfléchir à la situation de con- 
science dans laquelle me plaçaient les confidences 
du comte de Chalis, confidences que j'avais 
trahies ! et si l’on veut, de plus, se souvenir de la 
promesse que je lui avais faite, promesse que je 
ne pouvais tenir ! et si l’on ajoute à cela ce qui 
s'était passé depuis son départ, on comprendra 
que le seul sentiment que je pusse avoir pour 
moi-même, comme pour toutes choses, fût celui 
de la répulsion. 


OÙ LES MŒURS DU JOUR. 325 


LXXXIII 


__ J'en étais arrivé à ce point d’irascibilité, que 

je ne pouvais même plus entendre prononcer le 
nom de Paris; que le moindre ressouvenir du 
monde, l’image du luxe la plus atténuée, l’allu- 
sion la plus légère à l’existence que j'avais menée, 
me causaient de violents accès de colère. Je vivais 
d'une vie de fatigues et d’ascétiques rèveries. 
J'affectais de ne prendre aucun soin de ma per- 
sonne. Il y avait du moins quelque chose de mâle 
dans ma rusticité forcée. 

Mon père voyait cela. Il ne me disait rien. 
Peut-être songeait-il qu'il est des maladies qu’on 
ne guérit qu'en exagérant leur principe. Un soir, 
pourtant, comme je venais de faire une longue 
course, 1l me pria de me hâter de changer de 
toilette, parce qu'il avait, ajouta-t-il, invité à 
dîner quelques amis. Une demi-heure plus tard, 


entrant dans le salon, et Dieu merci ! j'étais alors 
19 


326 LA COMTESSE DE CHALIS 
convenablement vêtu, j'éprouvai la plus singu- 
lière surprise. Deux dames étaient assises auprès 
de mon père. Et la plus jeune n’était autre que 
cette modeste Jeune fille qui, deux années aupara- 
vant, m'avait été offerte comme épouse : — Marie. 

Elle se leva pour répondre à mon salut. Elle 
avait toujours cet air virginal qui autrefois m'’a- 
vait tant charmé. Mais elle était extrêmement 
triste. Moi qui pensais qu’elle devait être mariée 
depuis longtemps, en l’abordant, non sans un 
serrement de cœur, Je baibutiai : 

— Madame. 

Mais mon père, souriant avec bonhomie : 

— Pourquoi l’appelles-tu madame? me dit-il. 
Elle n’est encore que demoiselle. 

Je réfléchis alors que j'avais à me bien tenir. 


LXXXIV 


J'étais placé auprès d’elle à table. Quoique 
j'eusse formé la résolution de ne plus m'occuper 


OÙ LES MŒURS DU JOUR. 927 


jamais d'aucune femme, je ne pouvais cependant 
me soustraire complétement au charme qui se 
dégageait de sa personne. J'écoutais sa voix pure, 
mélodieusement timbrée. Son costume me parut 
d'une simplicité de quakeresse. Je remarquai 
qu'elle avait, comme par le passé, les mains lé- 
gèrement colorées de la jeunesse et de la santé. 
Pas un bijou.-Ses bruns cheveux, pour tout orne- 
ment, sur sa tête pensive, Un corsage sévère et 
des lèvres immaculées. , 


LXXXV 


La fréquentation de cette sage fille contribua, 
autant au moins que mes efforts, à me faire re- 
trouver un péu d’assiette, Néanmoins j'étais tou- 
jours dévoré d’inquiétudes. La seule idée de ce 
qui devait se passer « là-bas » depuis mon départ 
me donnait le vertige. C’est ainsi qu’un mois 
s'écoula. Chaque soir nous nous retrouvions en- 
semble. On se séparait à dix heures. Moi, j'étais 


328 LA COMTESSE DE CIALIS 


toujours anxieux, amer. Marie était toujourstriste. 
Mon père seul était heureux. 


LXXXVI 


Ï me prit un soir dans sa chambre. J'avais été 
presque résigné ce soir-là. Il mé‘dit de m’as- 
seoir, et s’asseyant en face de moi : 

— Eh bien! fit-1l. « 

Moi, je dis : 

— Qu’y a-t-il ? 

— Je vois que tu reprends goût à la vie. Marie 


‘a fait ce prodige. 


Je détournai la tête, mais mon père se mit à 
rire. 

Il dit : 

— L'épouseras-tu mamtenant ? 

Sur ces mots, je sentis la rougeur me monter 
au front : | 

— Quoi! mon père, vous supposez que je vais 
offrir les cendres d’un cœur à cette angélique 


OÙ LES MŒURS DU JOUR. 929 


jeune fille? Il faut que vous ayez bien peu de souci 
de son bonheur! 

— Tu pousses trop loin le scrupule, répondit 
mon père. Bien des hommes ont plus ou moins 
passé par tes aventures. Cela n'empêche pas cer: 
tains d’entre eux de faire d'excellents maris. 

— Îl n’en est pas un de ceux-là qui soit digne 
de Marie. 

Mon père se leva. Il fit quelques tours dans la 
chambre; puis, fronçant les sourcils, et revenant 
s'asseoir en face de moi: 

— N’en parlons donc plus, me dit-il. Peut-être 
bien y a-t-il quelque raison dans l’exagération de 
ta délicatesse. Mais je ne pense pas que tu aies 
l’intention de mener plus longtemps la vie que tu 
mènes. Cette existence. elle cst coupable! car 
elle est pleine d’absurde amertume, et, de plus, 
elle est désœuvrée ! 

Je balbutiaï : 

— Que voulez-vous que je devienne?.… 

— Ce n’est pas une réponse, cela ! fit mon père 
avec sécheresse. C’est à toi, à toi seul, de savoir 


950 LA COMTESSE DE CHALIS 


de quelle façon tu dois remplir le premier de tes 
devoirs : celui de servir ton pays. 

— Hélas ! mon père. Dieu m'est témoin que 
je voudrais me vouer à une si belle tâche. Mais. 
notre malheureux pays... comment aujourd’hui 
le servir? | 

— Je ne te comprends pas, répondit mon 
père. 

— Je veux dire que, malgré le profond décou- 
ragement où m'ont jeté ce que vous appelez 
« mes aventures, » je m’estimerais heureux de 
consacrer mon existence au triomphe de quelque 
grande cause. Mais je suis sans courage devant 
des causes sans issue. Pendant que vous-étiez ici, 
vous confinant dans les grandioses souvenirs de 
votre jeunesse, moi, je me débattais dans le 
bourbier de la société moderne. Cette société est 
perdue. 

— Par la morbleu! fit le marin en se levant, 
si tout autre que toi s’avisait de me débiter ces 
impertinentes sornettes, je le ferais passer par ma 
fenêtre ! 


OU LES MŒURS DU JOUR. 331 


— Veuillez me pardonner, mon père... 

Mais, pour la première fois de sa vie peut-être, 
il se laissait dominer par la colère. 

— Parle, fit-11. Et que ce soit une fois pour 
toutes ! Et dis-moi tout. 

Alors, je dis : 

— Jamais la dépravation morale a-t-elle été si 
grande ? Ayez de la fortune, on ne vous deman- 
dera pas d'où elle provient. « Enrichissez-vous ! 
nous dit-on — honnêtement si vous pouvez — 
mais surtout enrichissez-vous ! C’est la grande 
affaire. » Jamais les caractères ont-ils été plus 
abaissés ? Depuis trente ans, que de casaques trois 
fois retournées! Les riches, comment vivent- 
ils ?... Ah! moi aussi j’ai aimé le luxe, la grande 
vie ! C’est que je n’en soupçonnais pas les turpi- 
tudes. Le pire effet du luxe, c’est qu’il amortit 
toute passion. Il n’est plus aujourd’hui de pas- 
sion, nulle part! Les hommes ne connaissent que 
l'amour vénal. Aussi le plus aimant, dans Popi- 
nion de tous, c’est celui qui paye le plus. L’in- 
différence dans les relations qui, par leur nature 


332 LA COMTESSE DE CHALIS 


même, s’y prêtent le moins, est une chose déplo- 
rable. Supposez-vous que cette indifférence n’ait 
pas de contre-coup? Ah! quelle erreur! mon 
père ! Quant à moi, je le sens jusqu’au plus pro- 
fond des entrailles : il ne peut aimer sa patrie le 
peuple qui n’a plus-le culte des femmes. 

Mon père, en entendant cela, leva les yeux, et 
un frémissement courut sur ses lèvres. 

— Va toujours, me dit-il ; je répondrai quand 
tu auras fini. 

— Je vous parlais des femmes, continuai-je ; 
savez-vous où elles en sont ? 

Ici, je m’arrêtai. L’horrible souvenir m'étrei- 
gnait le cœur. Je repris cependant : 

— Je ne vous dirai rien des vices de quelques- 
unes... leur ignorance me suffira. Gette 1gno- 
rance est telle qu’on en fait un sujet de risée dans 
toute l'Europe. Comment maintenant pourraient- 
elles, ne s'occupant que de toilettes et de fadai- 
ses, exercer la moindre influence sur l'esprit des 
hommes ? Elles n’en exercent aucune, croyez-le. 
Que faut-il, au surplus, aux nations vieilles ? 


OÙ LES MŒURS DU JOUR. 999 


Des fétiches, des amuseurs. Nous avons tout cela. 
Nous nous en contentons. 

— Va toujours ! répéta mon père. 

— Je m'en vais donc alors vous dire quelques 
mots de politique. Un état de marasme engour- 
dit la presse. Les carrières sont partout barrées 
à l’indépendance. On veut avoir des serviteurs et 
l’on rebute ses amis. Les amis ne sont pas de ces 
complaisants qui, plutôt que de vous attrister 
par des vérités peu flalteuses, vous pousseraient 
du souffle vers l’abîme. Les vrais amis sont 
âpres. Ils ont la flatterie en haine et la platitude 
en mépris. Îls croient vous honorer en vous di- 
sant : « Vous avez tort ! » Que fait-on de ceux-là? 
On fait des ennemis. 

Mon père marchait à grands pas, ayant peine 
à se contenir. Mais moi, j'étais en train de sou- 
lager mon âme. Il me semblait revivre. Je re- 
pris : 

— Indifférence ! tel est le symptôme effrayant 
d’une horrible crise. Chacun est gai, serein; 


chacun dit : Jouissons ! mais chacun enfouit son 
49. 


904 LA COMTESSE DE CHALIS 


or dans les caves de la Banque de France. Et 
tout le monde se regarde, attendant... un je 
ne sais quoi. C’est que, non-seulement nous n’a- 
vons plus la pureté, mais nous avons encore 
moins la virilité dans les mœurs. La virilité ne 
consiste pas seulement à affronter la mort sur un 
champ de guerre. Tous les peuples ont fait cela ! 
même les plus pourris! La virilité, c’est chaque 
jour, toute la vie, faire deux parts de son temps: 
la première pour sa famille, la seconde pour la 
société. Ce n’est pas amusant peut-être; mais 
c'est à cette seule condition qu'on devient et de- 
meure un peuple. Un peuple n’a pas le droit d’a- 
bandonner ses destinées. S’il les abdique, il est 
coupable, 1l lèse sa postérité. Il faut que, con- 
stamment, il se gouverne, s'administre, veille 
lui-même à ses intérêts comme à son honneur, 
et qu'on ne puisse pas, par exemple, l’entrainer 
malgré lui en des expéditions lointaines, ni dé- 
penser de son trésor un sou dont il n’approuve 
pas la destination. Mais, pour atteindre ce résul- 


à 


tat, quelle montagne à soulever ! Deux monta- 


OU LES MŒURS DU JOUR. 535 


gnes, mon père: se rénover soi-même et récla- 
mer la liberté ; et puis, tout faire marcher en- 
semble. Les gens qui pensent conquérir nne 
liberté durable sans épurer nos mœurs sont des 
fous. Les gens qui rêvent de corriger nos mœurs 
sans nous rendre la liberté sont des aveugles. 
Quels sont les peuples qui ont des mœurs? les 
peuples libres ! Et quels sont les peuples sans 
mœurs? ce sont les peuples asservis! Tout est 
donc à remanier dans le vieil édifice social. On 
ne fait pas servir les débris d'un fiacre à Ja con- 
struction d’une locomotive. On ne s’avise pas non 
plus de construire une locomotive sans fabriquer 
des rails pour la faire rouler. Par quelle chose 
commencer ? direz-vous. Moi, je dis : par la h- 
berté. C’est la liberté seule qui peut régénérer 
les mœurs d’un peuple ! 

— Eh! morbleu! dis-le donc! interrompit 
mon père. Mais cette liberté, les peuples la con- 
quièrent. Depuis quatre-vingts ans on Ja leur 
dispute. Qu'importe! il leur en reste des lam- 
beaux entre les mains. Va ! crois-le bien ! nous 


336 LA COMTESSE DE CHALIS 


pouvons la considérer comme acquise. Ce n’est 
plus maintenant une question d'années, c’est une 
question de jours, d’heures. Doute de toutes 
choses, mon fils, mais ne doute jamais de ton 
pays! 

En ce moment il avait cent coudées de haut, 
le capitaine. Je me jetai sur ses deux mains. 

— Ah! mon père, lui dis-je, comme vous 
confirmez ce mot d’un homme d'esprit : « Il n'y 
a plus de jeunes que les vieux ! » 

— Eh non! fit-il, ton homme d'esprit a dit 
une bêtise ! Tout ce qui vit est jeune ; il n’y ade 
vieux que les morts. Va donc! Tu as pour Loi la 
science, c’est-à-dire l’expérience. Travaille à re- 
faire nos mœurs. Ta voix serait-elle seule d'a- 
bord à se faire entendre, d’autres, plus tard, se 
feront l’écho de ta voix. Tu parlais de monta- 
gnes tout à l'heure. Le mont Genis en est une bien 
grosse. On ne l’a pas moins percé cependant. Et 
pour avoir pu le percer, il a fallu qu'un homme 
donnât le premier coup de pioche. Sois cet 
homme, on s’en souviendra. 


OÙ LES MŒURS DU JOUR. 931 


Mais moi, enthousiasmé d’abord par tant de 
chaleur, en entendant cela, je me dérobai. 

— Hélas ! mon père, lui dis-je, j'aurais pu 
l'être il y a trois ans ; aujourd’hui, ce n’est pas 
possible. De quel front votre fils viendrait-il par- 
ler de vertu ? 

— Tu es toujours trop scrupuleux. C’est que 
tu es trop orgueilleux, répondit mon père. 
Henri IV était-il un homme? Il se mourait de 
peur, au feu, les premières fois. Saint Augustin 
eut-il le droit de flétrir les mauvaises mœurs? 
Quelles avaient été ses mœurs tout d’abord? Ce 
n’est point un fait d'hypocrite, ce n’est même 
point une chose inutile quand on veut re- 
fréner les passions d’autrui, que d’avoir connu 
leurs faiblesses. On parle alors de ce qu’on sait. 
Et comme le soldat qui raconte « une affaire, » 
on prend sur son publie une autorité singulière 
quand on peut lui dire : 

« J'y étais. » 


298 LA CONTESSE DE CHALIS 


LXXXVII 


1l suffit de cette discussion pour me rendre à 
moi-même. J'avais enfin un but! et surtout une 
occupation ! Je ne parlerai pas des cours que je 
fis à Nantes. Jeme flatte, sans immodestie, qu'ils 
furent à la hauteur de l’âme de mes chers Bre- 
tons. Je dirai seulement ici pour quelle rison je 
ne voulus admettre à ce cours que des femmes. 
J'ai la conviction profonde qu’elles nous font tout 
ce que nous sommes. Lorsque nous aurons de 
vraies femmes, nous aurons de vrais citoyens. 


Mais quelle joie! quel bonheur! d’être enfin 
parvenu à effacer de mon esprit le souvenir de la 
comiesse ! Je pus vivre deux mois sans plus son- 
ger à elle que comme en songe, en rêve, aux 
malencontres de la journée. Et chaque fois, ce 
souvenir. je le surmontai, 


OÙ LES MŒURS DU JOUR. 939 


C’étatt, hélas! trop tôt chanter victoire. Un 
jour, en sortant de chez moi, je rencontrai quel- 
qu’un qui me cherchait. Ce quelqu'un n’était 
autre que mon ancien condisciple, le baron 
de Montessart. Passant par Nantes pour aller 
s’embarquer à Saint-Nazaire — il se rendait en 
Amérique — il avait voulu me revoir afin de 
causer avec moi du temps passé. Je ne pou- 
vais me déterminer à lui parler de madame de 
Chalis. Mais je lui demandai des nouvelles des 
enfanis. 

— Hélas! fit le baron. Pauvres petits !... ne 
le saviez-vous pas ? ils n’ont plus de mère. 

Moi, je poussai un cri terrible. 

— Comment! morte, grand Dieu! 

— Je ne dis pas, répliqua-t-1l, qu’elle soit 
morte. Mais pour elle, comme pour... les 
autres, cela n’en vaudrait peut-être que 
mieux ! 


540 L'A COMTESSE DE CHALIS 


LXXXVIII 


Nous étions à vingt pas de chez moi. J’en- 
traînai le baron, je le fis monter dans. ma cham- 
bre, et lorsque nous fûmes là, tous deux seuls et 
bien enfermés, je lui dis : 

— Je vous en supplie, dites-moi tout. 

Le baron ne me cacha rien de ce qu'il savait, 
et dans tout ce qu’il me raconta, aucun détail ne 
pouvait être mis en doute, car les renseignements 
qu'il tenait du comte de. Chalis avaient été de- 
puis confirmés et complétés par Gretchen. 


Il paraît qu'après mon départ — ma fuite, 
devrais-je dire — une nouvelle brouille survint 
entre le prince Titiane et la comtesse. Celle-ci, 
reprise par ses remords, par la honte de l’exis- 
tence qu’elle avait menée, voulait m'écrire, cou- 


OU LES MŒURS DU JOUR. 541 


rir après moi. La malheureuse femme, ainsi 
qu’elle me l’avait dit elle-même, voyait sa sau- 
vegarde dans nos relations. Ces relations étaient 
coupables, mais elles étaient au moins... avoua- 
bles, et c’élait pour cette mortifiante raison 
qu'elle m'avait toléré si longtemps près d’elle, 
malgré la sujétion que mes éternelles censures 
lui imposaient. Elle parlait aussi d’aller retrouver 
le comte. Mais elle ne putse décider à rien. Le 
prince, malheureusement, trouva le moyen de 
la revoir pendant qu’elle se débattait avec ses 
irrésolutions. Et personne nese trouvant là pour 
l'arracher à sa dégradation morale, au bout 
d’une semaine de luttes, d’angoisses, la com- 
tesse retomba toutentière au pouvoir du prince 
Titiane, | 
Alors, pendant trois mois, l'existence de cette 
femme, que j'avais connue à Aix si soucieuse de 
sa considération, ne fut qu’une lamentable suite 
de désordres. On joua chez elle; on y perdit des 
sommes énormes. Un mineur s’y ruina et fut ré- 
duit à se faire soldat, n’ayant littéralement plus 


542 LA COMTESSE DE CIALIS 


de quoi vivre. Ge qu'il y eut de plus révoltant, 
c'est que pendant le cours de ces trois mois le 
prince mena madame de Ghalis plus de dix fois 
chez Florence! .… 

Les choses cependant commencèrent à s’ébrui- 
ter. D'abord quelques personnes seulement en 
parlèrent, et à voix basse. La nouvelle circulait, 
avec force variantes, dans un petit cercle d’inti- 
mes. Ceux-là même qui la racontaient affirmaient 
hautement ne pas y croire. « C'était trop fort! et 
cette pauvre comtesse était bien à plaiñdre de 
se voir diffamée avec tant de noirceur! » On 
eut pourtant l’idée d'interroger Florence. Mais 
celle-ci était habile et se tint ferme. Elle reçut 
la nouvelle en éclatant de rire, affirma ironi- 
quement que « rien n’était plus vrai, que cela 
la flattait, allait la poser. Elle! une pauvre 
fille, la fille d’un menuisier! recevoir. dans 
l'intimité, une femme du monde, une grande 
dame! » L’attitude de la « fine mouche, » dé- 
routa les curieux. Bref, on n’en parla plus, ou, 
si l’on en parla, ce fut comme d’une chose 


OU LES MŒURS DU JOUR. 545 


« pas tropsurprenante. » On disait : « Que vou- 
lez-vous! 11 y a aujourd’hui tant de points de 
contact entre les deux camps! Ils se trouvent 
partout en présence. Bahi quand cela serait 
arrivé une fois, qu'est-ce que cela fait? » 
Ainsi, On s’y était habitué, à cette idée. Mais 
la tache restait sur la comtesse. Elle l’igno- 
rait et continuait à vivre comme J'ai dit, 
quand, un beau jour, le comte de Chalis arriva 
soudain à Paris. 


[} arriva la nuit, dans le plus grand secret, et 
s’en alla loger dans un petit hôtel de l’île Saint- 
Louis. C'était une lettre qui l’avait fait venir. De 
qui était cette lettre? De Gretchen? la chose est 
fort probable. La femme de chambre n’ignorait 
rien de ce qui se passait chez sa maîtresse. Elle 
en était arrivée à mépriser celle-ci le plus hai- 

neusement du monde; mais les enfants, qu’elle 
_ adorait, la retenaient à la maison. Si elle ne m’a- 
vait rien confié de ce qu’elle savait, alors que je la 


344 LA COMTESSE DE CHALIS 

voyais triste, inquiète et ne cessais de l’interro- 
ger, c'était sans doute qu'elle craignait d’exposer 
ma vie, le prince m’ayant déjà blessé en duel. 
Il est probable qu’elle hésita longtemps avant de 
se décider à dénoncer sa maîtresse, et que ce fut 
l'excès même de l’opprobre de cette dernière qui 
l’y détermina. Le baron de Montessart crut pou- 
voir m'affirmer que le comte eut, dès son arrivée 
à Paris, un entretien secret avec Gretchen. Il se 
tint rigoureusement caché pendant le jour, sortit 
le soir, employa des agents habiles, dépensa de 
très-grosses sommes. Huit jours plus tard il n’i- 
gnorait aucun détail de la plus inconcevable des 
dépravations. Le baron de Montessart le vit un 
soir arriver chez lui. Il était très-tard. Le comte 
était effroyablement changé. « On aurait cru 
qu'il avait cent ans! » me dit mon condisciple. 
Le comte commença par réclamer le secret pour 
ce qu’il allait dire. Il ajouta que, s’il avait choisi 
le baron, -de préférence à tout autre, pour lui 
demander un service, c’était uniquement parce 
que de toutes les personnes qui composaient ses 


OÙ LES MŒURS DU JOUR. 545 
relations, il lui avait paru l’homme le plus sym- 
pathique et le plus sûr. Puis il lui raconta tout ce 
qu'il savait. 


Le baron ne pouvait en croire ses oreilles. 

— Vous venez me prier de vous servir de 
témoin, n'est-ce pas? demanda-t-il à M. de 
Chalis. 

— Non pas! fit l’autre avec tristesse. Un duel, 
c’est un éclat. Je ne veux pas d'éclat. 

—— Alors, je ne vois pas. 

— Voici, reprit le comte: en apprenant la 
vérité Je me suis dit d’abord : devant une si ab- 
jecte dégradation, que faire?... Se laisser abat- 
tre?... Jamais! Fermer les yeux?... Oh! non! 
jamais! Se venger ?... Oui. Mais, à une faute 
d’une telle espèce, 1l ne faut pas de châtiment 
banal ou vulgaire. Et alors donc, pas de duel, 
pas de procès. Le châtiment que m’a suggéré ma 
conscience aura lieu cette nuit, dans une heure. 
Je ne puis vous le révéler. Vous devez supposer 


546 LA COMTESSE DE CHALIS 

cependant que, quoique mes précautions soient 
bien prises, je vais courir un danger quelcon- 
que. En effet. Et c’est pourquoi je suis venu 
vous trouver. Si demain, par hasard, vous ap- 
preniez que je suis tué, donnez-moi votre pa- 
role de galant homme que vous .remettrez 
cette lettre au procureur impérial. Soyez sans 
crainte. Elle sauvegarde l’avenir de mes en- 
fants, mais ne fait courir aucun risque à 
leur mère. Je raconte ce qui est. Je demande 
que madame de Chalis ne soit pas la tutrice de 
mes enfants. Voilà tout. Tenez, prenez la lettre. 
Lisez-la. oi . ; 

Le baron lut la lettre; puis il promit de faire 
ce qu'on lui demandait. Îl ne se permit aucune 
observation, comprenant que cé serait bien inu- 
tile. Le comte partit alors. Il était, dit-il, en 
retard. 


Cependant, après le départ du comte, le baron 
se sentit inquiet. Personne, dans sa position, 


OÙ LES MŒURS DU JOUR. 947 


n'aurait eu assez de flegme pour attendre les 
nouvelles jusqu’au lendemain. Sans bien se ren- 
dre compte de ce qu’il allait faire, mais voulant 
cependant, s’il était possible, empêcher quelque 
grand malheur, il sortit, monta en voiture et se 
fit conduire à l'hôtel de Chalis, avenue de la 
Reine-Hortense. Là... personne. Il remonta 
dans sa voiture et se rendit rue Saint-Florentin, 
chez le prince Titiane... Personne encore. Alors 
il alla chez Florence. 

Il était deux heures de la nuit quand 1l y ar- 
riva. 


Tout était en l'air chez « la pieuvre. » Des 
gens péroraient sous la porte. Un fiacre station- 
nait au fond de la cour, sous la marquise. Le 
baron, montant l'escalier, se croisa avec un 
cadavre que transportaient des hommes de 
police, | | 

Il s’'approcha et reconnut, sous la teinte qui 
l’empourprait, le visage du prince Titiane. 


348 LA COMTESSE DE CHALIS 


On lui dit : 
— Ï1 a été frappé d’un coup de sang. 
Et puis : 
— On va le porter chez lui. 
Et le corps fut mis dans le fiacre. 
Le baron avait le frisson de savoir ce qu'il sa- 
_ vait et d’avoir vu cette face sanguinolente.. Il 
continua de monter cependant. Pas une âme dans 
le vestibule. La porte des appartements était 
ouverte. [l entra. Cela lui fit, dit-il, un singulier 
effet de voir cette salle à manger dont les lustres 
etles torchères allumés ne brûlaient pour per- 
sonne ; et de voir aussi, sur la table, les débris 
d’un souper, avec tout l’attirail des coupes à vin 
de Champagne. | 

Il se hâta de traverser les appartements. Tout 
était partout en désordre. Mais il n’y rencontra 
personne. Vers le fond cependant, derrière la 
porte de la chambre à coucher, il entendit des 
cris, des gémissements : c'était Florence qui 
sc tordait dans les spasmes d’une attaque de 
nerfs. | 


OÙ LES MŒURS DU JOUR. 349 


Elle sauta sur ses pieds en reconnaissant le 
baron. Puis elle se laissa tomber dans ses bras, 
en recommençant à crier et à sangloter, répan- 
dant des ruisseaux de larmes. 


Voici ce qui s'était passé : 

Il avait suffi au comte de Chalis de débourser 
une forte somme d'argent pour devenir le maître 
absolu de l’hôtel de la courtisane. Il y arriva à 
une heureets”y introduisit par l'escalier de ser- 
vice. [l commença par renvoyer les trois domes- 
tiques — ces domestiques étaient des femmes — 
et il leur défendit de quitter leur chambre, quoi 
qu'elles entendissent. 

Elles partirent. 


Le souper venait de finir. Le comte ne s'arrêta : 
ni dans la salle à manger, n1 dans le salon. Il alla 
tout droit au boudoir. La porte de ce boudoir était 


fermée; mais elle était à deux battants. Il tira 
20 


350 LA COMTESSE DE CHALIS 


doucement les barres : la porte s’auvrit toute 
grande. 


Il est permis de se figurer ce que dut éprouver 
cet honnête homme, ce père, quand il surprit la 
mère de ses enfants entre ce misérable et cette 
fille! L'indignation sans doute, chez M. de 
Chalis, vint tout recouvrir : le dégoût comme la 
douleur. 


Il ne regarda même pas les femmes, qui 
s'étaient dressées en sursaut et se tenaient là, 
devant lui, toutes pantelantes. Seulement, il leur 
fitun signe, et, obéissant, elles sortirent. Alors 
le comte marcha droit à l’homme. L’homme était 
encore plus effondré que les femmes. 

Le comte, sans lui dire un mot, lui jeta les 
deux mains au cou. La victime se débatlit peur. 
. Quand elle fut couchée à ses pieds, inanimée, le 
comte sortit du boudoir. | 

Il trouva les deux femmes blotties dans la 
chanbre à coucher. Il mit sur la commode unc 


OU LES MŒURS DU JOUR. 551 


lasse de billets de banque ; — il y en avait pour 
cent mille francs. — Puis, regardant Florence : 

— Vous voilà payée, lui dit-il. 

Et alors il saisit sa femme sous le bras, la fil 
lever, l’entraîina — toujours sans dire un mot, 
— la fit monter dans sa voiture. Et, à l’hôtel de 
Chalis encore, il ne lui dit rien. Mais il la con- 
duisit dans sa chambre et l’enferma à double 
tour. 


Quand le jour fut venu, le comte rentra dans 

cette chambre. Sa femme n'avait pas dormi. En 
le voyant, elle se leva du fauteuil où elle était as- 
sise. 
_— Madame, lui dit le comte, vous avez com- 
mis de telles actions que je ne puis me décider 
à voir en vous une coupable. Vous n'êtes pas 
une femme coupable; vous êtes une femme... 
MALADE... Vous entrerez dans une maison de 
santé, et vous y passerez le reste de vos jours. 


Ce qui fut dit fut fait. La comtesse voulut ré- 


352 LA COMTESSE DE CHALIS 


sister, mais elle n'avait à choisir qu’entre cette 
extrémité et l'horrible scandale d’un jugement en 
police correctionnelle. Elle se résigna. Le même 
jour, elle entra chez le docteur Blanche. Le 


monde la croit folle. 
Elle l’est. 


À la suite de ce récit, je demeurai pendant 
huit jours dans une impossibilité absolue de 
penser à rien. J'étais si malheureux de ce que 
je savais que, si l’on pouvait mourir de dou- 
leur, j'en serais mort. Ce fut mon père qui, 
une fois de plus, me rappela à moi-même. 
Triste, la conscience accablée, je végétais mi- 
sérablement, n’ayant pour toute consolation que 
cette 1dée : 

« Rien de plus cruel maintenant ne peut m’ar- 
river! » 


C'était une erreur. 


Je reçus, il ya un mois, la lettre suivante du 


OU LES MŒURS DU JOUR. 355 


comte de Chalis, et je la transcris mot pour 


mot : 


« Lorsque je vous priai d'épier ma femme, Je 
connaissais les relations qui avaient existé entre 
elle et vous. Je ne vous révélai les causes de notre 
séparation que pour vous édifier sur son carac- 
tère. Je ne vous demandai de l’espionner que 
pour infliger à votre conscience le déchirement 
qui lui était dû. Les motifs que j’avais alors de 
cacher à tous les yeux les désordres de ma 
femme n'existent plus. Mes deux enfants sont 
morts. Moi... la phthisie ne pardonne pas... je 
ne serai plus dans quinze jours. Je vous ai jadis 
épargné parce que — en dépit de votre adul- 
tère — je voyais en vous un honnête homme. 
Vous allez me prouver que je ne me suis pas 
trompé. Vous publierez, sans rien déguiser ni 
rien retrancher, tout ce que vous connaissez de 
l'existence de la comtesse de Chalis. Ce sera votre 
expiation. Et si, par cet exemple que j'ai fait, 
quelqu’une de ces femmes qui ne sont ni épou- 


554 LA COMTESSE DE CHALIS, ETC. 

ses, ni mères, n1 femmes... péut réfléchir el 
s'arrêter à temps dans sa folie, vous et moi nous 
aurons du moins accompli quelque chose d’utile : 
moi, en vous condamnant à vous faire le justi- 
cier de votre inaîtresse; vous, en aidant à ma 
justice par votre propre châtiment. » 


FIN 


Trouville, juin-septembre 1861. 


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PARIS, — IMP. SIMON RAÇON KT COMP., RUE D'ERFURTH, .